‹ Livre d’images sans imagesChapitre 17 sur 34 · SEIZIÈME SOIRÉE.

SEIZIÈME SOIRÉE.

« Je connais un Polichinelle, dit la Lune ; le public pousse des cris de joie dès qu’il l’aperçoit ; chacun de ses mouvements comiques fait éclater de rire toute la salle, et, cependant, rien de ce qu’il fait n’est calculé d’avance ; c’est sa nature elle-même qui se montre ainsi. Lorsque, dans son enfance, il jouait avec d’autres enfants, il était déjà leur polichinelle ; la nature l’avait destiné à faire ce métier ; elle l’avait orné d’une bosse au dos et d’une autre à la poitrine, tandis que son âme, l’élément spirituel en lui, était richement douée. Personne n’avait un cœur plus profond, une élasticité d’âme plus grande que lui. Le théâtre était son monde idéal. S’il eût eu un corps svelte et bien fait, il serait devenu le premier tragédien du meilleur théâtre ; son âme ne vivait que pour ce qui était grand et héroïque, et cependant il lui fallut devenir Polichinelle. Même la douleur et la mélancolie qui se voyaient dans les traits fortement accentués de sa figure, en augmentaient l’expression comique et sollicitaient les rires du public nombreux qui applaudissait toujours son favori. La gracieuse Colombine était, à la vérité, très-aimable et très-bonne pour lui, mais elle aima mieux épouser Arlequin que Polichinelle ; c’eût été d’un effet trop drôle, si, en réalité, la beauté eût voulu s’unir avec la laideur.

« Quand Polichinelle était bien triste, Colombine seule savait lui arracher un sourire, même des éclats de rire ; d’abord, elle entrait dans sa mélancolie, puis elle le rendait plus calme jusqu’à ce qu’enfin elle réussît à lui donner de la gaieté : « Je sais très-bien ce que vous avez, lui disait-elle ; oui, c’est l’amour qui vous tourmente. » Alors Polichinelle se mettait à rire : « L’amour et moi ensemble, disait-il, ça ferait une drôle d’association ! Combien le public y applaudirait ! — Certainement que c’est l’amour qui vous tourmente, » continuait-elle, en ajoutant avec un accent de passion comique : « C’est moi que vous aimez. » On peut bien dire ces choses-là quand on sait qu’en réalité il n’en saurait être question. Polichinelle riait, faisait un bond en l’air et oubliait toute mélancolie. Et cependant Colombine n’avait dit que la vérité ; Polichinelle l’aimait, il l’aimait ardemment, comme il aimait le côté sublime et grand de son art. Le jour où Colombine s’était mariée, Polichinelle avait été le plus gai des convives, mais le soir il avait pleuré ; le public, eût-il pu voir cette figure contractée par la douleur, aurait applaudi. Ces jours-ci Colombine est morte ; le jour où elle fut enterrée, on n’avait pas demandé à Arlequin qu’il se montrât sur les planches, car enfin, lui, était le veuf inconsolable. Cependant, il fallait que le directeur fît jouer une pièce très-gaie, pour que le public ne s’aperçût pas trop de l’absence de la gracieuse Colombine et de l’agile Arlequin ; il fallait donc que Polichinelle redoublât de pétulance ; il dansait et sautait, le désespoir au cœur ; le public applaudissait et criait avec extase : « Bravo ! bravissimo ! » On appela Polichinelle ! Oh ! il fut incomparable.

« Hier au soir, le petit monstre sortit tout seul de la ville pour se rendre au cimetière solitaire. La couronne de fleurs suspendue sur le tombeau de Colombine était déjà fanée ; Polichinelle s’assit sur la tombe ; c’était un vrai tableau : il avait la tête appuyée sur les mains et tenait les yeux fixés sur moi. Ce Polichinelle sur cette tombe avait l’air d’un monument funèbre, singulier et comique à la fois. Le public, eût-il pu voir son favori, n’aurait certes pas manqué de crier avec enthousiasme : « Bravo, Pulcinello, bravo, bravissimo ! »