‹ Livre d’images sans imagesChapitre 5 sur 34 · QUATRIÈME SOIRÉE.

QUATRIÈME SOIRÉE.

« Ce soir, j’ai assisté à la représentation d’une comédie allemande, me disait la Lune. C’était dans une petite ville. On avait changé une écurie en théâtre, c’est-à-dire on avait laissé les stalles pour en faire des loges ; les boiseries avaient été couvertes de papiers peints ; au plafond peu élevé était suspendu un petit lustre en fer. Pour pouvoir le faire disparaître au signal, donné par la sonnette du souffleur, comme dans les grands théâtres, on avait placé au-dessus du lustre un grand tonneau ouvert en bas. Drelin ! drelin ! le petit lustre en fer fit un bond de trois pieds et disparut sous le tonneau ; on comprit que la représentation allait commencer. Un jeune prince et son épouse qui, pendant un voyage, s’étaient arrêtés dans cette petite ville, assistaient au spectacle ; voilà pourquoi la salle était comble. Seulement, la place sous le lustre formait, dans cette masse de têtes, comme un cratère ; on n’y voyait pas une âme : le suif dégouttait des chandelles. Je pouvais tout voir, car il faisait tellement chaud dans la salle que l’on avait ouvert toutes les petites fenêtres. Les garçons d’écurie et les servantes en profitaient pour regarder dans la salle, malgré la présence des gens de police qui les menaçaient du gourdin. Près de l’orchestre, on voyait le prince et la princesse, assis dans deux vieux fauteuils, dans lesquels trônaient à l’ordinaire M. le Bourgmestre et Mme son épouse. Aujourd’hui, ceux-ci étaient bien obligés de s’asseoir humblement sur des bancs de bois, comme le commun des bourgeois. « Ah ! voyez-vous, Gros-Jean vaut plus que Petit-Jean ! » dit une dame tout bas à l’oreille d’une voisine. Mais ce changement de places avait donné à l’ensemble un aspect plus solennel qu’à l’ordinaire. Le lustre fit son bond dans le tonneau, les gens de police donnèrent sur les doigts au pauvre monde du dehors, et moi, la Lune, j’assistai à la représentation jusqu’à ce que tout fût fini. »