‹ Livre d’images sans imagesChapitre 16 sur 34 · QUINZIÈME SOIRÉE.

QUINZIÈME SOIRÉE.

« Je viens de traverser les landes de Lunebourg, dit la Lune ; près de la route, il y avait une chaumière solitaire, quelques pauvres buissons l’entouraient ; un rossignol, qui s’y était égaré, faisait entendre son chant mélodieux. Il allait périr par la froidure de la nuit, c’était son chant d’adieux que j’écoutais. L’aurore commençait à briller. Je vis une caravane de paysans émigrants qui partaient pour Hambourg, où ils devaient s’embarquer pour trouver en Amérique le bonheur qu’ils rêvaient. Les mères portaient leurs petits enfants sur leur dos, les enfants un peu plus grands marchaient à petits pas à côté d’elles ; un misérable cheval traînait une charrette, chargée de quelques pauvres hardes. Un vent froid sifflait sur la lande ; une petite fille se collait plus étroitement contre sa mère qui, en levant les yeux vers mon disque déjà sur son déclin, pensait aux souffrances amères qu’elle avait éprouvées dans sa patrie et aux lourds impôts qu’elle n’avait pu payer. Les émigrants étaient tous tourmentés par les mêmes souvenirs. C’est pourquoi l’aurore naissante leur semblait être la messagère d’un avenir meilleur qui, comme un soleil brillant, se lèverait pour eux ; ils écoutèrent le chant du rossignol mourant qui n’était pas un faux prophète, mais le messager du bonheur qui les attendait. Le vent continuait à siffler dans la bruyère ; c’est pourquoi les émigrants ne comprirent pas ce que disait le rossignol dans son chant : « Allez, prenez courage ! leur disait-il, passez les mers ! Vous avez donné tout ce que vous possédiez pour payer votre passage : pauvres et abandonnés, vous entrerez dans la terre promise. Vous vous vendrez, vous-mêmes, vos femmes et vos enfants. Mais vos souffrances ne seront pas de longue durée. Cachée derrière ces arbres aux feuilles larges et touffues, la Mort vous attend ; son baiser de bienvenue empoisonnera votre sang du souffle des fièvres mortelles. Allez, allez franchir les vagues frémissantes ! »

« Les émigrants écoutèrent avec joie le chant du rossignol, car il semblait être de bon augure. Le soleil perça les nuages éclairés par les feux du jour naissant ; des paysans traversaient la lande pour aller à l’église ; ces femmes avec leurs robes noires et leurs coiffes blanches ressemblaient à des fantômes qui seraient sortis d’anciens tableaux d’église. Tout à l’entour on ne voyait que la plaine vaste et déserte, où les yeux n’apercevaient que la bruyère sombre et fanée, ou des terrains brûlés et noirs, entourés de blanches collines de sable. Les femmes qui allaient à l’église portaient leur livre de cantiques sous le bras. Oh ! priez ! priez pour ceux qui voyagent vers la tombe au delà des mers ! »