‹ L’OliveChapitre 7 sur 12 · La Musagnœomachie

La Musagnœomachie

LA
MVSAGNOEOMACHIE.

Sovs l’oeil palle de la nuit
I’ay faict ma courſe premiere,
Frizant la mer, qui reluit
Sous la tremblante lumiere.
Ores l’epeſſe fumiere
De l’Ocean montɇ aux cieux,
Ie voy l’Astre pluuieux,
Et la monstrueuſe crouppe
De la grand’ marine trouppe
Sus mateloz, en auant :
A la proüɇ, & à la pouppe,
Armez vous contre le vent.
Scillɇ en ſon ventrɇ aboyant
Engoufre le couté destre
Et Caribde tournoyant
Occupe le flanc fenestre.
Vous, que Iupiter fiſt naitre,
Flambeaux amis de la nef,
Decouurez moy vostre chef.
Deſſus les plus haultes cimes
Ie voy ſortir des abiſmes
Vnɇ Orque, pour m’abiſmer
En ſon ventre plein de crimes,
Qui couue toute la mer.

Homere premier ſonna
Et les raz, & les grenouilles,
Puis horriblɇ il entonna
Les phrigiennes depouilles.
Dieu, qui en mon Loire mouilles
L’or de tes crespes cheueux,
Reçoy doucement les veux
De cetɇ auantragedie :
Afin qu’apres ie dedie
Et aux Muſes, & à toy
D’vne trompette hardie
Les victoires de mon Roy.
Au milieu d’vn val ombreux,
Sous vne voûtɇ ancienne
Giſt vn Antre tenebreux,
Ou la nuit Cymmerienne
Garde que Phebus ne vienne
Le percer iuſqu’au dedens
Destraitz de ſes yeux ardens
Lethe de la prent ſa ſource,
Qui d’vnɇ endormante courſe
Sort du coeur d’vn rocher vieux,
Feutrant d’vnɇ humide mouſſe
Les pauoz obliuieux.
Le chant du coq reueillant,
Du chien la ſoingneuſe cure
N’habitɇ au lieu ſommeillant,
Que le long Silencɇ emmure :
L’oyɇ à l’eclatant murmure
N’eſt en ce clos obſcurci.

La le Sommeil endurci
Tient l’Ignorancɇ embraßée :
Que la Terre couroußée
D’vn estommact verd de fiel
Auec’ Enceladɇ, & Cée
Vomit encontre le ciel.
Commɇ vn lion s’elançant,
Ellɇ a deux leures tortues.
Commɇ vn aſne balançant
Deux grand’s oreilles pointues.
Ses pates de poil vestues,
Qui trainent ſes membres lourds,
Immitent le pas d’vn ours.
Vne chair de ſang mouillée
Enfle ſa penſe touillée.
Puis veautrant ſon peſant corps,
Commɇ vne taupɇ aueuglée,
Souleue le muſeau tors.
Maint ſceptre victorieux,
Et mainte couronne ſaincte,
Maint chappeau laborieux,
Et mainte vesture ceincte
Toute diuerſement peinte
Ornoit le Monstre bideux,
Alors que tout depiteux
Montroit à la terre plaine
De ſon arrogance vaine,
Auoir la clef en ſes mains
Du loyer, & de la peine
Des miſerables humains.

Vous qui les fables contez,
Ne decriuez plus Antée,
Ny les fiers cheuaux dontez,
Ny l’amɇ en trois corps entée,
Ny le porc Eriniantée,
Ny le lion Nemeau,
Ny le ſerpent Lernean,
Ny la puante Chimere,
Ny Meduſe, ny Cerbere,
Qui furent moins contrefaictz
Que ce Monstre, qui eſt pere
Des plus horribles forfaictz.
La Fraudɇ, & le faulx conſeil,
Et la Diſcorde ſuyuie
D’Ambition, & d’Orgueil,
Boureaux de l’humaine vie,
La calumnieuſɇ Enuie,
La Cruauté, qui conſent
Au ſant du peuplɇ innocent,
La bladiſſante Malice,
La miſerable Auarice,
Les peu durables plaiſirs,
Et l’Oiſiueté, nourice
Des impudiques deſirs,
Les longs tragiques regrez,
La mort en l’amɇ imprimée,
Et des maulx iadis ſecrez
La bande mal enfermée,
C’est la furieuſɇ armée,
Qui ſaccageant l’vniuers

Par tant d’alarmes diuers,
Par fer, par flamme, par mine
Nostre bonheur extermine,
Sous le Monstre dereglé
Par la vengeance diuine
A ſon malheur aueuglé.
Francois premier le chaſſa
Par la campaigne de France,
Et l’estommac luy paſſa
D’vnɇ ineuitable lance.
Voyci Henry, qui s’auance,
Qui d’vn fer etincelant
Le chef luy va martelant.
Catarine, & Margverite
Chacune d’elles irrite
La bestɇ du dos, & au flane,
Qui d’vnɇ haleine depite
Vomiſt vn fleuue de ſang.
Ie voy le royal enfant,
Que tant de gracɇ enuironne,
Qui d’vn Laurier triomphant
Deſia ſe couronne.
Voicy, commɇ il eperonne
Sa iuuenile vertu
Deſſus le Monstrɇ abatu.
Voicy l’honneur de l’Egliſe,
Voicy Chatillon, & Guyſe,
Et qui toucha de ſa main,
À la couronne promiſe
Du ſainct college Romain.

Voicy l’arbre plantureux,
La iustɇ equité congneue
De l’Oliuier bienheureux.
Voicy la vertu chenue
Du ſeing de Pallas venue,
Maſcon, dont la docte voix
Sucre l’oreille des Rois.
Voicy Montluc, qui arriue,
Laiſſant l’Ecoſſoiſe riue.
Pitho, qui le compoſa
D’vnɇ humeur perſuaſiue
Sa docte languɇ arrouſa.
La ſagedocte Chiron
D’vne mammelle fertile
Alaicte dans ſon giron
Leicune françois Achille.
C’est Danaiſe, qui distile
Vne celeste liqueur
Abreuuant le ieune coeur,
Qui d’vne genereuſɇ ire
Deſia (ce ſemble) deſire
Manier ſous vn Phenix
Les armes, & de la Lire
Les ſons en douceur finiz.
Ie voy le Palais royal,
Des Parlements l’excellence,
Ou d’vn contrepoix loyal
Les ſainctes loix on balence.
La ſuperbe violence
Du Monstrɇ ennemi de Dieu

N’habite point en ce lieu.
La le protrait on contemple
Du vieil Senat, & l’exemple
Du iugement, qui estoit
Ou iadis dedens ſon temple
La ſage viergɇ habitoit.
Comme du preſent des Grecs
Sur la ſommeillante Troie
Tomboient les Soudars ſecrés
Ardens à la riche proie :
La ſaueur des Dieux ottroie,
Que la royale cité
Enfantɇ vn peuplɇ incité
Des neuf pucelles enſemble.
C’eſt toy, Paris, ou s’aſſemble
La fleur des Grecs, & Latins
Sur l’Ignorance qui tremble
Parmi ſes riches butins.
Les Scadrons auantureux
Des abeilles fremiſſantes
Forment leur miel ſauoureux
Des fleurs ſans ordre naiſſantes
Par les plaines verdiſſantes.
Tel eſt le vol de mes vers,
Qui portent ces noms diuers,
Diſcourant parmi le monde
D’vne trace vagabonde.
Mais rien choiſir ie ne puis
Au grand theſor, qui m’abonde,
Tant riche pauure ie ſuis

Le grand viſage des cieux
Quand le char de la nuit erre,
Ne rit auecques tant d’yeux
A la face de la terre.
Et l’Index riche n’enſerre
Tant de perles, & theſors,
Que la France dans ſon corps
Cache d’enfans poëtiques :
Qui en ſonnez, & cantiques,
Qui en tragiques ſangloz
Font reuiure les antiques
Au ſeing de la mort enclos.
Carlɇ’, Heröet, Saint Gelais,
Les trois fauoriz des Graces,
L’vtiledoux Rabelais,
Et toy Bouiu, qui embraſſes
Suiuant les royales traces
L’heur, la faueur, & le nom
De Pallas, & de lunon.
Sceue, dont la gloire noüe
En la Saone, qui te loüe
Doctɇ aux doctes eclerci,
Salel, que la France auoüe
L’autre gloire de Querci.
Peletier laborieux
En tes poëtiques œuures,
Et Martin industrieux
Qui fidelement decœuures,
L’art des antiques manœuures,
Ne laiſſez, diuins espris,

Vostre labeur entrepris.
Voicy Maclou, qui accorde
Le fer, le feu, la Diſcorde
D’vn pouce non endormi,
Foudroyant deſſus ſa corde
L’Anglois, iadis ennemi.
Venez l’honneur Loudunois,
Et ceux, qui mon Loire priſe,
Lyon, & le Maſconnois,
Et Tholoſe bien appriſe.
Paris chef de l’entrepriſe
Faict ſon enſeignɇ ondoyer
Pour l’ennemi foudroyer.
Sus donq, diuine cohorte,
Qu’on ouure la double porte
Du mont, qui ſe fend en deux,
Afin que la guerre ſorte
Deſſus le Monstrɇ hideux.
Ie voy luire trois flambeaux,
De Phebus heureux augure,
Qui tremblent ardens, & beaux
Au front de la nuit obſcure.
A voir leur belle figure,
Ie preuoy le grand Baïf
En ces trois encores vif
Sous nostre Dorat, qui dore
Ses vers, que Paraſɇ adore,
Dont l’art bien elabouré
De l’or de Saturnɇ encore
A ce Siecle redoré.

Qui eſt celuy, qui du chef
Hurte le front des etoiles ?
Qui les aeles de ſa nef
Empenne de riches toiles ?
Le vent, mary de ſes voiles
Parmi les floz etrangers
Iuſqu’au ventre des dangers
Le hauſſe, le baiſſɇ, & brouille.
A voir ſa riche depouille,
C’eſt le Pindare François,
Qui de Thebɇ, & de la Pouille
Enrichiſt le Vandomois.
Il eſt temps de deplacer.
Sus ma Muſe, la derniere,
Ores il fault delacer
Vostre courſe priſonniere.
Et legerement coulant
Sur le chariot roulant
Gaingnez quelque peu d’espace.
Ores n’eſt temps, que l’on face
Vn trotier, & menu train,
Ou que des cheuaux l’audace
Demeure ſerue du frein.
Le docte luc tant vanté,
Qui la mort de l’Ignorance
Parmi Loudun a chanté,
Voire par toute la France,
Me veult donner aſſeurance
De lâcher par l’vniuers

Les traiz de mes petis vers.
Qui de cete Lire mienne
D’vne cordɇ horacienne
Encourageant les deux ſons,
A bien daigné ſur la ſienne
Refredonner mes chanſons.
Vous, de qui le front ſçauant
Des ſainctz rameaux de fait digne,
Venez tonner bien auant
Dedans la torte buccine
La voix de l’horrible ſigne,
Et vous les ſcadrons vaillans
Pour les Muſes bataillans,
Hurtez le depiteux Monstre,
Qui friſſonnɇ à la rencontre
De vostre ſuperbɇ effort,
Et en ſon viſage montre
Le pale teint de la mort.
Du metal il s’armɇ encor’.
Dont on ſonne les alarmes.
D’vn acier engraué d’or
Vulcan fiſt voz belles armes.
Mais (ô la fleur des gendarmes)
Vous ne les changerez pas,
Commɇ au milieu des combas
Fiſt au plus ruzé Titide
Le malcault Antenoride.
Cent fois la valeur d’vn beuf
L’armoit, & du Danaïde
Les armes en valoient neuf.

Iupiter nous a donné
La terre, pour heritage :
Et a le ciel ordonné
Aux immortelz en partage.
La, de tout ſexɇ, & tout age
Il compaſſe tous les faictz.
Ses iugemens ſont parfaictz.
Sa foudre lentɇ a la peine
De l’Ignorancɇ inhumaine
Porte la mort, & l’enfer.
Les Dieux ont les piez de laine,
Mais ilz ont les piez de laine,
Ie voy tomber d’vn hault vol
La guerrierɇ Athenienne
Portant penduɇ à ſon col
La targe Gorgonienne.
C’eſt la grand’ Tritonienne,
Qui va ſa hachɇ elançant.
Sur ſon tymbre menaſſant
Ondoye vne flammɇ obſcure.
Sus Muſes, ma douce cure,
Venez les Monstrɇ affolér.
Du couté du bon augure
I’ay veu deux Cignes voler.
Qui eſt celuy, qui l’air fend
Au balancer des aiſſelles ?
Porté ſur le dos du vent,
Qu’il eperonne des aeles
De ſes deux plantes iſnelles ?
A voir ſon chapeau doré,

Et le pourpre coloré
De ſa cappe d’or ſemée,
A voir ſa verge charmée,
C’eſt l’oiſeau Cyllenien,
Auancoureur de l’armée
Du ſainct coeur Aonie…[illisible].
Le Dieu qui ſes longs trauaux
Au vieil ſeing de Thetis baigne,
Faict galloper ſes cheuaux
Par la celeste campaigne.
Deſſous la bride compaigne
Ilz ſont ſortiz de la mer
Epoinçonnez d’abiſmer
La fiere beste vilaine.
Leur feu uomiſſantɇ halaine
Reſouſlɇ vn brazier d’horreur
Dedans ma poitrine pleine
D’vnɇ indomtable fureur.
Iö Pœan, deſſerrez
Mile traitz d’vne ſecouſſe,
Et ce Pithou enferrez
Dedans ſa poitrine rouſſe.
I’en ay cent dedans ma trouſſe
Des moins rebouchez de tous :
Pour l’enfoncer de leurs coups
Au chef, au ventrɇ, à l’aiſſelle.
Vne tragique pucelle
Pour eux vn arc me tendi…[illisible]
De l’homicide fiſcelle,
Dont Lycambe ſe pendit.

Allez filles de la nuit,
De longs ſerpens cheuelues,
Suiuez le Monstre, qui fuit
Sur ſes grand’s pates velues.
De cent couleuures elues
Deſſus vostrɇ horrible front
Glacez-luy le col en ront :
Et pleuuant en ſon courage
De crainte, d’horreur, de rage
Vne bouillante liqueur,
De vostre plus grand orage
Tempestez luy dans le coeur.
Le ſepulchre des Gëans,
Et vous, traiz de la tempeste,
De l’horrible main chëans,
Elancez vous ſur la teste
De la ſacrilege Beste.
I’oy les gros ſoupirs ardens.
Enceladɇ eſt la dedens,
Qui anime de ſa gorge
La Ciclopienne forge.
Ie voy cent braz poudroicz,
Ie voy le feu, qui regorge
Des estommacz foudroicz,
Le Monstrɇ aux piez de ſerpent,
Qui d’vnɇ equailleuſe trace
Le long des cuiſſes luy pent,
Et le ventre luy embraſſe.
Bien trois cens de cete race
Les montaignes aſſemblans

Les Astres de peur tremblans
D’enhault voulurent decoudre :
Et pour le ciel mettrɇ en poudre
D’vn epoüantable coeur
Fairɇ au prince de la foudre
Sentir les loix du vainqueur.
Par la grand’ lice des cieux
La troupɇ aux aeles humides
Des freres ſedicieux
Contrecourt à longues brides.
Or par les carrieres vides
Porte l’hiuer, & la nuit,
D’vn cours, uqi en vain ſe ſuit,
Voltigeant a bride ronde.
Or’ ſous la voûte du monde
Eloche d’vn dos puiſſant
De ſon estable profonde
Le fondement gemiſſant.
Qui court le ciel accrocher,
Qui arrache les montaignes,
Qui la teste d’vn rocher
Dardɇ à trauers les campaignes,
Qui fuit, qui ſuit les enſeignes,
Voicy le pere des Dieux,
Qui vole victorieux
Sur ſon Aigle magnanime.
Voilecy, commɇ il anime
Les bandes du ciel, qui vont
La, ou plus fort s’enuenime
L’aſſault, que les Gëans font.

Les poinctes de feu errant’s
Or à longues halenées
Or à longs yeux eclerans
Dans les nües etonnées
Leurs grand’s voix ont entonnées :
Et la fureur, qui deſcent
D’vn trait, qui le ſoufre ſent,
Les montaignes emmoncelle.
La terre beänt ſous elle
Les enfers ne cache pas.
Deſſous la clerté nouuelle
Les ombres tremblent la bas.
Ia le treſſuant Ailas
Anhele deſſous ſa charge.
Voicy Bellonɇ, & Pallas
Quaſi ſur l’extreme marge.
La Meduſienne targe
S’oppoſɇ au cruel effort.
Voicy Mars, voicy la Mort,
Qui par les grand’s bandes erre.
Voicy la fin de la guerre,
Voicy les Dieux triomphans,
Et voicy la triste Terre
Couuerte de ſes enfans.
Dieu en Cirenɇ adoré,
Ceint de branche verdiſſante,
Mariɇ vn archet doré
Auec la corde puiſſante
De ma Lire menaçante.
Sur les aeles de ton nom

Guinde bien hault le renom
De la guerre commencée
Par moy l’Angeuin Alcée,
Suiuant les ſcadrons diuers,
Qui l’Ignorancɇ ont chaßée
Par la foudre de leurs vers.
A quatre Courſiers volans,
Dont la blancheur derobée
Decouure deſſus leurs flancs
La nege de frais tombée,
Vostre charette courbée
Attelez, diuin troupeau,
L’honneur du double coupeau :
Et pour celebrer la feste,
Portant voz armez en teste
De couronnes etophez,
De vostrɇ heureuſe conqueste
Heureuſement triomphez.
Ie veux vn arc eleuer
Sur deux colonnes doriques,
Pour vostre gloirɇ y grauer
En cent moulures antiques.
La, diront mile cantiques
Les ieunes, qui ont choiſi
Le theſor preſque moiſi
De la vieille Poëſie,
D’vnɇ honneste ialouſie
Enflammez par la ſaueur,
Qui distilɇ en l’Ambroſie
De la royale ſaueur.

En ton nectar adouci
Muſɇ, enyure ton eponge,
Pour deſaigrir le ſouci,
Qui la poitrine me ronge.
Retien l’ame qui ſe plonge
Au goufre tempestueux
Du Palais tumultueux.
Encrɇ icy ma nef captiue,
Affin que deſſus ta riue
Dedans ton templɇ immortel
Des rameaux de mon Olive
I’encourtine ton autel.

coelo mvsa beat.

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