‹ Livre d’images sans imagesChapitre 32 sur 34 · TRENTE ET UNIÈME SOIRÉE.

TRENTE ET UNIÈME SOIRÉE.

« C’était dans une petite ville de province, me disait la Lune ; il est vrai que c’était l’année passée, mais cela ne fait rien à l’affaire ; j’ai vu très-clairement ce que je vais te raconter ; j’ai lu ce soir l’histoire dans les journaux, mais elle n’était pas aussi bien racontée que je l’ai vue. Un conducteur d’ours était assis dans la chambre commune de l’auberge ; il soupait, son ours était attaché dehors, derrière un tas de bois ; pauvre frère Martin qui ne faisait de mal à personne, bien qu’il eût l’air assez terrible. En haut, dans la mansarde, trois petits enfants jouaient, éclairés par ma lumière ; l’aîné des enfants pouvait avoir six ans, le plus jeune n’avait pas plus de deux ans. Baoum, baoum ! On entendait quelqu’un monter lourdement l’escalier : qui pouvait être là ? La porte s’ouvrit… c’était frère Martin, le grand ours à la peau velue. Il s’était ennuyé là, en bas, dans la cour, et il venait de trouver le chemin de l’escalier. J’ai tout bien vu, disait la Lune. Les enfants étaient fort effrayés de voir cette grande bête velue ; ils se blottirent chacun dans son coin, mais l’ours les découvrit tous trois et les flaira sans cependant leur faire le moindre mal. « C’est sans doute un grand chien, » dirent les enfants, et ils le caressèrent. L’ours se coucha sur le plancher ; le plus jeune des enfants grimpa sur lui et jouait à cache-cache en fourrant sa petite tête aux boucles dorées dans la fourrure épaisse et noire de l’ours. Alors le plus âgé des garçons prit son tambour et le battit de toutes ses forces ; l’ours se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à danser : c’était ravissant à voir. Chacun des trois enfants prit alors son fusil, ils en donnèrent un à l’ours qui le serrait bien fort ; c’était un superbe camarade que les enfants venaient de trouver là ; puis tous se mirent à marcher : Une, deux ! une, deux !

« Alors quelqu’un toucha la porte, elle s’ouvrit ; c’était la mère des enfants. À ce moment il fallait la voir, il fallait voir sa frayeur muette, ce visage blanc comme un linceul, cette bouche à demi ouverte, ces yeux hagards. Mais le plus jeune des enfants lui fit un signe de tête de l’air le plus heureux et cria tout haut dans son langage à lui : « Nous jouons seulement aux soldats ! » Puis vint le conducteur de l’ours.»