‹ L’OliveChapitre 6 sur 12 · L’Olive

L’Olive

L’oliue.

I.

IE ne quiers pas la fameuſe couronne,
Saintct ornement du Dieu au chef doré,
Ou que du Dieu aux Indes adoré
Le gay chapeau la teste m’enuironne.
Encores moins veulx-ie, que lon me donne
Le mol rameau en Cypre decoré,
Celuy, qui eſt d’Athenes honoré
Seul ie le veulx, & le ciel me l’ordonne
O tigɇ heureux, que la ſage Déeſſe
En ſa tutelle, & gardɇ a voulu prendre,
Pour fairɇ honneur à ſon ſacré autel !
Orne mon chef, donne moy hardieſſe
De te chanter, qui espere te rendre
Egal vn iour au laurier immortel.

II.

D’amour, de gracɇ, & de haulte valeur
Les feux diuins estoient ceinctz, & les cieulx
S’estoient vestuz d’vn manteau precieux
A raiz ardens, de diuerſe couleur.
Tout estoit plein de beauté de bonheur
La mer tranquillɇ, & le vent gracieulx,
Quand celle la naquit en ces bas lieux
Qui a pillé du monde tout l’honneur.
Ell’ priſt ſon teint des beaux lyz blanchiſſans,
Son chef de l’or, ſes deux leures des rozes,
Et du ſoleil ſes yeux resplandiſſans.
Le ciel vſant de liberalité
Miſt en l’esprit ſses ſemences encloſes,
Son nom des Dieux priſt l’immortalité.

III.

Loyre fameux, qui ta petite ſource
Enfles de maintz gros fleuues, & ruyſſeaux,
Et qui de loing coules tes cleres eaux
En l’Ocean d’une aſſez vive courſe.
Ton chef royal hardiment bien hault pouſſe
Et apparoy entre tous les plus beaux
Commɇ vn thaureau ſur les menuz troupeaux
Quoy que le Pau eniieux s’en courrouſſe.
Commande doncq’ aux gentiles Naiades
Sortir dehors leurs beaux palais humides
Avecques toy, leur fleuue paternel.
Pour ſaluer de ioyeuſes aubades
Celle qui t’a, & tes filles liquides
Deifié de ce bruyt eternel.

IIII.

L’heureuſe branchɇ à Pallas conſacrée,
Branche de paix, porte le nom de celle.
Qui le ſens m’ostɇ, & ſoubz grand’ beauté cele
La cruaulté, qui à Mars tant agrée.
Delaiſſe donq’ ô cruellɇ obstinée !
Ce tant doulx nomz ou bien te monstre telle,
Qu’ainſi qu’en tout ſembles estre immortelle,
Sembles le nom auoir par destinée.
Que du hault ciel il t’ait eté donné
Ie ne ſuis point de le croirɇ etonné
Veu qu’en esprit tu es la ſouueraine.
Et que tes yeux à ceulx, qui te contemplent,
Coeur, corps, esprit, ſens, amɇ, & vouloir emblent
Par leur doulceur angeliquɇ, & ſeraine.

V.

C’etoit la nuyt que la diuinité
Du plus hault ciel en terre ſe rendit
Quand deſſus moy Amour ſœn arc tendit
Et me fiſt ſerf de ſa grand’ deité.
Ny le ſainct lieu de telle cruaulté,
Ny le tens meſmɇ aſſez me deffendit :
Le coup au coeur par les yeux deſcendit
Trop ententifz à ceste grand’ beauté.
Ie penſoy’ bien que l’archer euſt viſé
A tous les deux, & qu’vn meſme lien
Nous deuſt enſemblɇ egalement conioindre.
Mais commɇ aueuglɇ, enfant, mal auiſé,
Vous a laißée (helas) qui eties bien
La plus grand’ proyɇ, & à choiſi la moindre.

VI.

Commɇ on ne peult d’oeil constant ſoustenir
Du beau Soleil la clarté violente,
Außi qui void vostre face excellente,
Ne peult les yeulx aſſez fermes tenir.
Et ſi de pres il cuyde paruenir
A contempler vostre beauté luyſante,
Telle clarté à voir luy est nuyſante
Et ſi le faict aueugle deuenir.
Regardez doncq’ ſi ſuffiſant ie ſuys
A vous louer, qui ſeulement ne puys
Voz grands beautez contempler à mon gré.
Que ſi mes yeulx auoient vn tel pouuoir,
I’estimeroy’ plus fermes les auoirs,
Que n’a l’oyſeau à Iupiter ſacré.

VII.

De grand’ beauté ma Déeſſɇ eſt ſi pleine,
Que ie ne voy’ choſɇ au monde plus belle.
Soit que le front ie voyɇ, ou les yeulx d’elle,
Dont la clarté ſaincte me guydɇ, & meine.
Soit ceste bouchɇ, ou ſouſpirɇ vne halaine,
Qui les odeurs des Arabes excelle,
Soit ce chef d’or, qui rendoit l’estincelle
Du beau Soleil honteuſe, obſcurɇ, & vaine.
Soient ces coustaux d’albastrɇ, & main polie,
Qui mon coeur ſerrɇ, enfermɇ, estreinct, & lie,
Bref, ce que d’ellɇ on peult ou voir, ou croyre,
Tout eſt diuin, celestɇ, incomparable :
Mais i’oſe bien me donner ceste gloyre,
Que ma constancɇ eſt trop plus admirable.

VIII.

Auray’-ie bien de louer le pouuoir
Ceste beauté, qui decore le monde ?
Quand pour orner ſa cheuelure blonde
Ie ſens ma languɇ ineptement mouuoir ?
Ny le romain, ny l’atique ſçauoir,
Quoy que la fuſt l’ecolle de faconde,
Aux cheueulx meſmɇ, ou le fin or abonde,
Euſſent bien faict à demy leur deuoir.
Quand ie les voy’ ſi reluyſansn, & blons,
Entrenouez, creſpes, egaulx, & longs,
Ie m’eſmerueillɇ, & fay’ telle complaincte.
Puis que pour vous (cheueulx) i’ay tele martyre,
Que n’ay-ie beu à la fontaine ſaincte ?
Ie mourroy’ cygnɇ, ou ie meurs ſans mot dire.

IX.

Garde toy bien ô gracieux Zephire !
D’empestrer l’eſlɇ en ces beaulx nœuds epars,
Que ça, & là, doulcement tu depars,
Sur ce beau col de marbrɇ, & de porphire.
Si tu t’y prens, plus ne vouldra nous ryre
Le verd printemps : ainçoys de toutes pars
Flore voyant que d’autrɇ amour tu ards,
Fera ſes fleurs deſſecher par grand’ ire.
Que d’y-ie las ! Zephire n’eſt ce point,
C’est toy Amour, qui voles en ce point,
Tout à l’entour, & par dedans ces retz.
Que tu as faictz d’art plus laborieux
Que ceulx, auſquelz iadis feurent ſerrez
Ta doulce merɇ, & le Dieu furieux.

X.

Ces cheueux d’or ſont les liens Madame,
Dont fut premier ma liberté ſurpriſe,
Amour la flammɇ autour du coeur epriſe,
Ces yeux le traict, qui me transperſe l’ame.
Fors ſont les neudz, aprɇ, & viue la flamme
Le coup, de main à tyrer bien appriſe,
Et toutesfois i’aymɇ, i’adorɇ, & priſe
Ce qui m’etraint, qui me bruſle, & etame.
Pour briſer donq’, pour eteindrɇ, & guerir
Ce dur lien, cestɇ ardeur, ceste playe,
Ie ne quier fer, liqueur’ ny medecine,
L’heur, & plaiſir, que ce m’eſt de perir
De telle main, ne permect quɇ i’eſſaye
Glayue trenchant, ny froydeur, ny racine.

XI.

Des veniz emeuz la raigɇ impetueuſe
Vn voyle noir etendoit par les cieux,
Qui l’orizon iuſq’ aux extremes lieux
Rendoit obſcur, & la mer fluctueuſe.
De mon ſoleil la clarté radieuſe
Ne daignoit plus aparoitrɇ à mes yeulx
Ains m’annonçoient les flotz audacieux
De tous costez vne mort odieuſe.
Vne peur froidɇ auoit ſaiſi mon ame
Voyant ma nef en ce mortel danger,
Quand de la mer la fille ie reclame,
Lors tout ſoudain ie voy’ le ciel changer,
Et ſortir hors de leurs nubileux voy les
Ces feux iumeaux, mes fatales etoiles.

XII.

Ole ça viɇ à peu pres expirée
Le ſeul filet ! yeux, dont l’aueugle archer
A bien ſceu mil’, & mil’ fleches laſcher
Sans qu’il en ait oncq’ vnɇ vain tirée.
Toute ma forcɇ eſt en vous retirée,
Vers vous ie vien’ ma gueriſon chercher,
Qui pouuez ſeulz la playe deſſecher,
Que i’ay par vous (ô beaux yeux !) endurée.
Vous estes ſeulz mon etoilé amyable,
Vous pouuez ſeulz tout l’ennuy terminer,
Ennuy mortel de mon amɇ offenſée.
Vostre clarté me ſoit doncq’ pitoyable,
Et d’vn beau iour vous plaiſɇ illuminer
L’obſcure nuyt de ma triste penſée.

XIII.

La belle main, dont la forte foibleſſe
D’vn ioug captif domte les plus puiſſans
La main, qui rend les plus ſains languiſſans
Debendant l’arc meurtrier, qui les coeurs bleſſe,
La belle main, qui gouuernɇ, & radreſſe
Les freinz dorez des oiſeaux blanchiſſans,
Quand ſur les champs de pourpre rougiſſans
Guydent en l’air le char de leur maistreſſe,
Si bien en moy a graué le protraict
De voz beautez au plus beau du ciel nées,
Que ny la fleur, qui le ſommeil attraict,
Ny toute l’eau d’oubly, qui en eſt ceinte,
Effaceroient en mil’, & mil’ années
Vostre figurɇ en vn iour en moy peinte.

XIIII.

Le fort ſommeil, que celestɇ on doibt croyre,
Plus doulx que miel, couloit aux yeulx laſſez
Lors que d’amour les plaiſirs amaſſez
Entrent en moy par la porte d’iuoyre.
I’auoy’ lié ce col de marbre : voyre
Ce ſein d’albastrɇ en mes bras enlaſſez
Non moins qu’on void les ormes embraſſez
Du ſep laſcif, au fecond bord de Loyre.
Amour auoit en mes laſſes mouëlles
Dardé le traict de ſes flammes cruelles,
Et l’amɇ erroit par ces leures de roſes.
Preste d’aller au fleuuɇ obliuieux
Quand le reueil de mon ayſɇ enuieux
Du doulx ſommeil a les portes decloſes.

XV.

Pié, que Thetis pour ſien euſt auoué,
Pié, qui au bout monstres cinq pierres telles,
Que l’orient ſeroit enrichi d’elles,
Cil orient en perles tant loué.
Pié albastrin, ſur qui eſt appuyé
Le beau ſeiour des graces immortelles,
Qui feut baty ſur deux coulonnes belles
De marbre blanc, poly, & eſſuyé.
Si l’oeil n’a plus de me nourir eſmoy,
Si ſes theſors la bouche ne m’octroye,
Si les mains ſont en mes playes ſi fortes,
Au moins (ô pié) n’eſloingne point de moy
Mon triste coeur, dont Amour a faict proye.
L’empriſonnant en ce corps, que tu portes.

XVI.

Qui a peu voir celle, que Délɇ adore,
Se deualer de ſon cercle congneu,
Vers le pasteur d’vn long ſommeil tenu
Deſſus le mont, qui la Carie honore.
Et qui a veu ſortir la bellɇ Aurore
Du iaulne lict de ſon espoux chenu
Lors que le ciel encor’ tout pur & nu
De mainte roſɇ indique ſe colore.
Celuy a veu encores (ce me ſemble)
Non point les lyz, & les roſes enſemble,
Non ce, que peult le printemps conceuoir.
Mais il a veu la beauté nompareille
De ma Déeſſɇ, ou reluyrɇ on peult voir
Le clere Lunɇ, & l’Aurore vermeille.

XVII.

I’ay veu Amour, (& tes beaulx traictz dorez
M’en ſoient teſmoings,) ſuyuant ma ſouuereine,
N’aistre les fleurs de l’infertile arene
Apres ſes pas dignes d’estrɇ adorez.
Phebus honteux ſes cheueulx honorez
Cachez alors, que les vents par la plaine
Eparpilloient de leur ſouẽſuɇ halaine
Ceulx là, qui ſont de fin or colorez.
Puis s’en voler de chaſcun oeil d’icelle
Iuſques au ciel vne viuɇ etincelle
Dont furent faictz deux astres clers, & beaux.
Fauoriſans d’influences heureuſes
(O feux diuins ! ô bienheureux flambeaulx !)
Tous coeurs bruſlans aux flammes amoureuſes

XVIII.

Le chef doré cestuy blaſonnera,
Cestuy le corps, l’autre le blanc iuoire
De l’estommac, l’autrɇ eternelle gloire
Aux yeux archers par ſes vers donnera.
Commɇ vne fleur tout cela perira,
Mais en esprit, en facondɇ, & memoire,
Quand l’aagɇ aura ſur la beauté victoire,
Mieux que deuant Madame florira.
Que ſi en moy le ſouuerain donneur
Pour tel ſubiect heureusement pourſuyure
Euſt mis tant d’art, tant de gracɇ, & bonheur,
Mieux qu’en tableau, en brõze, en marbrɇ, en cuyure
Ie luy feroy’, & à moy vn honneur,
Qui ellɇ, & moy feroit viurɇ, & reuiure.

XIX.

Face le ciel (quand il vouldra) reuiure
Liſippɇ, Apellɇ, Homere, qui le pris
Ont emporté sur tous humains espris
En la ſtatuɇ, au tableau, & au liure.
Pour engraver, tirer, decrirɇ, en cuyure,
Peinturɇ, & vers, ce qu’en vous eſt compris,
Si ne pouroient leur ouvraigɇ entrepris
Cyzeau, pinceau, ou la plume bien ſuyure.
Voila pourquoy ne fault, que je ſouhete
De l’engraueur, du peintrɇ, ou du poëte
Marteau, couleur, ny encrɇ, ô ma Déeſſe !
L’art peult errer, la main fault, l’oeil s’ecarte.
De voz beautez mon coeur ſoit doncq’ ſans ceſſe
Le marbre ſeul, & la tablɇ, & la charte.

XX.

Puis que les cieux m’auoient predestiné
A vous aymer, digne obiect de celuy,
Par qui Achille eſt encor’ auiourdhuy
Contre les Grecz pour s’amye obstiné,
Pourquoy außi n’auoient-ilz ordonné
Renaitrɇ en moy l’amɇ, & l’esprit de luy ?
Par maintz beaux vers teſmoings de mon ennuy
Ie leur rendroy’, ce qu’ilz vous ont donné.
Helas Naturɇ, au moins puis que les cieux
M’ont denié leurs liberalitez,
Tu me deuois cent langues, & cent yeux,
Pour admirer, & louer cete la,
Dont le renom (pour cent graces, qu’ellɇ a)
Merite bien cent immortalitez.

XXI.

Les bois fueilleuz, & les herbeuſes riues
N’admirent tant parmy ſa troupe ſaincte
Dyanɇ, alors que le chault l’a contrainte
De pardonner aux bestes fugitiues,
Que tes beautez, dont les autres tu prives
De leurs honneurs, non ſans enuie mainte
Veu que tu rends toute lumierɇ etainte
Par la clarté de deux etoiles viues.
Les demydieux, & les nymphes des bois
Par l’epeſſeur des forestz cheuelues
Te regardant, s’etonnent maintesfois,
Et pour à Loirɇ eternité donner
Contre leurs bords ſes filles impolues
Font ton hault bruit ſans ceſſe reſonner.

XXII.

Odoulce ardeur, que des yeulx de ma dame
Amour auecq’ ſa torche acoustumée
Dedans mon coeur a ſi bien allumée,
Que ie la ſen au plus profond de l’ame !
Combien le ciel fauorable ie clame,
Combien Amour, combien ma destinée,
Qui en ce point ma viɇ ont terminée
Par le torment d’vne ſi doulce flamme !
Qu’en moy (Amour) ne durent tes doulx feux,
Ie ne le puys & pouuoir ne le veulx
Bien que la chair ſoit caducque, & mortelle.
Car cestɇ ardeur, dont mon amɇ eſt rauie,
Prendra außi immortalité d’elle
Viuant par mort d’vnɇ eternelle vie.

XXIII.

Si des beaux yeux, ou la beaulté ſe mire,
Voire le ciel, & la nature, & l’art,
Depent le frein, qui en plus d’vne part
À ſon plaiſir & m’arrestɇ, & me vire,
Pourquoy ſont-ilz armez d’orgueil, & d’ire ?
Pourquoy s’esteint ce doulx feu, qui en part ?
Pourquoy la main, qui le coeur me depart,
Cache ces retz, liens de mon martire ?
O belle main ! ô beaux cheueux dorez !
O clers flambeaux dignes d’estre adorez !
Par qui ie crain’, i’espere, ie lamente.
Mon fier destin, & vostre force extreme,
En vous aimant, me commandent, que i’aime
L’heureux obiect du bien, qui me tormente.

XXIIII.

Piteuſe voix, qui ecoutes mes pleurs,
Et qui errant entre rochiers & bois
Auecques moy : m’as ſemblé maintesfoys
Auoir pitié de mes tristes douleurs.
Voix qui tes plainz meſles à mes clameurs,
Mon dueil au tien, ſi appeller tu m’oys
Oliuɇ Oliuɇ. & Oliuɇ eſt ta voix,
Et m’eſt auis, qu’auecques moy tu meurs.
Seule ie t’ay pitoyable trouuée.
O noble Nymphe en qui (peult estre) encores
L’antique feu de nouueau s’euertue.
Pareillɇ amour nous auons eprouuée,
Pareille peinɇ außi nous ſouffrons ores.
Mais plus grandɇ eſt la beaulté, qui me tue.

XXV.

Ie ne croy point, veu le dueil que ie meine
Pour l’apre ardeur d’vne flamme ſubtile,
Que mon oeil feuſt en larmes ſi fertile,
Si n’euſſɇ au chef d’eau viuɇ vne fonteine.
Larmes ne ſont, qu’auecq’ ſi large vene
Hors de mes yeux maintenant ie distile,
Tout pleur ſeroit à finir inutile
Mon dueil, qui n’eſt qu’au meillieu de ſa peine.
L’humeur vitalɇ en ſoy toute reduite
Deuant mon feu craintiue prent la fuyte
Par le ſentier, qui meine droict aux yeux.
C’eſt cetɇ ardeur, dont mon ame rauie
Fuyra a bien toſt la lumiere des cieux,
Tirant à ſoy & ma peinɇ & ma vie.

XXVI.

La nuit m’eſt courtɇ, & le iour trop me dure,
Ie fuy l’amour, & le ſuy’ à la trace,
Cruel me ſuis, & requier’ vostre grace,
Ie pren’ plaiſir au torment, que i’endure.
Ie voy’ mon bien, & mon mal ie procure,
Deſir m’enflamme, & crainte me rend glace,
Ie veux courir, & iamais ne deplace
L’obſcur m’eſt cler, & la lumierɇ obſcure.
Votre ie suis & ne puis estre mien,
Mon corps est libre, et d’un etroit lien
Ie ſen’ mon coeur en priſon retenu.
Obtenir veux, & ne puis requerir,
Ainsi me bleſſɇ, & ne me veult guerir
Ce vieil enfant, aueuglɇ archer, & nu.

XXVII.

Quand le ſoleil lave ſa teste blonde
En l’Ocean, l’humidɇ, & noire nuit
Vn coy ſommeil, vn doulx repos ſans bruit
Epant en l’air, ſur la terre, & ſoubz l’onde.
Mais ce repos, qui ſoulaige le monde
De ſes travaux, eſtce, qui plus me nuiſt,
Et d’astres lors ſi grand nombre ne luiſt,
Que i’ay d’ennuiz, & d’angoiſſe profonde.
Puis quand le ciel de rougeur ſe colore,
Ce que ie puis de plaiſir conceuoir,
Semble renaitrɇ avec la bellɇ Aurore.
Mais qui me fait tant de bien receuoir ?
Le doulx espoir, que i’ay de bien toſt voir
L’autre ſoleil, qui la terre decore.

XXVIII.

Ce que ie ſen’, la langue ne refuſe
Vous decouurir, quand ſuis de vous abſent,
Mais tout ſoudain que pres de moy vous ſent,
Elle deuient & muette, & confuſe.
Ainſi, l’espoir me promect, & m’abuſe,
Moins pres ie ſuis quand plus ie ſuis preſent.
Ce qui me nuiſt, c’eſt ce, qui m’eſt plaiſent,
Ie quier’ cela, que trouver ie recuſe.
Ioyeux la nuit, le iour triste ie ſuis.
I’ay en dormant ce, qu’en veillant pourſuis
Mon bien eſt faulx, mon mal eſt veritable.
D’vne me plain’, & deffault n’eſt en elle,
Fay’ doncq’ Amour, pour m’estre charitable,
Breue ma viɇ, ou ma nuit eternelle.

XXIX.

Les cieux, l’amour, la mort, & la nature,
Honneur, credit, faveur, enuiɇ, ou crainte
De ceste formɇ en moy ſi bien emprainte
N’effaceront la viue protraiture.
Ivoire, gemmɇ, & toute pierre dure
Se peut briſer, ſi du fer eſt attainte,
Mais bien qu’ell’ ſoit de ſe rompre contrainte,
De ſe changer iamais ell’ n’endure.
Mon coeur eſt tel : & me le fiſt prouuer
Amour, alors que pour vous y grauer,
A coups de trait me liura la bataille.
Ie ſçay combien ſon arc y trauailla,
Plus de cent coups, non vn ſeul, me bailla
Premier qu’il peuſt en lever vnɇ ecaille.

XXX.

Bien que le mal, que pour vous ie ſupporte,
Soit violent, toutesfois ie ne l’oſe
Appeller mal, pour ce qu’aucune choſe
Ne vient de vous, qui plaiſir ne m’apporte.
Mais ce m’eſt bien vne douleur plus forte
Que ie ne puys de ma tristeßɇ encloſe
Tourner la clef, lors que ie me dispoſe
A vous ouurir de mes penſers la porte.
Si donc mes pleurs, & mes ſoupirs cuyſans
Si mes ennuiz ne vous ſont ſuffiſans
Temoings d’amour, quele plus ſeure preuue.
Quelɇ autre foy, ſi non mourir, me reste :
Mais le remede (helas) trop tard ſe treuue
A la douleur, que la Mort manifeste.

XXXI.

Le grand flambeau gouuerneur de l’année,
Par la vertu de l’enflammée corne
Du blanc thaureau, prez, montz, riuaiges orne
De mainte fleur du ſang des princes née.
Puis de ſon char la roüe estant tournée
Vers le cartier prochain du Capricorne,
Froid eſt le vent la ſaiſon nuɇ & morne,
Et toute fleur deuient ſeichɇ, & fenée.
Ainſi, alors que ſur moy tu etens
O mon Soleil ! tes clers rayons epars,
Sentir me fais vn gracieux printens.
Mais tout ſoudain que de moy tu depars,
Ie ſens en moy venir de toutes pars
Plus d’vn hyuer, tout en un meſme tens.

XXXII.

Tout ce, qu’icy la Naturɇ enuironne,
Plus toſt il naiſt, moins longuement il dure.
Le gay printemps s’enrichiſt de verdure,
Mais peu fleuriſt l’honneur de ſa couronne.
L’ire du ciel facilement etonne
Les fruicts d’esté, qui craignent la froidure
Contre l’hiuer ont l’ecorce plus dure
Les fruicts tardifs, ornement de l’autonne.
De ton printemps les fleurettes ſeichées
Seront vn iour de leur tige arrachées,
Non la vertu, l’esprit, & la raiſon.
A ces doulx fruicts en toy meurs deuant l’aage
Ne faict l’esté, ny l’autonne dommage,
Ny la rigueur de la froide ſaiſon.

XXXIII.

Opriſon doulcɇ, ou captif ie demeure
Non par dedaing, forcɇ, ou inimitié,
Mais par les yeulx de ma doulce moitié
Qui m’y tiendra iuſq’ à tant que ie meure.
O l’an heureux, le mois, le iour, & l’heure,
Que mon coeur fut auecq’ ellɇ allié !
O l’heureux nœu, par qui i’y fu’ lié,
Bien que ſouuent ie plain’, ſouspirɇ & pleure !
Tous priſonniers, vous etes en ſoucy,
Craignant la loy, & le iuge ſeuere
Moy plus heureux, ie ne ſuis pas ainſi.
Mile doulx motz, doulcement exprimez,
Mil’ doulx baiſers, doulcement imprimez,
Sont les tormens ou ma foy perſeuere.

XXXIIII.

Après auoir d’vn bras victorieux
Domté l’effort des ſuperbes courages,
Aucuns iadis bastirent haulx ouurages,
Pour ſe venger du temps iniurieux.
Autres craignans leurs actes glorieux
Aſſuietir à flammes, & orages,
Firent ecriz, qui malgré telz ourrage
Ont faict leurs noms voler iuſques aux cieulx.
Maintz au iourdhuy en ſigne de victoire
Pendent au templɇ armes bien etophées,
Mais ie ne veulx acquerir telle gloire.
Auoir esté par vous vaincu, & pris,
C’eſt mon laurier, mon triomphɇ, & mon prix,
Qui ma depouillɇ egalɇ à leurs trophées.

XXXV.

Me ſoit amour ou rudɇ, ou fauorable,
Ou hault, ou bas me pouſſe la fortune,
Tout ce, qu’au coeur ie ſen’ pour l’amour d’vne,
Iuſq’ à la mort, & plus, ſera durable.
Ie ſuis le roc de foy on variable,
Que vent, que mer, que le ciel importune,
Et toutesfois aduerſɇ, ou oportune
Soit la ſaiſon, il demeurɇ imployable.
Plus toſt voudra le diamant apprendre
A s’amolir de ſon bon gré, ou prendre
Soubz vn buvin de plom, diuerſe forme,
Que par nouueau ou bonheur, ou malheur
Mon coeur, ou eſt de voſtre grand’ valeur
Ie vray protraict, en autre ſe transforme.

XXXVI.

L’vnic oiſeau (miraclɇ emerueillable)
Par feu ſe tuɇ, ennuyé de ſa vie,
Puis quand ſon amɇ eſt par flammes rauie,
Des cendres naiſt vn autrɇ à luy ſemblable.
Et moy qui ſuis l’vnique miſerable,
Faché de viurɇ vne flammɇ ay ſuyuie,
Dont conuiendra bien toſt, qui ie deuie,
Si par pitié ne m’etes ſecourable.
O grand’ doulceur ! ô bontè ſouueraine !
Si tu ne veulx durɇ, & inhumainɇ estre
Soubz ceste facɇ angeliquɇ, & ſeraine,
Puis qu’ay pour toy du Phenix le ſemblant,
Fay qu’en tous poinctz ie luy ſoy’ reſemblant,
Tu me feras de moymeſme renaistre.

XXXVII.

Celle, qui tient par ſa fiere beauté
Les Dieux en feu, en glacɇ aiſɇ, & martire,
L’oeil impiteux ſoudain de moy retire,
Quand ie me plain’ à ſa grand’ cruauté.
Si ie la ſuy’ ell’ fuit d’autrɇ couté
Si ie me deulx, mes larmes la font rire,
Et ſi ie veulx ou parler, ou ecrire,
D’elle iamais ne puis estrɇ ecouté.
Mais (ô moy ſot !) de quoy me doy-ie plaindre,
Fors du deſir, qui par trop hault ataindre,
Me porte au lieu, ou il bruſle ſes aeſles ?
Puis moy tumbé, Amour, qui ne permet
Finir mon dueil, ſoudain les luy remet,
Renouuelant mes cheutes eternelles.

XXXVIII.

Sacrée, ſainctɇ, & celeste figure,
Pour qui du ciel l’admirablɇ, & hault temple
Semble courbé, afin qu’en toy contemple
Tout ce, que peult ſon industriɇ & cure.
Si de tes yeulx les beaulx raiz d’auanture
Daignent mon coeur echaufer, il me ſemble
Qu’en moy ſoudain vn feu diuin s’aſſemble,
Qui muɇ, alierɇ, & rauiſt ma nature.
Et ſi mon oeil oſe ſe bazarder
A contempler vne beauté ſi grande,
Vn Angɇ adonq’ me ſemble regarder.
Lors te faiſant d’amɇ, & de corps offrande
Ne puis le coeur idolatre garder,
Qu’il ne t’adorɇ, & ſes veux ne te rande.

XXXIX.

Plus ferme foy ne fut onques iurée
A nouueau princɇ, ô ma ſeule princeſſe !
Que mon amour, qui vous ſera ſans ceſſe
Contre le temps, & la mort aſſeurée.
De foſſe creuſe, ou de tour bien murée
N’a point beſoing de ma foy la fortreſſe,
Dont ie vous fy’ dame, roinɇ, & maistreſſe,
Pour ce qu’ell’ eſt d’eternelle durée.
Theſor ne peult ſur ellɇ estre vainqueur,
Vn ſi vil prix n’aquiert vn gentil coeur :
Non point ſaueur, ou grandeur de lignage,
Qui eblouiſt les yeulx du populaire,
Non la beauté, qui vn leger courage
Peult emouuoir, tant que vous, me peult plaire.

XL.

Si des ſaincts yeulx qui ie vois adorant,
Vient mon ardeur, ſi les mieuns d’heurɇ en heure
Par le degout des larmes, que ie pleure,
Donnent vigueur à mon feu deuorant,
Si mon esprit vif dehors, & mourant
Dedans le cloz de ſa propre demeure,
Vous contemplant, permet bien que ie meure
Pour estrɇ en vous, plus qu’en moy, demeurant,
Bien eſt le mal & violent, & fort,
Dont la doulceur coulpable de ma mort
Me faict aueuglɇ à mon prochain dommage.
Cruel tyran de la ſerue penſée,
De ce loyer eſt donq’ recompenſée
L’ame qui faict à ſon ſeigneur hommage.

XLI.

Ie ſuis ſemblablɇ au marinier timide,
Qui voyant l’air ça, & la ſe troubler,
La mer ſes flotz ecumeux redoubler,
Sa nef gemir ſoubz ceste forcɇ humide,
D’art, d’industriɇ, & d’esperance vide
Penſe le ciel, & la mer s’aſſembler,
Se met à plaindrɇ, à crier, à trembler,
Et de ſes veux les Dieux enrichir cuyde.
Le nocher ſuis, mes penſers ſont la mer,
Soupirs, & pleurs ſont les ventz, & l’orage,
Vous ma Déeſſɇ etes ma clerɇ etoile,
Que ſeule doy’, veux, & puis reclamer,
Pour aſſeurer la nef de mon courage,
Et eclerſir tout ce tenerbreux voile.

XLII.

Les chaulx ſoupirs de ma flammɇ incongnue
Ne ſont ſoupirs, & telz ne les veulx dire,
Mais bien vn vent : car tant plus ie ſoupire,
Moins de mon feu la chaleur diminue.
Ma viɇ en eſt toutesfois ſoutenue,
Lors que par eulx de l’ardeur ie respire,
Ma peinɇ außi par eulx meſmes empire,
Veu que ma flammɇ en eſt entretenue.
Tout cela vient de l’Amour, qui enflamme
Mon estommac d’vnɇ eternelle flamme,
Et puis l’euentɇ au tour de luy volant.
O petit Dieu, qui terrɇ, & ciel allumes !
Par quel miraclɇ en feu ſi violant
Tiens-tu mon coeur, & point ne le conſumes ?

XLIII.

Penſer volagɇ, & leger comme vent,
Qui or’ au ciel, or’ en mer, or’ en terre
En vn moment cours, & recours grand erre,
Voirɇ au ſeiour des ombres bien ſouuent.
Et quelque part, que voiſes t’eſleuant,
Ou rabaiſſans, cell, qui me faict guerre,
Celle beauté, touſiours deuant toy erre,
Et tu la vas d’vn leger pié ſuyuant.
Pourquoy ſuis-tu (ô penſer trop peu ſage !)
Ce, qui te nuiſt ? pourquoy vas-tu ſans guide,
Par ce chemin plein d’erreur variable ?
Si de parler au moins euſſes l’vſage,
Tu me rendrois de tant de peines vide,
Toy en repos, & elle pitoyable.

XLIIII.

Au gouſt de l’eau la fieure ſe rappaiſe,
Puis s’euertuɇ au cours, qui ſembloit lent,
Amour außi m’eſt humblɇ, & violent
Quand le coral de voz leures ie baiſe.
L’eau goutɇ à goutɇ anime la fournaize
D’vn feu couuert le plus etincelant :
L’ardent deſir, que mon coeur va celant,
Par voz baiſers ſe faict plus chault que braize.
D’vn grand traict d’eau, qui freſchement distile,
Souuent la fieurɇ eſtetainte, Madame.
L’ondɇ à grand flot ren la flammɇ inutile.
Mais ô baiſers, delices de mon ame !
Vous ne pouriez, & fußiez vous cent mile,
Guerir ma fieurɇ, ou eteindre ma flamme.

XLV.

Ores qu’en l’air le grand Dieu du tonnerre
Se ruɇ au ſeing de ſon epouſɇ amée,
Et que de fleurs la nature ſemée
A faict le ciel amoureux de la terre.
Or’ que des ventz le gouuerneur deſſerre
Le doux Zephire, & la foreſt armée
Voit par l’épaiz de ſa neuue ramée
Maint librɇ oiſeau, qui de tous coutez erre.
Ie vois faiſant vn cry non entendu
Entre les fleurs du ſang amoureux nées
Paſle, deſſoubz l’arbre paſlɇ etendu :
Et de ſon fruict amer me repaiſſant,
Aux plus beaux iours de mes verdes années
Vn triste hiuer ſen’ en moy renaiſſant.

XLVI.

Lequel des Dieux fera que ie ne ſente
L’heureux malheur de l’espoir, qui m’attire,
Si le plaiſir, ſuiect de mon martire,
Fuyant mes yeulx à mon coeur ſe preſente ?
Quel eſt le fruict de l’incertaine attente,
Ou ſans profit ſi longuement i’aspire ?
Quel eſt le bien, pour qui tant ie ſoupire ?
Quel eſt le gaing du mal qui me contente ?
Qui guerira la playe de mon coeur ?
Qui tarira de mes larmes la ſource ?
Qui abatra le vent de mes ſoupirs ?
Montre le moy, ô celeste vainqueur !
Qui as finy le terme de ma courſe
Au ciel, ou eſt le but de mes deſirs.

XLVII.

Le doulx ſommeil paix, & plaiſir m’ordonne,
Et le reueil guerrɇ, & douleur m’aporte,
Le faulx me plaiſt, le vray me deconforte,
Le iour tout mal, la nuit tout bien me donne.
S’il eſt ainſi, ſoit en toute perſonne
La verité enſeueliɇ, & morte,
O animaulx de plus heureuſe ſorte,
Dont l’oeil ſix mois le dormir n’abandonne !
Que le ſommeil à la mort ſoit ſemblant,
Que le veiller de viɇ ait le ſemblant,
Ie ne le dy, & le croy’ moins encores.
Ou s’il eſt vray, puis que le iour me nuiſt
Plus que la mort, ô mort, veilles donq’ ores
Clore mes yeulx d’vnɇ eternelle nuit.

XLVIII.

Perɇ Ocean, commencement des choſes,
Des Dieux marins le ſceptre vertueux,
Qui maint ruiſſeau, & fleuuɇ impetueux
En ton ſeing largɇ enfermes, & compoſes :
Tu ne ſens point, quand moins tu te repoſes,
Plus s’irriter de flotz tempestueux
Contre tes bords, qu’en mon coeur fluctueux
Ie ſen’ de ventz, & tempestes encloſes.
Helas reçoy mes chaudes larmes donques
En ton liquidɇ : eteins leur feu, ſi onques
Tu as ſenty d’amour quelque ſcintile,
Et ſi tes eaux peuuent le feu eteindre,
Qui rend la foudrɇ, & trident inutile,
Et qui ſe faict iuſques aux enfers creindre.

XLIX.

Sacré rameau, de celeste preſage,
Rameau, par qui la colombɇ enuoyée,
Au demeurant de la terre noyée
Porta iadis vn ſi ioyeux meſſage.
Heureux rameau, ſoubz qui giſt à l’ombrage
La doulce paix icy tant deſirée,
Alors que Mars, & la Diſcordɇ irée
Ont tout remply de feu, de ſang, de rage :
S’il eſt ainſi que par les ſainctz eſcriptz
Sois tant loué, helas ! reçoy mes criz,
O mon ſeul bien ! ô mon espoir en terre !
Qui ſeulement ne me temoignes ores
Paix, & beautemps : mais toymeſmes encores
Me peulx ſauuer de naufragɇ & de guerre.

L.

Si mes penſers vous estoient tous ouuers,
Si de parler mon coeur auoit l’vſaige,
Si ma conſtancɇ estoit peintɇ au viſaige,
Si mes ennuiz vous eſtoient decouuers,
Si les ſoupirs, ſi les pleurs, ſi les vers
Montroient au vif vnɇ amoureuſe raige,
Lors ie pourroy’ flechir voſtre couraige,
Voirɇ à pitié mouuoir tout l’vniuers.
A doncq’ Amour ſeul teſmoing de ma peine
Vous pouroit eſtrɇ vne preuue certaine
De ma fidelɇ, & ſerue loyaulté,
Qui d’außi loing deuant les autres paſſe,
Qui le parfaict de voſtre belle face
Hauſſe le chef ſur toutɇ aultre beaulté.

LI.

Otoy, a qui, a eté ottroyé
Voir cete flammɇ ardent, qui s’entretient
En l’eſtommac du Geant, qui ſoutient
Vn mont de feu ſur ſon doz foudroyé.
Et cetuy la, qui l’oyzeau dedié
Au Dieu vangeur, qui la foudrɇ en main tient
Paiſt d’vn poumon, qui touſiours luy reuient,
Au froid ſommet de Caucaſe lié.
Ie te ſupply’ imaginer encore
Ce, qui mon coeur bruſlɇ, englacɇ, & deuore
Sans me donner le loyſir de respirer.
Lors me diras, voyant ma peine telle,
Tu ſers d’exemplɇ, à qui oſɇ aſpirer
Trop hardiment à choſe non mortelle.

LII.

Mere d’Amour, & fille de la mer,
Du cercle tiers lumiere ſouuerene,
Qui ciel, & terrɇ, & champs ſemez d’arene
Peuz iuſq’ au fond des ondes enflammer.
Toy, qui le doulx meſles auec l’amer,
Quand ce beau riz, qui le ciel raſſerene,
De tous les Dieux le plus cruel refrene,
Et le contrainct ton aide reclamer,
Dont luy tout plein de ce tant doulx venin
Entre tes bras paiſt ſon oeil ia benin
En ta diuinɇ, & celeste beauté.
Te plaiſɇ (helas) Déeſſɇ, à ma priere,
Flechir vn peu ceste mienne guerriere,
Qui a trop plus, que Mars, de cruauté.

LIII.

Voyant au ciel tant de flambeaux ardens,
Ie dy ſouuent, ô beauté non pareille !
Si le dehors eſt ſi plain de merueille,
Combien parfaict doit estre le dedens ?
Si tes beaux yeulx traictz, & flammes dardans
Luyſent ſur moy, mon ame ſe reueille
Au paradis, que ta bouche vermeille
Ouurɇ aux espriz, qui te ſont regardans.
Mais quand ie ſen’ ſoubz ta doulce beauté
L’horriblɇ enfer de ta grand’ cruauté,
Ce qui eſt beau me ſemblɇ estre cruel.
Meſme le ciel, qui tant me ſouloit rire,
Me faict douter ſi plaiſaint ie doy’ dire
Son beau ſeiour, qui eſt perpetuel.

LIIII.

Or’ que la nuit ſon char etoilé guide
Qui le ſilencɇ, & le ſommeil rameine,
Me plaiſt laſcher, pour deſaigrir ma peine
Aux pleurs, aux criz, & aux ſoupirs la bride.
O ciel ! ô terre ! ô element liquide !
O ventz ! ô bois ! rochiers, monteignɇ, & plaine,
Tout lieu deſert, tout riuagɇ, & fonteine,
Tout lieu remply, & tout espace vide.
O demyz Dieux ! ô vous nymphes des bois !
Nymphes des eaux, tous animaux duiers,
Si onq’ auez ſenty quelquɇ amitié,
Veillez piteux ouyr ma triste voix,
Puis que ma foy, mon amour, & mes verse
N’ont ſceu trouuer en Madame pitié.

LV.

Ofoiblɇ esprit, chargé de tant de peines,
Que ne veulx-tu ſoubz la terre deſcendre ?
O coeur ardent, que n’es-tu mis en cendre ?
O tristes yeulx, que n’estes-vous fonteines ?
O bien douteux ! ô peines trop certaines !
O doulx ſçauoir, trop amer à comprendre,
O Dieu qui fais, que tant i’oſe entreprendre,
Pourquoy rends-tu mes entrepriſes vaines ?
O ieunɇ archer, archer qui n’as point d’yeulx,
Pourquoy ſi droict as-tu pris ta viſée ?
O vif flambeau, qui embraſes les Dieux,
Pourquoy as-tu ma froideur attiſée ?
O face d’angɇ ! ô coeur de pierre dure !
Regardɇ au moins le torment, que i’endure.

LVI.

Amour voulant hauſſer le chef vainqueur
Deſſus la craintɇ à la noire ſequelle,
Miſt l’esperancɇ, & la bandɇ auec’ elle,
Sa bande blanchɇ au plus fort de mon coeur.
Amour eſt fort, mais foiblɇ eſt la vigueur
De l’esperancɇ, & la tourbe cruelle
A ceinct le lieu d’horreur perpetuelle,
Le foudroyant du canon de rigueur.
Mais repouſſez l’effort de la gent noire,
Vous, qui tenez le ſort de la victoire,
N’auez-vous point de voz ſubiects emoy ?
Si vous ſouffrez que cete priſɇ aduienne,
Vous y aurez plus grand’ perte, que moy,
Veu, que la placɇ eſt plus vostre, que mienne.

LVII.

Qui a nombré, quand l’astre, qui plus luit,
Ia le milieu du bas cerclɇ enuironne,
Tous ces beaux feux, qui font vne couronne
Aux noirs cheueux de la plus clere nuit,
Et qui a ſceu combien de fleurs produit.
Le verd printemps, combien de fruictz l’autonne,
Et les theſors, que l’inde riche donne
Au marinier, qu’auarice conduit.
Qui a conté les etincelles viues
D’Aetne, ou Veſuue, & les flotz, qui en mer
Hurtent le front des ecumeuſes riues,
Celuy encor’ d’vne, qui tout excelle,
Peult les vertuz, & beautez estimer,
Et les tormens, que i’ay pour l’amour d’elle.

LVIII.

Cet’ humeur vient de mon oeil, qui adore
Ton ſainct protraict, ſeul Dieu de mon ſoucy,
De mon cueur part maint ſoupir adoucy,
De tes yeulx ſort le feu, qui me deuore.
Donques le prix de celuy, qui t’honnore,
Eſt-ce la mort, & le marbrɇ endurcy ?
O pleurs ingratz ! ingratz ſoupirs außi
Mon feu, ma mort, & ta rigueur encore.
De mon esprit les aeſles ſont guidées
Iuſques au ſeing des plus haultes Idées
Idolatrant ta celeſte beaulté.
O doulx pleurer ! ô doulx ſoupirs cuiſans !
O doulcɇ ardeur de deux Soleilz luiſans !
O doulce mort ! ô doulce cruaulté !

LIX.

Moy, que l’amour à faict plus d’vn Lëandre,
De ceſt oyſeau prendray le blanc pennaige,
Qui en chantant plaingt la fin de ſon aage
Aux bordz herbuz du recourbé Mëandre.
Deſſoubz mes chantz voudrõt (poßible) apprendre
Maint bois ſacré, & maint antre ſauuage
Non gueres loing de ce fameux riuage,
Ou Meine va dedans Loyre ſe rendre.
Puis deſcendant en la ſaincte foreſt,
Ou maint amant à l’vmbragɇ encor’ eſt,
Iray chanter au bord obliuieux,
D’ou arrachant vostre bruit non pareil,
De reuoler icy hault enuieux,
Luy feray voir l’vn, & l’autre ſoleil.

LX.

Diuin Ronſard, qui de l’arc à ſept cordes
Tiras premier au but de la memoire
Les traictz aelez de la Françoiſe gloire,
Que ſur ton luc haultement tu accordes.
Fameux harpeur, & prince de noz Odes,
Laiſſe ton Loir haultain de ta victoire,
Et vien ſonner au riuage de Loire
De tes chanſons les plus nouuelles modes.
Enfonce l’arc du vieil Thebain archer,
Ou nul que toy, ne ſceut onq’ encocher
Des doctes ſoeurs les ſaiettes diuines,
Porte pour moy parmy le ciel des Gaulles
Le ſainct bonneur des nymphes Angeuines,
Trop peſant faix pour mes foibles epaules.

LXI.

Allez mes vers, portez deſſus voz aeles
Les ſainctz rameaux de ma plante diuine,
Seul ornement de la terrɇ Angeuine,
Et de mon coeur les viues etincelles.
De vostre vol les bornes ſeront telles,
Que des l’Aurorɇ, ou le Soleil decline,
Ie voy deſia le monde, qui s’incline
A la beauté des beautez immortelles.
Si quelqu’vn né ſoubs amoureuſɇ etoile
Daignɇ eclerſir l’obſcur de vostre voile
Priez, qu’Amour luy ſoit moins rigoreux :
Mais s’il ne veult, ou ne peult conceuoir
Ce que ie ſen’, ſouhaitez luy de voir
L’heureux obiect, qui m’a faict malheureux.

LXII.

Qui voudra voir le plus precieux arbre,
Que l’orient, ou le midy auoüe,
Viennɇ, ou mon fleuuɇ en ſes ondes ſie ioüe :
Il y verra, l’or, l’iuoirɇ, & le marbre.
Il y verra les perles, le cinabre,
Et le cristal : & dira, que ie loüe
Vn dignɇ obiect de Florencɇ, & Mantoüe,
De Smyrnɇ encor’, de Thebes, & Calabre.
Encor’ dira, que la Touurɇ, & la Seine,
Auec’ la Saone arriueroient à peine
A la moitié d’vn ſi diuin ouurage :
Ne cetuy la, qui naguerɇ à faict lire
En lettres d’or graué ſur ſon riuage
Le vieil honneur de l’vnɇ, & l’autre Lire.

LXIII.

Ma plus grand’ forcɇ estoit retraictɇ au coeur,
Et contrɇ Amour faiſoit plus de deffence,
Quand ce cruel pour venger tellɇ offence,
Feut par mes yeulx de ma vertu vainqueur.
Lors de ſes traictz ne ſentoy’ la rigueur,
Lors ie n’auoy’ de ſon feu congnoiſſance,
Lors ne cuidoy’ que ſa haulte puiſſance
Sur ma foibleſſɇ euſt aucune vigueur.
Mais, ô le fruict de ma bellɇ entrepriſe !
Il a choiſi pour gaing de ma victoire
Au plus hault ciel la beauté, qui me tue :
La, fault chercher le bien, que tant ie priſe,
Faiſant à tous par mon malheur notoire
Que l’hommɇ en vain contre Dieu s’euertue.

LXIIII.

Comme iadis l’ame de l’vniuers
Enamouréɇ en ſa beaulté profonde
Pour façonner cete grand’ forme ronde,
Et l’enrichir de ſes theſors diuers,
Courbant ſur nous ſon templɇ aux yeulx ouuers,
Separa l’air, le feu, la terrɇ, & l’onde,
Et pour tirer les ſemences du monde
Sonda le creux des abiſmes couuers :
Non autremant ô l’ame de ma vie !
Tu feus à toy par toymeſme rauie
Te voyant peintɇ en mon affection
Lors ton regard d’vn accord plus humain
Lia me ſens, ou Amour de ſa main
Forma le rond de ta perfection.

LXV.

Ces cheueux d’or, ce front de marbrɇ, & celle
Bouche d’oeillez, & de liz toute pleine,
Ces doulx ſoupirs, cet’ odorantɇ haleine,
Et de ces yeulx l’vnɇ, & l’autrɇ etincelle,
Ce chant diuin, qui les ames rapelle,
Ce chaste ris, enchanteur de ma peine,
Ce corps, ce tout, bref cete plus qu’humeine
Doulce beauté ſi cruellement belle,
Ce port humain, cete grace gentile,
Ce vif esprit, & ce doulx graue ſtile,
Ce hault penſer, cet’ honneste ſilence,
Ce ſont les haims, les appaz, & l’amorſe,
Les traictz les rez, qui ma debile force
Ont captiué d’vnɇ humble violence.

LXVI.

Pour mettrɇ en vous ſa plus grande beauté,
Le ciel ouurit ſes plus riches theſors :
Amour choiſit de ſes traictz les plus fors,
Pour me tirer ſa plus grand’ cruauté.
Les Astres n’ont de luire liberté,
Quand le Soleil ſes rayons met dehors :
Ou apparoiſt vostre celeste corps,
La beauté meſmɇ y perdroit ſa clerté.
Si le torment de mes affections
Croiſt à l’egal de voz perfections,
Et ſi en vous plus qu’en moy ie demeure :
Pourquoy n’as-tu ô fiere destinée !
Rompu le fil de ma viɇ obstinée ?
Ie ne croy point, que de douleur on meure.

LXVII.

Sus chaulx ſoupirs, allez à ce froid coeur,
Rompez ce glaz, qui ma poitrinɇ enflamme.
Et vous mes yeulx, deux teſmoings de ma flãme,
Faictes pluuoir vne triste liqueur.
Allez penſers, flechir cete rigueur,
Engrauez moy au marbre de cetɇ ame,
Et vous mes vers, criez deuant Madame,
Mort, ou mercy ſoit fin de ma langueur.
Dictes, comment ces tenailles d’yuoire
Pour animer l’immortel de ſa gloire
Ont arraché mon esprit de ſa place,
Et que mon coeur rien qu’elle ne respire.
O bien heureux qui void ſa belle face !
O plus heureux, qui pour elle ſoupire !

LXVIII.

Que n’es-tu las (mon deſir) de tant ſuyure
Celle, qui eſt tant gaillardɇ à la fuite ?
Ne la vois-tu deuant ma lente ſuite
Des laqs d’amour voler franchɇ, & deliure ?
Ce faulx espoir, dont la doulceur m’enyure
Tout en vn poinct m’arreste, & puis m’incite,
Me pouſſɇ en hault, & puis me precipite,
Me faict mourir, & puis me faict reuiure,
Ainſi courant de ſommez en ſommez
Auec’ Amour, ie ne penſe iamais
Fol deſir mien, à te haulſer la bride.
Bien m’as-tu donq’ mis en proyɇ au danger,
Si ie ne puis à mon gré te ranger,
Et ſi i’ay pris vn aueugle pour guide.

LXIX.

L’enfant cruel de ſa main la plus forte
M’ouurit le flanc, qui eſt le plus debile.
Plantant au roc de mon coeur immobile
Le ſainct rameau, qu’en mon ame te porte.
Toute vertu, tout bonneur, toute ſorte
De bonne gracɇ, & de façon gentile
Sont pour racinɇ à la plante fertile,
Dont la haulteur iuſq’ au ciel me transporte.
L’eau de mes yeulx, & la viue chaleur
De mes ſoupirs en vigueur la maintiennent :
Son paſle teinct reſſemblɇ à ma couleur.
La, mes ecriz fueille ſeiche deuiennent :
Mon vain espoir y eſt touſiours en fleur,
Et mes ennuiz ſont les fruictz, qui en viennent.

LXX.

Cent mile fois, & en cent mile lieux
Vous rencontrant, ô ma doulce guerriere !
Le pié tremblant me retirɇ en arriere
Pour auoir paix auecques voz beaulx yeulx.
Mais ie ne puis, & ne pouroient les Dieux
Frener le cours de ma volonté fiere.
Si ie le puis, la ſuperbe riuiere
Fera le ſien monter iuſques aux cieulx.
Que te ſert donq’ eloingner le vainqueur
O toy mon oeil ! ſi au milieu du coeur
Ie ſen’ le fer, dont il fault que ie meure ?
Ainſi le cerf par la plainɇ elancé
Euite l’arc meurtrier, qui l’a bleßé,
Mais non le traict, qui touſjours luy demeure.

LXXI.

Le crespɇ honneur de cet or blondiſſant
Sur cet argent vny de tous coutez,
Sur deux ſoleilz deux petiz arcz voutez,
Deux petiz brins de coral rougiſſant,
Ce cler vermeil, ce vermeil vniſſant
Oeillez & lyz freſchement enfantez,
Ces deux beaux rancz de perles, bien plantez,
Et tout ce rond en deux pars finiſſant,
Ce val d’albastrɇ, & ces coutaux d’iuoire,
Qui vont ainſi comme les flotz de Loire
Au lent ſoupir d’un Zephirɇ adoulci,
C’eſt le moins beau des beautez de Madame,
Mieulx engrauéɇ, au marbre de mon ame,
Que ſur mon front n’en eſt peinct le ſoucy.

LXXII.

Ce voile blanc, que vous m’auez donné,
Ie le comparɇ à ma foy nettɇ, & franche,
L’antique foy portoit la robe blanche,
Mon coeur tout blanc eſt pour vous ordonné.
Son beau caré d’ouuragɇ enuironné,
Seul ornement & theſor de ma manche,
Pour vostre nom, porte l’heureuſe branche
De l’arbre ſainct dont ie ſuis couronné.
Mile couleurs par l’aiguillɇ y ſont iointes,
Amour a faict en mon coeur mile pointes.
La, ſont encor’ ſans fruict bien mile fleurs.
O voilɇ heureux, combien tu es vtile
Pour eſſuyer l’oeil, qui en vain distile
Du fond du coeur mile ruiſſeaux de pleurs !

LXXIII.

Le beau cristal des ſainctz yeulx de Madame
Entre le lyz, & roſes degoutoit,
Et cependant Amour, qui le goutoit,
En arrouſa le iardin de mon ame.
Au ſoupirer, qui les marbres entame,
Le ciel pleurant, & triste ſe voûtoit,
Et le Soleil, qui pleindre l’ecoutoit,
S’osta du chef les rayons de ſa flâme.
Les ventz bruſloient d’vne chastɇ amitié,
L’air, qui au tour s’enflammoit de pitié,
En fiſt pluuoir vne triste rouſée,
Mes yeulx estoient deux fonteines de pleurs,
La terrɇ adonq’ qui en fut arrouſée,
En fiſt ſortir milɇ amoureuſes fleurs.

LXXIIII.

Si le pinceau pouuoit montrer aux yeulx
Ce que le ciel, les Dieux, & la Nature
Ont peint en vous, plus viuante peinture
Ne virent onq’ de Grece les ayeulx.
Toy donq’ amant, dont l’oeil trop curieux
Prent ſeulement des beautez nouriture,
Fiche ta veüɇ en cete protraicture,
Dont la beauté plairoit aux plus beaux Dieux.
Mais ſi la viuɇ, & immortellɇ image
Ne te deplaiſt, ſeule qui le dommage
De maladie, ou du temps ne doit craindre :
Voy ſes ecriz, oy ſon diuin ſçauoir,
Qui mieulx au vif l’esprit te fera voir,
Que le viſagɇ Appelle n’euſt ſçeu peindre.

LXXV.

Nimphes, meſlez voz plus vermeilles roſes
Parmy les lyz, qui ſont plus blanchiſſans,
Et les oeillez qui ſont plus rougiſſans,
Parmy les fleurs plus freſchement decloſés.
De tout cela, & des plus belles choſes,
Que vous ayez en voz prez verdiſſans,
Faictes bouquez, & chappeaux floriſſans,
Or’ que des champs les beautez ſont encloſes.
Et toy, qui fais du monde le grand tour,
Bien que tu n’ay’s au taureau faict retour,
En mile fleurs, & mil’, & mil’ encore
Peinctz mes ennuiz, & qu’on y puiſſe lire
Le nom, qu’Aniou doit ſurtout autrɇ elire
Pour decorer celle qui le decore.

LXXVI.

Quand la fureur, qui bat les grandz coupeaux,
Hors de mon coeur l’Oliuɇ arachera,
Auec le chien le loup ſe couchera,
Fidele gardɇ aux timides troupeaux.
Le ciel, qui void auec tant de flambeaux,
Le violent de ſon cours ceſſera
Le feu ſans chault, & ſans clerté ſera,
Obſcur le ront des deux astres plus beaux.
Tous animaulx changeront de ſeiour
L’vn auec’ l’autrɇ, & au plus cler du iour
Reſſemblera a la nuit humidɇ, & ſombre,
Des prez ſeront ſemblables les couleurs,
La mer ſans eau, & les forestz ſans ombre,
Et ſans odeur les roſes, & les fleurs.

LXXVII.

Ofleuuɇ heureux, qui as ſur ton riuage
De mon amer la tant doulce racine,
De ma douleur la ſeule medicine,
Et de ma ſoif le deſiré bruuage !
O roc feutré d’vn verd tapy ſauuage !
O de mes vers la ſource cabaline !
O belles fleurs ! ô liqueur cristaline !
Plaiſirs de l’oeil, qui me tient en ſeruage.
Ie ne ſuis pas ſur vostrɇ aiſɇ enuieux,
Mais ſi t’auoy’ pitoyable les Dieux,
Puis que le ciel de mon bien vous honnore,
Vous ſentiriez außi ma flamme viue,
Ou comme vous, ie ſeroy’ fleuuɇ, & riue,
Roc, ſource, fleur, & ruiſſelet encore.

LXXVIII.

La Caniculɇ au plus chault de ſa rage
Ne faict trouuer la freſchɇ onde ſi belle,
Ny l’arbriſſe au ſi doulcement appelle
Le voyageur au fraiz de ſon ombrage.
La ſanté n’eſt de ſi ioyeulx preſage
Au lent retour de ſa clerté nouuelle,
Que le plaiſir en moy ſe renouuelle,
Quand i’apperçoy l’angelique viſage,
Soit, qu’en riant ſes leures coralines
Montrent deux rancz de perles cristalines,
Soit qu’elle parlɇ, ou danſɇ, ou bâlɇ, ou chante,
Soit que ſa voix diuinement accorde
Auec’ le ſon de la parlante chorde,
Tous mes ennuiz doulcement ellɇ enchante.

LXXIX.

Du ciel deſcend tout celeste pouuoir,
Pour decorer cet’ ame bien heureuſe,
Qui deſſus toy ma terre plantureuſe,
Commɇ vn Phenix faict ſes aeſtes mouuoir.
Le Dieu de Loirɇ enflammé de la voir
Aurd iuſq’ au fond de ſon onde plus creuſe.
O grand’ beauté, ô puiſſancɇ amoureuſe,
Qui faict aux eaux nouueau feu conceuoir !
S’ellɇ eſt à riue, il ſemble que les fleuues
Tardent leurs cours : s’ellɇ erre par les bois,
Les cheſnes vieulx en prennent robes neufues.
Le ciel courbé ſe mire dans ſes yeulx :
Echo respond à ſa diuine voix,
Qui faict mourir les hommes, & les Dieux.

LXXX.

Toy, qui courant a voilɇ haultɇ, & pleine
Sage, ruzé, & bienheureux nocher,
Loing du destroict, du pyratɇ, & rocher
Voles hardy ou le deſir te meine,
Ne crain pourtant, oyant ma ſouueréne,
Caler la voilɇ, ou les ancres lâcher.
Sa doulce voix ne te poura fâcher,
Voix angeliquɇ, & non d’vne Seréne.
Si tu la vois, tu verras le ſoleil
Du beau viſagɇ, à cetuy-la pareil,
Que l’Ocëan de ſes longs braz enſerre.
O mile fois le bien aimé des Dieux !
Qui ſans mourir, & ſans voler aux cieulx,
Peult contempler le paradis enterre !

LXXXI.

Celle, qui tient l’aele de mon deſir,
Par vn ſeul ris achemine ma trace
Au paradis de ſa diuine grace,
Diuin ſeiour du Dieu de mon plaiſir.
La les amours volent tout à loiſir,
La eſt l’honneur, engraué ſus ſa face
La les vertus, ornement de ſa race,
La les beautez, qu’au ciel on peult choiſir.
Mais ſi d’vn oeil foudroyant elle tire
Deſſus mon chef quelque traict de ſon ire,
I’abiſmɇ au fond de l’eternelle nuit.
La n’eſt ma ſoif aux ondes periſſante,
La mon eſpoir & ſe ſuit, & ſe ſuit,
La meurt ſans fin ma peine renaiſſante.

LXXXII.

Vous, qui aux bois, aux fleuues, aux compaignes,
A cri, à cor, & à courſe hatiue
Suyuez des cerfz la trace fugitiue,
Auec’ Dianɇ, & les Nymphes campaignes,
Et toy ô Dieu ! qui mon riuage baignes,
As-tu point veu vne Nymphe craintiue,
Qui va menant ma liberté captiue
Par les ſommez des plus haultes montaignes ?
Helas enfans ! ſi le ſort malheureux
Vous monstrɇ à nu ſa cruelle beauté,
Que tellɇ ardeur longuement ne vous tienne.
Trop fut celuy chaſſeur auantureux,
Qui des ſes chiens ſentit la cruauté,
Pour auoir veu la chaste Cyntienne.

LXXXIII.

Deia la nuit en ſon parc amaſſoit
Vn grand troupeau d’etoiles vagabondes,
Et pour entrer aux cauernes profondes
Fuyant le iour, ſes noirs cheuaulx chaſſoit.
Deia le ciel aux Indes rougiſſoit,
Et l’Aulbɇ encor’ de ſes treſſes tant blondes
Faiſant greſler mile perlettes rondes,
De ſes theſors les prez enrichiſſoit.
Quand d’occident, commɇ vnɇ etoile viue,
Ie vy ſortir deſſus ta verde riue
O fleuue mien ! vne Nymphɇ en rient.
Alors voyant cete nouuellɇ Aurore,
Le iour honteux d’vn double teint colore,
Et l’Angeuin, & l’Indiquɇ orient.

LXXXIIII.

Seul, & penſif par la deſerte plaine
Reſuant au bien, qui me faict doloreux,
Les longs baiſers des collombs amoureux
Par leur plaiſir firent croire ma peine.
Heureux oiſeaux, que vostre viɇ eſt pleine
De grand’ doulceur ! ô baiſers ſauoureux !
O moy deux fois, & trois fois malheureux,
Qui n’ay plaiſir que d’esperance vaine !
Voyant encor’ ſur les bords de mon fleuue
Du ſep laſcif les longs embraſſements,
De mes vieulx maulx ie fy’ nouuellɇ epreuue.
Suis-ie donq’ veuf de mes ſacrez rameaux ?
O vignɇ heureuſe ! heureux enlacements !
O bord heureux ! ô bien heureux ormeaux !

LXXXV.

Parmy les fleurs ce faulx Amour tendit
Vne ré d’or legerement coulante,
Soubs les rameaux d’vne diuine Plante,
Ou de pié coy ce cruel m’atendit.
Bien me ſembla, que quelque voix me dît,
Haste les paz de ta courſe trop lente :
Quand vne main doulcement violente
Serrant la corde à terre m’etendit.
Lors ie fu’ pris : & ne me prenoy’ garde,
Qu’en mile nœuds lié ie me regarde
En la priſon d’vne beauté celeste.
La eſt ma foy, gëolier nuit, & iour.
O doulce chartre ! ô bienheureux ſeiour !
Qui m’a rendu la liberté moleste.

LXXXVI.

Pres d’vn boccagɇ, au milieu d’vne beau pré,
Ou d’vn ruiſſeau la freſcheur touſiours dure,
Ie te feray vn autel de verdure
De mile fleurs tout au tour diapré.
La ie pendray en vn tableau ſacré
A ton ſainct nom, vne riche peincture,
Ou ie feray de vers vne ceinture,
De mile vers, s’ilz te viennent à gré.
Soupire donq’ de ta plus doulcɇ haleine,
Me decouurant ſur ce col de porphire
Ces laqs dorez coupables de ma peine.
Ainſi, des vens te ſoit donné l’empire,
Ainſi ta Flore, ô bienheureux Zephire !
Te ſoit touſiours, & touſiours plus humaine.

LXXXVII.

Vent doulx ſouflant, vent des vens ſouuerain,
Qui voletant d’aeles bien empanées
Fais respirer de ſouëues halenées
Ta doulce Florɇ au viſage ſerain.
Pren de mes mains ce vaſe, qui eſt plein
De mile fleurs auec’ l’Aurore nées,
Et mil’ encor’ à toy ſeul destinées,
Pour t’en couurir & le front, & le ſeing.
Encependant, au theſor de ces riues
Ie pilleray ces emeraudes viues,
Ces beaux rubiz, ces perles, & ſaphirs,
Pour mettrɇ en l’or des treſſes vagabondes,
Qui ça, & la folastrent en leurs ondes,
Groſſes du vent de tes plus doulx ſoupirs.

LXXXVIII.

Si longue foy peult meriter merci,
I’auray le gaing de ma perte paßée,
Si mon destin toutɇ ardeur n’a chaßée
Du beau ſoleil, dont ie ſuis eclerci.
Amour, qui fut longuement endurci,
Ores piteux à mon amɇ offenſée,
A mis les yeulx au creux de ma penſée
Cler à luy ſeul, à tout autrɇ obſcurci.
La foreſt prent ſa verde robe neufue,
La terrɇ außi, qui naguerɇ etoit veufue,
Promet de fruictz vnɇ accroiſſance pleine.
Or ceſſe donq’ l’hiuer de mes douleurs,
Et vous plaiſirs, naiſſez auec’ les fleurs
Au beau ſoleil, qui mon printemps rameine.

LXXXIX.

Zephire ſoufle, & ſa Dame raméne
Les belles fleurs, dont la terrɇ eſt couuerte.
La foreſt neufuɇ oit ſur ſa teste verte
Progne gemir, & pleindre Philomene.
Le ciel trompeur, qui le front raſſerene,
De ſes theſors nous tient la portɇ ouuerte,
Et pour tirer vn gaing de nostre perte,
De nouueaux fruictz la Naturɇ a faict pleine.
Tous animaulx, qui cheminent, & noüent,
Qui vont gliſſant, & qui par l’air ſe ioüent,
sentent le feu, & ie ſuis le feu meſme.
Vous ſeulement oſez faire la guerre
Contre celuy, dotn la puiſſance extreme
Domte le ciel, l’air, la mer, & la terre.

XC.

Toy, qui fis voir la lumierɇ incongrue,
Au chaste filz du ialoux inhumain,
Quand tu pillas d’vne trop docte main
La proyɇ en vain de Pluton retenue.
L’horrible Dieu, qui tonne ſur la nue,
Meu iustement pour ſon frere germain
Darda les traictz vangeurs du ſort humain,
Te foudroyant, de ſa flamme congneue.
Las moy chetif ! qui l’obliuieux bord
Malgré l’Enfer, Acheron, & ſon port
Ay depouillé de ſa plus riche proye :
Celle, que i’ay faict compaigne des Dieux,
Me bat, me poingt, me bruſle, me foudroye
Par les doulx traictz, qui ſortent de ſes yeulx.

XCI.

Rendez à l’or cete couleur, qui dore
Ces blonds cheueux, rendez mil’ autres choſes.
A l’orient tant de perles encloſes,
Et au Soleil ces beaux yeulx, que i’adore.
Rendez ces mains au bland yuoirɇ encore,
Ce ſeing au marbrɇ, & ces leures aux roſes,
Ces doulx ſoupirs aux fleurettes decloſes,
Et ce beau teint à la vermeillɇ Aurore.
Rendez außi à l’amour tous ſes traictz,
Et à Venus ſes graces, & attraictz :
Rendez aux cieulx leur celestɇ harmonie.
Rendez encor’ ce doulx nom à ſon arbre,
Ou aux rochers rendez ce coeur de marbre,
Et aux lions cet’ humble felonnie.

XCII.

Ce bref espoir, qui ma tristeßɇ alonge,
Traitrɇ à moy ſeul, & fidelɇ à Madame,
Bien mile fois a promis à mon ame
L’heureuſe fin du ſoucy, qui la ronge.
Mais quand ie voy’ ſa promeßɇ estrɇ vn ſonge
Ie le maudy’, ie le hay’, ie le blâme :
Puis tout ſoudain ie l’inuoquɇ & reclame,
Me repaiſſant de ſa doulce menſonge.
Plus d’vne fois de moy ie l’ay chaßé :
Mais ce cruel, qui n’eſt iamais laßé
De mon malheur, à voz yeulx ſe va rendre.
La faict ſa plaintɇ : & vous qui iours & nuitz
Auecques luy riez de mes ennuiz,
D’vn ſeul regard le me faictes reprendre.

XCIII.

Ores ie chantɇ, & ores ie lamente,
Si l’vn me plaiſt, l’autre me plaiſt außi,
Qui ne m’arestɇ à l’effect du ſouci,
Mais à l’obiect de ce, qui me tormente.
Soit bien, ou mal, deſespoir, ou attente,
Soit que ie bruſlɇ, ou que ie ſoy’ tranſi,
Ce m’eſt plaiſir de demeurer ainſi :
Egalement de tout ie me contente.
Madame donc, Amour, ma destinée
Ne changent point de rigueur obstinée,
Ou hault, ou bas la Fortune me pouſſe.
Soit que ie viuɇ, ou bien ſoit que ie meure,
Le plus heureux des hommes ie demeure,
Tant mon amer a la racine doulce.

XCIIII.

Quand voz beaux yeulx Amour en terrɇ incline,
Et voz espriz en vn ſoupir aſſemble
Auec’ ſes mains, & puis les deſaſſemble
D’vne voix clerɇ, angeliquɇ, & diuine,
Alors de moy vne doulce rapine
Se faict en moy : ie me pers, il me ſemble
Que le penſer, & le vouloir on m’emble
Auec le coeur, du fond de la poitrine.
Mais ce doulx bruit, dont les diuins accens
Ont occupé la porte de mes ſens,
Retient le cours de mon ame rauie.
Voila comment ſur le mestier humain
Non les trois ſoeurs, mais Amour de ſa main
Tiſt, & retiſt la toile de ma vie.

XCV.

Dieu qui reçois en ton giron humide
Les deux ruiſſeaux de mes yeulx larmoyans
Qui en tes eaux ſans ceſſe tou noyans
Enflent le cours de ta courſe liquide.
Quand fut-ce, ô Dieu ! qu’en la carriere vide
De ton beau ciel, ces cheueux ondoyans,
Comme tes flotz au vent s’ebanoyans
Deça dela voguoient à pleine bride ?
Ce fut alors, que cent nymphes captiues
Entre tes braz, ſortirent ſur leurs riues,
Laiſſant le creux de ta blonde maiſon.
Ce fut alors que les Dieux & l’année
Firent ſur toy, ma terre fortunée,
Renaistre l’or de l’antique ſaiſon.

XCVI.

Ny par les bois les Driades courantes,
Ny par les champs les fiers ſcadrons armez,
Ny par les flotz les grands vaiſſeaux ramez,
Ny ſur les fleurs les abeilles errantes,
Ny des forestz les treſſes verdoyantes,
Ny des oiſeaux les corps bien emplumez,
Ny de la nuit les flambeaux allumez,
Ny des rochers les traces ondoyantes,
Ny les piliers des ſainctz temples dorez,
Ny les palais de marbrɇ elabourez,
Ny l’or encor’, ny la perle tant clere,
Ny tout le beau, que poſſedent les cieuxl,
Ny le plaiſir pouroit plairɇ à mes yeulx,
Ne voyant point le Soleil, qui m’eclere.

XCVII.

Qui a peu voir la matinale roſe
D’vne liqueur celestɇ emmïellée,
quand ſa rougeur de blanc entremeſlée
Sur le naïf de ſa branche repopſe :
Il aura veu incliner toute choſe
A ſæ faueur : le pié ne l’a foulée,
La main encor’ ne l’a point violée,
Et le troupeau aprocher d’elle n’oſe.
Mais ſi ellɇ eſt de ſa tigɇ arrachée,
De ſon beau teint la freſcheur deſſechée
Pert la faueur des hommes, & des Dieux,
Helas ! on veult la mienne deuorer :
Et ie ne puis, que de loing, l’adorer
Par humbles vers (ſans fruit) ingenieux.

XCVIII.

S’il a dict vray, ſeiche pour moy l’ombrage
De l’arbre ſainct, ornement de mes vers.
Mon nom ſans bruit erre par l’vniuers,
Pleuue ſurmoy du ciel tout la rage.
S’il a dict vray, de mes ſoupirs l’orage,
De cruaulté les durs rochers couuers,
De deſespoir les abiſmes ouuers,
Et tout peril conspirɇ en mon naufrage.
S’il a menti, la blanche main d’yuoire
Ceigne mon front des fueilles, que i’honnore :
Les Astres ſoient les bornes de ma gloire.
Le ciel bening me decouure ſa trace :
Voz deux beaux yeux, deux flambeaux que i’adore,
Guident ma nef au port de vostre grace.

XCIX.

Ofaulſe vieille ! ô fillɇ de l’Enuie,
Et de l’Amour, fille qui à ton pere
As enfanté dommagɇ, & vitupere,
En corrompant le miel de nostre vie.
O gehinne ! ô fleau de nostre fantaſie,
Qui iuſqu’en l’amɇ as ton cruel repere !
O le ſeul mal du bien, que l’on espere !
Faulſɇ aueuglée, inique Ialouſie.
Vent pestilent, air infect qui apportes
La mort au coeur par plus de mile portes,
Sale harpie, oiſeau de triste augure.
Tu es le mal, qui ne craint, ô ſuperbe !
Emplastrɇ, vnguent, iuſt de racinɇ ou d’herbe,
Vers enchanté, ou magique figure.

C.

Vieille, qui prens de crainte nouriture
De faulx rapport & de legere foy,
Pourquoy fais-tu ſoudain que ie te voy,
Geler mon feu d’vne triste froidure ?
Si tu es donq’ à mes plaiſirs ſi dure
Pourquoy viens-tu loger auecques moy ?
Va te noyer en ce fleuue d’emoy,
Fleuuɇ infernal, ou le froid touſiours dure.
Au fond d’enfer va pleurer tes ennuiz
Parmy l’obſcur des eternelles nuitz :
Pourquoy te plaiſt d’Amour le beau ſeiour ?
Si la clerté les ombres épouante,
Oſe tu bien ô charongne puante !
Empoiſſonner le ſerain de mon iour !

CI.

Oque l’enfer etroitement enſerre
Cet ennemy du doulx repos humain,
De qui premier la ſacrilege main
Arracha l’or du ventre de la Terre !
Cetuy vraiment mena premier la guerre
Contre le ciel, ce fier, cet inhumain
Tua ſon perɇ, & ſon frere germain,
Et fut puni iustement du tonnerre.
O pesté ! ô monstre ! ô Dieu des malefices !
Par toy premier la cohorte des vices
Sortit du creux de la nuit plus profonde.
Par toy encor’ s’en reuola d’icy
L’antique foy, & la iusticɇ außi
Auec’ l’Amour l’autre Soleil du monde.

CII.

Des chiens veillants le long cry doloreux,
Le ſoing du guet, & la ferrée porte
La tour d’airein pouuoient rendrɇ aſſez forte
Contre l’aſſault du nocturnɇ amoureux.
Trop en etoit le ſort auantureux
Meſm’ à celuy qui la vengence porte,
S’il ne ſe fuſt de ſa diuine ſorte
Changé en or, ce metal malheureux.
C’eſt ce fier la, qui egalɇ aux campaignes
Les durs ſommez des plus haultes montaignes
Plus foudroyant, que n’eſt le traict des cieulx.
Le fer, le feu, les grand’s citez fermées,
Les haultz ramparts, & les bandes armées
Donnent paſſagɇ à l’or audacieux.

CIII.

Mais quel hiuer ſeiche la verde ſouche
Des ſainctz rameaux, ombrage de ma vie ?
Quel marbrɇ encor’ marbre paſle d’enuie
Bleſmiſt le teint de la vermeille bouche ?
Mais quele main, quele pillarde moûche
Rauiſt ſes fleurs ? c’eſt toy fieure hardie,
Qui fais languir par vne maladie
Moy en mon amɇ, & Madamɇ en ſa couche.
O toy, que merɇ, & maratrɇ on appelle !
As-tu donc faict vne choſe ſi belle.
Pour la deffaire ? ô Dieu qui n’as point d’yeulx !
Si contre moy la Nature conspire,
Voire le ciel, la fortunɇ, & les Dieux,
Deffen au moins l’honneur de ton empire.

CIIII.

O Citherée ! ô gloire paphienne !
Mere d’Amour, vien’ piteuſɇ à la belle,
Qui le ſecours de tes Graces appelle,
Saincte, pudiquɇ, & chaste Cyprienne.
Soutien außi, vierge Tritonienne,
De ton vieulx tigɇ vne branche nouuelle :
Toy, qui ſortis de la ſaincte ceruelle,
Sage Pallas, Mineruɇ Athenienne.
Oyez encor’ vous les deux yeulx du monde,
L’honneur iumeau de l’iſle vagabonde,
Le iuste dueil de ce coeur gemiſſant.
Ainſi la nuit tes baiſers fauoriſe,
Chaste Dianɇ : ainſi Parnaze priſe
Docte Phebus, ton laurier verdiſſant.

CV.

Esprit diuin, que la troupɇ honnorée
Du double mont admirɇ, en t’ecoutant
Cigne nouueau, qui voles en chantant
Du chault riuagɇ au froid hiperborée.
Si de ton bruit ma Lirɇ enamourée
Ta gloirɇ encor’ ne va point racontant,
I’aime, i’admirɇ, & adore pourtant
Le hault voler de ta plume dorée.
L’Arne ſuperbɇ adore ſur ſa riue
Du ſainct Laurier la branche touſiours viue,
Et la Deliɇ enfle ta Saone lente.
Mon Loirɇ außi, demydieu par mes vers,
Bruſlé d’amour etent les braz ouuers
Au tigɇ heureux, qu’à ſes riues ie plante.

CVI.

Onoblɇ esprit des Graces allié,
Queta vertu, la Muſe, & la Nature
Ont par destin, & non par auanture,
Auec le mien etroitement lié !
O de mon coeur la ſeconde moitié !
Si de ton feu quelque ſcintile dure,
Soulagɇ vn peu le torment que i’endure.
Me conſolant d’excuſɇ, ou de pitié.
Inspire moy les tant doulces fureurs,
Dont tu chantas celle fiere beauté,
Qui t’aueugla à ſemblables erreurs.
Ainſi d’Amour le feu puiſſe deſcendre
Pour amolir cet’ humble cruauté,
En l’estommac de ta froide Caſſendre.

CVII.

Sus, ſus mon amɇ, ouure l’oeil, & contemple
L’arc triomphal de l’amour ſupernel,
Qui pour lauer ton peché paternel
Porta le ſaix de ta perte ſi ample.
La, de pitié eſt le parfaict exemple :
Sus donc mes vers, d’vn vol ſempiternel
Portez mes voeux en ſon templɇ eternel,
Le coeur fidelɇ eſt de Dieu le ſainst temple.
S’il a ſerui pour rendre l’homme franc,
S’il a purgé mes pechez de ſon ſang,
Et s’il eſt mort pour ma vie aſſeurer,
S’il a goûté l’amer de mes douleurs,
Prodigues yeulx, ne deuez-vous pleurer
D’auoir ſans fruit dependu tant de pleurs ?

CVIII.

O ſeigneur Dieu, qui pour l’humaine race
Asesté ſeul de ton perɇ enuoyé !
Guide les pas de ce coeur deuoyé,
L’acheminant au ſentier de ta grace.
Tu as premier du ciel ouuert la trace,
Par toy la mort à ſon dard etuyé,
Conſole donq’ cet esprit ennuyé,
Que la douleur de mes pechez embraſſe.
Vien, & le braz de ton ſecours apporte
A ma raiſon, qui n’eſt pas aſſez ſorte,
Vien eueiller ce mien esprit dormant.
D’vn nouueau feu bruſle moy iuſq’ à l’ame,
Tant que l’ardeur de ta celeste flamme
Facɇ oublier de l’autre le torment.

CIX.

Pere du ciel ſi mil’ & mil fois
Au gré du corps, qui mon deſir conuie,
Or que ie ſuis au printemps de ma vie,
I’ay aſſerui & la plumɇ, & la voix,
Toy, qui du coeur les abiſmes congnois,
Ains que l’hiuer ait ma force rauie,
Fay moy bruſler d’vne celestɇ enuie
Pour mieux goûter la douceur de tes loix.
Las ! ſi tu fais comparoitre ma faulte
Au iugement de ta maiesté haulte,
Ou mes forfaictz me viendront accuſer,
Qui me pourra deffendre de ton ire ?
Mon grand peché me veult condamner, Sire,
Mais ta bonté me peult bien excuſer.

CX.

Dieu, qui changeant auec’ obſcure mort
Ta bienheureuſɇ, & immortelle vie,
Fus aux pecheurs prodigue de ta vie,
Pour les tirer de l’eternelle mort.
Celle pitié coupable de ta mort
Guide les paz de ma facheuſe vie,
Tant, que par toy à plus ioyeuſe vie,
Ie ſoy’ conduit du trauail de la mort.
N’auiſe point, ô Seigneur ! que ma vie
Se ſoit noyée aux ondes de la mort,
Qui me distrait d’vne ſi doulce vie.
Oste la palmɇ a cet’ inuiste mort,
Qui ia s’en va ſuperbe de ma vie,
Et morte ſoit touſiours pour moy la mort.

CXI.

Voicy le iour, que l’eternel amant
Fiſt par ſa mort viure ſa bien aimée :
Qui telle mort au coeur n’a imprimée,
O ſeigneur Dieu ! eſt plus que dyamant.
Mais qui poura ſentir ce doulx torment,
Si l’ame n’eſt par l’amour enflammée ?
Soufle luy donc, pour la rendrɇ allumée,
L’esprit diuin de ton feu vehement.
Pleurez mes yeulx, de ſa mort la memoire,
Chantez mes vers, l’honneur de ſa victoire,
Et toy mon coeur, fay luy ſon deu hommage.
O que mon Roy eſt inuinciblɇ, & fort !
O qu’il a faict grand gaing de ſon dommage !
Qui en mourant triomphe de la mort.

CXII.

Dedans le clos de occultes Idées
Au grand troupeau des ames immortelles
Le Preuoyant à choiſi les plus belles,
Pour estrɇ à luy par luymeſme guidées.
Lors peu à peu deuers le ciel guindées
Deſſus l’engin de leurs diuines aeles
Vollent au ſeing des beautez eternelles,
Ou elle ſont de tout vicɇ emondées.
Le Iuste ſeul ſes eleuz iustifie,
Les reanimɇ en leur premiere vie,
Et à ſon filz les faict quaſi egaulx.
Si donq’ le ciel eſt leur proprɇ heritage,
Qui les poura frauder de leur partage
Au poinct, qui eſt l’extreme de tous maulx ?

CXIII.

Si nostre vie eſt moins qu’vne iournée
En l’eternel, ſi l’an qui faict le tour,
Chaſſe noz iours ſans espoir de retour,
Si periſſablɇ eſt toute choſe née,
Que ſonges-tu mon amɇ empriſonnée ?
Pourquoy te plaiſt l’obſcur de nostre iour,
Si pour voler en vn plus cler ſeiour,
Tu as au dos l’aele bien empanée ?
La, eſt le bien que tout esprit deſire,
La, le repos ou tout le monde aspire,
La, eſt l’amour, la le plaiſir encore.
La, ô mon amɇ au plus hault ciel guidée !
Tu y pouras recongnoistre l’Idée
De la beauté, qu’en ce mondɇ i’adore.

CXIIII.

Arriere, arriere ô mechant Populaire !
O que ie hay ce faulx peuplɇ ignorant !
Doctes espris, fauoriſez les vers,
Que veult chanter l’humble prestre des Muſes.
Te plaiſe donc ma Roine, ma Déeſſe,
De ton ſainct nom les immortalizer,
Auec’ celuy qui au temple d’Amour
Baize les piez de ta diuinɇ image.
O toy, qui tiens le vol de mon esprit,
Aueuglɇ oiſeau, deßilɇ vn peu tes yeux,
Pour mieulx tracer l’obſcur chemin des nues.
Et vous mes vers deliures & legers,
Pour mieulx atteindrɇ aux celestes beautez,
Courez par l’air d’vnɇ aelɇ inuſitée.

CXV.

De quel ſoleil, de quel diuin flambeau
Vint ton ardeur ? lequel des plus haulx Dieux
Pour te combler du parfaict de ſon mieulx
Du Vandomois te fiſt l’astre nouueau ?
Quel cigne encor’ des cignes les plus beau
Te prêta l’aele ? & quel vent iuſq’ aux cieulx
Te balança le vol audacieux
Sans que la mer te fuſt large tombeau ?
De quel rocher vint l’eternelle ſource,
De quel torrent vint la ſuperbe courſe,
De quele fleur vint le miel de tes vers ?
Montre le moy, qui te priſe, & honnore :
Pour mieulx haulſer la Plante qui i’adore,
Iuſq’ à l’egal des lauriers touſiours verds.

coelo mvsa beat.

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