VINGT-QUATRIÈME SOIRÉE.
Écoutez ce que la Lune m’a raconté : « Il y a quelques années de cela, c’était ici à Copenhague, je regardais par les fenêtres d’une pauvre chambre. Le père et la mère dormaient, mais leur petit-fils ne dormait pas. Je voyais les rideaux de son lit d’indienne à ramages s’agiter, l’enfant avançait la tête. D’abord, je croyais que l’enfant regardait la grande pendule suspendue au mur et qui était si bien peinte en rouge et en vert ; sur le sommet était perché un coucou, et en bas pendaient les lourds poids de plomb ; le balancier, avec son disque de cuivre poli, allait et venait, faisant son tic tac ; mais non, l’enfant ne regardait pas la pendule, c’était le rouet de sa mère, placé au-dessous de la pendule, sur lequel il attachait ses regards. C’était celui de tous les meubles qui était le plus cher à l’enfant, mais il ne fallait pas y toucher ; autrement on lui aurait donné sur les doigts. Pendant des heures entières, quand la mère filait, l’enfant se tenait tranquillement assis à ses côtés à regarder la bobine qui bourdonnait et la roue qui tournait ; cela lui suggérait toute espèce de pensées. Hélas ! que ne pouvait-il faire tourner aussi le rouet ? Le père et la mère dormaient, l’enfant les regardait ; il regardait le rouet et, peu d’instants après, je voyais sortir du lit un petit pied nu, puis un autre, et ensuite deux petites jambes. Le voilà debout. Le petit regarda encore une fois autour de lui pour voir si son père et sa mère dormaient encore ; oui, ils dormaient et l’enfant, dans sa petite chemise courte, alla à pas furtifs tout doucement, mais tout doucement, vers le rouet et se mit à filer. La corde du rouet glissa de la roue, qui tournait alors plus rapidement encore. Je baisais les cheveux blonds et les yeux bleus du petit garçon : c’était un charmant tableau. Dans ce moment, la mère se réveilla ; elle agita les rideaux, avança la tête et crut voir un lutin ou quelque autre petit fantôme. « Au nom de Jésus-Christ ! » s’écria-t-elle, pleine de frayeur, en frappant son mari du coude ; celui-ci ouvrit les yeux, les frotta des deux mains et regarda le petit garçon agile. « Mais c’est notre Bertel ! » s’écria-t-il.
« Mes yeux quittèrent cette pauvre chambre : j’ai tant de choses à regarder ! Dans ce même moment mes rayons pénétraient dans les salles du Vatican, où se trouvent les dieux de marbre. J’éclairais de mes rayons le groupe de Laocoon ; le marbre semblait soupirer ; je déposai un baiser silencieux sur le sein des Muses, qui paraissait se soulever. Mes rayons ne pouvaient se détacher du groupe du Nil, de ce dieu gigantesque. Appuyé contre le Sphinx, il est étendu là, rêveur et absorbé dans ses pensées, comme s’il songeait aux siècles qui passent ; de petits Amours y folâtrent avec les crocodiles. Dans la corne d’abondance du dieu se tenait un tout petit Amour, contemplant, les bras croisés, le grand dieu marin si grave : image fidèle du petit enfant au rouet ; c’étaient absolument les mêmes traits. Elle était vivante et charmante, cette petite statue de marbre que je voyais ici ; et cependant la roue des ans a dû tourner plus de mille fois depuis le temps où cette statue est sortie du bloc de marbre. Autant de fois que l’enfant dans la pauvre chambre a fait tourner son rouet, autant de révolutions a dû faire la grande roue du temps, avant que l’art ait pu créer de nouveau des dieux de marbre comme ceux que je voyais ici.
« Bien des années ont passé depuis, continuait la Lune. Hier je regardais un golfe sur la côte orientale de l’île de Séeland ; il y a là de magnifiques forêts, de hautes collines, un vieux château féodal, entouré de murailles rouges ; des cygnes sillonnent les eaux de ses fossés ; au fond, on voit à travers les vergers une petite ville avec une église. Des barques nombreuses, éclairées par des torches, fendaient les eaux tranquilles ; ce n’était pas pour une pêche aux anguilles que l’on avait allumé ces feux, non, tout avait un air de fête. La musique retentissait, on entonnait un chant ; dans une des barques se tenait debout celui à qui s’adressaient ces hommages, homme vigoureux, à la taille élevée et enveloppé dans un manteau ; il avait des yeux bleus et de longs cheveux blancs. Je le reconnus et je pensais au Vatican et à son groupe du Nil, ainsi qu’à tous ses dieux de marbre ; je pensais à la petite chambre si pauvre où le petit Bertel, dans sa chemise courte, s’était assis au rouet. La roue des temps a tourné, de nouveaux dieux sont sortis du marbre… De toutes les barques partaient des cris de : « Vive, vive Bertel Thorwaldsen ! »