‹ Livre d’images sans imagesChapitre 26 sur 34 · VINGT-CINQUIÈME SOIRÉE.

VINGT-CINQUIÈME SOIRÉE.

« Je vais te fournir un tableau de Francfort, me disait la Lune. J’y ai regardé surtout un certain édifice, non pas la maison où naquit Gœthe, non pas l’antique hôtel de ville dont les fenêtres grillées montrent encore aujourd’hui les cornes et les crânes des bœufs que l’on faisait rôtir le jour du couronnement des empereurs, pour les abandonner ensuite à la foule ; non, c’était une simple maison bourgeoise, peinte en vert, tout près de l’étroite ruelle des Juifs, c’était la maison de Rothschild.

« Je regardais par la porte ouverte ; l’escalier était brillamment éclairé ; des domestiques, portant de lourds flambeaux d’argent avec des bougies allumées, se tenaient là et s’inclinaient respectueusement devant une vieille femme que l’on descendait dans une chaise à porteurs. Le maître de la maison s’y trouvait nu-tête ; il porta respectueusement la main de la vieille à ses lèvres. C’était sa mère ; elle fit un signe de tête amical à son fils et aux domestiques, puis on la porta dans cette ruelle sombre et étroite, dans une très-petite maison, sa demeure ; c’est là qu’elle avait mis au monde ses enfants, c’est là que sa fortune avait grandi ; la fortune l’abandonnerait si elle quittait cette rue méprisée et cette misérable maison ! C’était là sa foi, à elle. »

Voilà tout ce que la Lune me racontait ; sa visite était vraiment trop courte ce soir-là. Moi, je songeais à cette vieille femme dans cette ruelle étroite et méprisée ; il ne lui fallait dire qu’un mot et elle aurait un palais brillant sur les bords de la Tamise ; un seul mot d’elle, et une villa s’ouvrirait pour elle sur le golfe de Naples.

« Si je quittais la pauvre maison d’où est sortie la fortune florissante de mes fils, la fortune les quitterait ! » C’est une superstition, mais si l’on connaît cette histoire et que l’on voie ce tableau, deux mots, comme inscription, suffiront pour le faire comprendre ; ces mots sont : Une mère.