‹ Livre d’images sans imagesChapitre 20 sur 34 · DIX-NEUVIÈME SOIRÉE.

DIX-NEUVIÈME SOIRÉE.

« J’ai vu un grand théâtre, disait la Lune. La salle était comble, car un nouvel acteur débutait ; mes rayons glissaient le long d’une petite fenêtre où je voyais un visage fardé qui se collait contre les carreaux : c’était le héros de la pièce qu’on jouait en ce moment. Une barbe de chevalier lui couvrait le menton, mais les yeux du héros étaient mouillés de larmes ; il venait d’être sifflé, et ce n’était pas à tort. Le pauvre sire ! Mais on n’a que faire de ces bousilleurs dans le domaine des arts. Notre pauvre homme avait une grande profondeur d’âme, il aimait son art avec enthousiasme, mais il n’y trouvait pas le prix de ses peines. Il entendit retentir la sonnette de l’avertisseur. Dans son rôle il y avait : « Le héros entre en scène d’un air hardi et courageux, » et il lui fallut reparaître devant un public dont il était la risée…

« Lorsque la pièce fut finie, je vis un homme, enveloppé dans un manteau, descendre l’escalier à pas furtifs ; c’était lui, le chevalier sifflé de ce soir ; les machinistes chuchotaient à son passage. Je suivis le pauvre malheureux jusque chez lui, jusque dans sa mansarde. Se pendre, c’est une vilaine mort, quant au poison, on n’en a pas toujours sous la main, je le sais ; notre acteur pensait à ces deux manières d’en finir avec sa misère. Je le voyais se regarder dans la glace ; les yeux à demi fermés, il contemplait sa pâle figure pour voir s’il ferait bon effet lorsqu’il serait mort. L’homme peut être très-malheureux et prendre, néanmoins, des manières fort affectées. Notre acteur songeait à la mort, au suicide ; il se pleurait, je crois, lui-même. il versait de chaudes larmes ; lorsqu’on a noyé sa douleur dans les larmes, on ne songe plus à se tuer.

« Toute une année s’est écoulée depuis. Je voyais encore représenter une comédie ; mais, cette fois-ci, c’était une misérable troupe ambulante qui jouait sur un petit théâtre ; je reconnus, parmi les acteurs, cette figure que je connaissais déjà, avec ses joues fardées et sa barbe frisée.

« Il levait encore ses regards vers moi, en souriant… néanmoins, on venait de le siffler, à l’instant même, sur un théâtre pitoyable et devant un misérable public. Ce soir, un pauvre corbillard sortit de la ville, personne ne l’accompagnait ; c’était le corps d’un homme qui s’était suicidé, celui de notre héros fardé et sifflé ; le conducteur du corbillard formait, à lui seul, le cortége ; personne ne suivait le convoi, personne, si ce n’est moi, la Lune. Dans le coin, près du mur du cimetière, on a enterré l’homme qui avait attenté à ses jours ; les orties couvriront bientôt sa tombe, le fossoyeur y jettera les ronces et les mauvaises herbes arrachées des autres tombes. »