‹ Livre d’images sans imagesChapitre 33 sur 34 · TRENTE-DEUXIÈME SOIRÉE.

TRENTE-DEUXIÈME SOIRÉE.

Un vent froid et violent chassait les nuages à travers le ciel ; je ne voyais la Lune que par intervalles et pendant de courts instants seulement. « Je regarde du haut d’un ciel calme ces nuages qui s’envolent, me disait la Lune ; je vois ces grandes ombres qui passent rapidement sur la terre. Je regardais une prison. Une voiture couverte s’y était arrêtée devant la porte, on allait emmener un prisonnier. Mes rayons pénétraient à travers les barreaux de la fenêtre et éclairaient un mur, sur lequel le prisonnier gravait quelques lignes pour dire adieu à sa cellule ; mais ce n’étaient pas des mots qu’il y inscrivait, c’était un chant dans lequel il épanchait son cœur. On ouvrit la porte, on fit sortir le prisonnier qui fixa ses yeux sur mon disque rond ; des nuages passèrent devant moi, comme si le prisonnier ne devait pas voir ma face, comme si je ne devais pas voir la sienne. Le prisonnier monta dans la voiture, la portière fut fermée, on entendit le fouet claquer, les chevaux partirent pour entrer dans la forêt épaisse où mes rayons ne pouvaient pas pénétrer. Mais je pouvais regarder à travers les barreaux de la fenêtre dans la prison ; mes rayons éclairèrent ces lignes, son dernier adieu, que le prisonnier avait gravées sur le mur ; là où les mots manquent, les sons peuvent parler. Mes rayons ne pouvaient éclairer que quelques notes, la plus grande partie de ce chant sera pour moi à jamais dans l’obscurité. Était-ce l’hymne de la mort que le prisonnier avait écrit, était-ce le chant de triomphe de l’allégresse ? Le prisonnier allait-il au-devant de la mort ou allait-il se jeter dans les bras de ceux qu’il aimait ? Les rayons de la Lune ne lisent pas tout ce que les mortels écrivent. »