TRENTE-TROISIÈME SOIRÉE.
« J’aime les enfants, disait la Lune ; surtout les tout petits sont si amusants. Je regarde quelquefois dans la chambre entre les stores et l’appui de la fenêtre, quand on ne pense pas à moi. J’ai un grand plaisir à les regarder quand ils doivent se déshabiller tout seuls. D’abord je vois sortir de la robe une petite épaule nue et ronde, ensuite le bras ; ou je vois encore comme on ôte les bas ; une gentille petite jambe toute blanche paraît avec un petit pied, fait pour être embrassé, et je l’embrasse.
« Mais voici ce que j’allais raconter : ce soir, j’ai regardé par une fenêtre où l’on n’avait pas tiré le rideau, car il n’y a personne qui demeure vis-à-vis. J’ai vu là toute une bande de petits enfants, tous frères et sœurs, parmi lesquels il y avait une petite fille ; elle n’est âgée que de quatre ans, mais elle sait dire son oraison dominicale aussi bien que personne. La mère s’assoit tous les soirs à côté du lit de la petite fille et lui entend dire sa prière ; ensuite elle embrasse la petite et reste auprès de son lit jusqu’à ce que l’enfant dorme ; et le sommeil arrive dès que les petits yeux ont pu se fermer. Ce soir, les deux aînés des enfants étaient un peu bruyants ; l’un d’eux sautait sur une jambe dans sa longue et blanche chemise de nuit ; l’autre se tenait sur une chaise, entouré des habits de tous les autres enfants ; il disait que c’étaient des tableaux vivants. Le troisième et le quatrième plaçaient leurs effets gentiment et avec ordre dans une boîte, et il faut bien que ce soit fait ainsi. La mère était assise auprès du lit de la toute petite et leur dit à tous de se taire, car la petite sœur allait dire sa prière.
« Je regardais par-dessus la lampe dans le lit où la petite fille était couchée sur une couverture fine et blanche ; ses mains étaient jointes et sa petite figure exprimait un sérieux recueillement ; elle disait tout haut l’Oraison dominicale. « Mais qu’est-ce donc ? dit la mère en l’interrompant au milieu de la prière ; quand tu as dit : Donne-nous notre pain quotidien ! tu ajoutes toujours quelque chose que je ne puis pas comprendre ; il faut me dire ce que c’est. » La petite se tut et regarda sa mère d’un air embarrassé. « Qu’est-ce que tu dis de plus que : Donne-nous notre pain quotidien ! — Ne te fâche pas, chère maman, je disais : Avec beaucoup de beurre dessus. »
fin.
TABLE.