‹ Livre d’images sans imagesChapitre 19 sur 34 · DIX-HUITIÈME SOIRÉE.

DIX-HUITIÈME SOIRÉE.

« Je t’ai parlé de Pompéies, disait la Lune, de cette ville morte, placée au milieu de villes vivantes et animées ; je connais une autre ville bien plus étrange encore ; ce n’est pas une ville morte, elle a passé à l’état de fantôme. Chaque fois que j’y entends l’eau des fontaines retomber avec un doux murmure dans des bassins de marbre, je crois entendre raconter une des traditions de cette ville qui flotte sur les eaux. Oh, oui ! les jets d’eau des fontaines ont raison de raconter son histoire, les vagues qui viennent mourir sur la grève sont bienvenues à la chanter ! Souvent la mer est couverte d’un voile de brouillard ; c’est son voile de veuve, car le fiancé de la mer n’est plus, son château et sa ville sont devenus son tombeau ! Connais-tu cette ville ? Jamais elle n’a entendu retentir dans ses rues le roulement des voitures ou le piétinement des chevaux ; les poissons seuls y nagent, et la gondole noire glisse silencieusement sur l’eau verdâtre. Je vais te montrer, continua la Lune, le forum de la ville, sa plus grande place publique, et tu te croiras transporté dans une ville enchantée. L’herbe y pousse entre les larges dalles, et, à l’aube du jour, des milliers de pigeons viennent voltiger autour du campanile élevé et séparé des autres édifices. Des arcades entourent les trois côtés de la place ; sous leur ombre tu vois le Turc indolent fumer dans sa longue pipe ; un bel enfant grec s’appuie contre une des colonnes et contemple les trois mâts, trophées élevés en souvenir de la puissance évanouie. Leurs banderoles se déroulent lentement comme des crêpes de deuil. Une jeune fille s’y repose, en s’appuyant contre le pied d’un des mâts ; elle a placé à côté d’elle les lourds seaux, remplis d’eau, tandis que le joug, auquel elle avait suspendu son faix, reste encore sur ses épaules. L’édifice que tu vois devant toi n’est pas un château de fées, c’est une église ; mes rayons font briller ces dômes dorés, ces coupoles étincelantes que tu vois de toutes parts. Ces magnifiques chevaux d’airain, au-dessus du portail de l’église, ont fait de longs voyages, comme le cheval d’airain de la fable ; d’abord ils sont venus ici, ensuite ils sont partis, et enfin ils sont revenus. Vois-tu ce palais aux murs bariolés et aux fenêtres magnifiques ? On dirait que le génie, en ornant ce palais de ces splendeurs, a cédé aux caprices d’un enfant. Vois-tu au haut de cette colonne le lion ailé ? L’or qui le recouvrait brille encore, mais ses ailes sont liées ; le lion est mort, car le roi des mers est mort ; les grandes salles de son palais sont désertes, et, là où l’on voyait briller autrefois les tableaux les plus magnifiques, on voit percer la muraille nue. Les lazzaroni dorment maintenant sous ces arcades, dont le marbre ne pouvait être touché que par les pieds des patriciens les plus nobles. Mais encore maintenant on entend des gémissements sortir du puits profond, ou peut-être des prisons à côté du pont des Soupirs, tout comme jadis, lorsque le son du tambourin retentissait dans les gondoles dorées, lorsque l’anneau des fiançailles tombait du haut du somptueux Bucentaure dans ton sein, ô Adria, reine des mers. Couvre-toi de brouillards ! que le voile de la veuve cache ton sein ; couvre de ce voile le mausolée de ton fiancé, cette ville de marbre, cette ville-fantôme qui s’appelle Venise ! »