‹ Livre d’images sans imagesChapitre 6 sur 34 · CINQUIÈME SOIRÉE.

CINQUIÈME SOIRÉE.

« Hier au soir, ainsi me parlait la Lune, je regardais la ville de Paris avec ses rues agitées ; mes yeux pénétraient dans les salles des Tuileries ; une vieille bonne femme, pauvrement vêtue, puisqu’elle appartenait aux basses classes, suivait un des valets du château dans la grande salle du Trône, où il n’y avait personne. C’était cette salle qu’elle voulait voir, qu’il lui fallait voir ; elle avait dû faire bien des sacrifices, prodiguer bien des prières avant d’y parvenir. La voilà qui joignit ses mains décharnées, comme si elle se trouvait dans la maison de Dieu. « C’était ici, dit-elle, c’était ici ! » En disant ces mots, elle s’approcha du trône, dont les riches draperies de velours avec leurs franges d’or tombaient jusqu’à terre. « C’était là, s’écria-t-elle, c’était là ! » Elle s’agenouilla pour baiser le tapis de pourpre, je crois même qu’elle pleura. « Cependant ce n’était pas ce même velours, dit le valet, le sourire aux lèvres. — Mais c’était ici, répliqua la vieille, la salle était pourtant telle qu’elle est maintenant. — C’est bien la même salle, reprit le valet, et cependant elle n’est pas telle qu’elle était alors ; les fenêtres étaient brisées, les portes avaient été enlevées et le sang coulait sur le parquet. Cependant vous pouvez dire que votre petit-fils est mort sur le trône de France. — Mort !… » répéta la vieille femme.

« Je ne crois pas que l’on ait dit autre chose encore ; bientôt tous deux quittèrent la salle. Le crépuscule fit place à la nuit, et mes rayons jetaient de vifs reflets sur les somptueuses draperies qui couvraient le trône de France. Sais-tu qui était la vieille bonne femme ?

« Je vais te conter une histoire. C’était pendant la révolution de Juillet, le soir de la plus glorieuse de ces journées de victoire, lorsque chaque maison était une forteresse, et chaque fenêtre une redoute. Le peuple s’était emparé des Tuileries. Femmes et enfants étaient parmi les combattants ; on pénétra dans les appartements, dans les salles du palais. Un pauvre enfant, tout jeune encore et couvert de haillons, luttait courageusement au milieu de combattants plus âgés que lui ; frappé à mort par plusieurs coups de baïonnette, il s’affaissa ; la scène se passait dans la salle du Trône. On posa le corps sanglant sur le trône de France, on banda ses plaies avec du velours, son sang se répandit sur la pourpre royale. Dieu ! quel tableau ! Une salle magnifique, des groupes de combattants ! Un drapeau à la hampe brisée gisait à terre, le drapeau tricolore flottait au-dessus des baïonnettes, et sur le trône reposait le pauvre enfant au visage pâle, mais radieux, les yeux élevés vers le ciel, tandis que ses membres se tordaient dans les douleurs de l’agonie ; sa poitrine nue, ses haillons, étaient à demi cachés par le velours, brodé aux fleurs de lis d’argent. On avait prédit à l’enfant, au berceau, qu’il mourrait sur le trône de France. Le cœur de sa mère avait rêvé un second Napoléon.

« Mes rayons ont souvent baisé la couronne d’immortelles sur son tombeau ; mes rayons ont baisé ce soir le front de la vieille grand’mère, pendant que, dans ses rêves, elle contemplait le tableau au bas duquel tu pourras mettre :

« Le pauvre enfant sur le trône de France. »