‹ Louis Breuil, histoire d'un pantouflardChapitre 11 sur 20 · Chapitre 11

Chapitre 11

— Paris a capitulé, dit Breuil en entrant, le 29 janvier, dans la chambre de sa femme. La guerre est enfin terminée, Marine ; nous allons pouvoir rentrer chez nous !

La jeune femme, encore au lit, se souleva sur le coude et regarda son mari de ses yeux agrandis par la souffrance et cernés par les longues larmes.

— Chez nous ! dit-elle. Ce qui était autrefois chez nous, ce qui est maintenant le « chez eux » des ennemis !

— Ils s’en iront bientôt, et nous reprendrons possession de tout ce qui nous appartient… Marine, ajouta-t-il plus bas en s’approchant plus près, j’ai eu du chagrin, tout ce temps, sans te le dire… Il m’a semblé que…

Il s’arrêta. Ce qu’il avait à dire était si délicat, si ténu, qu’il ne savait comment le formuler. Sa femme le regardait, les yeux pleins d’une tendre pitié.

— Que t’a-t-il semblé, mon pauvre Louis ? dit-elle.

Sa voix tremblait, pleine de larmes.

— Je t’aime plus que tout au monde, Marine, tu le sais. Peut-être n’ai-je pas été habile à te le dire ou à te le faire sentir, mais tu es pour moi le commencement et la fin de tout… Et toi, tu aimes quelque chose plus que moi…

Elle se taisait, le regardant toujours, et de grosses larmes roulaient lentement sur ses joues pâles.

— Tu aimes la patrie plus que moi, Marine, et je ne sais pas si c’est bien ou mal, mais j’en ai cruellement souffert. Tu as une âme héroïque, toi ; moi, je ne sais que t’aimer, je ne suis pas un héros…

— Il n’est pas besoin d’être un héros, dit Marine avec douceur et tout bas. Tu m’aimes, mon cher mari, je le sais, et moi aussi, je t’aime.

Elle poussa un profond soupir et tendit à Louis sa main amaigrie, qu’il pressa sur ses lèvres.

— Vois-tu, Louis, reprit-elle sans lâcher ses doigts, pendant les six mois qui viennent de s’écouler, tu n’as jamais compris ce que je ressentais. C’est peut-être ma faute. J’aurais dû te l’expliquer, au lieu de me taire quand tu n’étais pas de mon avis, mais nous étions mariés depuis si peu de temps que je ne savais même pas te dire ce que je sentais. Tu es jaloux, de la France ? Oh ! cher, si tu savais combien peu cet amour ressemble à celui que je te porte ! Elle, je l’aime comme une mère, comme un être fort et sûr, qui nous protège et nous enveloppe de ses bras ; toi…

Elle ne put continuer. La véritable expression de sa pensée eût été que Louis était enveloppé de ses bras à elle, que son amour d’épouse avait fait place à un sentiment de pitié douloureuse, que c’était lui, l’enfant faible et imparfait, mais aimé toujours, pour lequel les mères ont cette tendresse compatissante qui ne s’épuise jamais. Elle ne pouvait lui dire ces choses ; elle lui tendit les bras au lieu d’achever sa phrase, et sur la tête penchée de Breuil, qui reposait sur son épaule, elle laissa rouler deux de ces larmes qu’elle versait tout à l’heure encore sur les malheurs de son pays.

— Mais tu m’aimes ? insista Breuil en la regardant avec l’expression de la prière.

— Oui, je t’aime. Tu as raison : nous retournerons chez nous, nous mènerons une vie normale, nous reprendrons les habitudes et les goûts d’autrefois, et nous redeviendrons nous-mêmes. Nous sommes malades, mon cher mari. Moi, du moins, je suis brisée, brisée…

Elle se laissa appuyer contre le cœur de son époux et ferma les yeux. Oh ! si elle pouvait trouver là, un jour, quand ils seraient sortis de ces désastres, le soutien et la consolation pour les autres épreuves, celles qui viendraient, les inévitables peines de la vie !

Ému par cette effusion de tendresse, d’autant plus précieuse que Marine, émue, tout enveloppée des pudeurs de la jeune fille, lui avait rarement laissé lire au fond de son âme, Breuil se sentit plein de joie.

— Nous avons fait un bien mauvais rêve, ma chère femme, lui dit-il ; mais tu as raison : nous allons rentrer dans la vie et nous serons heureux, car j’ai la ferme volonté de te rendre heureuse.

Une détente générale s’était faite dans les esprits, et tout le monde à Genève semblait soulagé par la pensée que la guerre allait enfin finir. Le bruit se répandit dans la journée que l’armée de Bourbaki venait de franchir la frontière et de se réfugier en Suisse. Un grand mouvement s’éleva tout à coup dans les âmes en faveur des soldats éprouvés par tant de souffrances. Les paysans qui avaient vu tomber parmi eux cette nuée de malheureux montraient un dévouement et une charité au-dessus de tous les éloges. Les habitants des villes ne furent pas moins généreux, et chacun donna son obole. Des troncs furent installés partout pour recevoir les offrandes, et les quêtes se multiplièrent sous l’initiative de tous ceux qui, à un titre quelconque, pouvaient peser sur l’opinion.

Breuil avait écouté les récits et lu les journaux sans rompre le silence. Le soir de ce jour, après le cigare qui suivait le dîner, il vint rejoindre sa femme avec un air de mystère heureux sur le visage.

— Sais-tu, lui dit-il avec une gravité feinte que démentaient ses yeux brillants, combien nous avons dépensé depuis que nous sommes ici ?

— Non, fit Marine ; est-ce que nous serions à court d’argent ?

— Pas le moins du monde. Nous avons vécu comme de vrais cénobites, et, bien que l’hospitalité des hôtels suisses n’ait rien de commun avec celle de la Dame blanche, nous sommes encore à la tête d’une somme fort respectable. Tu sais qu’au commencement, j’avais fait venir ici non seulement de l’argent, mais des titres ; tu as refusé des étrennes : tu ne vas pas refuser ce que je t’apporte pour l’armée de l’Est ?

Il déposa sur les genoux de sa femme un petit paquet de valeurs, qu’elle regarda avec étonnement.

— Nous les vendrons demain matin, continua-t-il joyeusement, et, si tu n’as pas d’objections à un petit voyage ?…

— Eh bien ? faisaient les yeux de la jeune femme.

— Nous irons porter cela nous-mêmes aux réfugiés de Bourbaki, conclut Breuil d’un air triomphant.

Avec un faible cri de joie, Marine se leva et sauta au cou de son mari.

— Ah ! que tu es bon ! dit-elle en l’embrassant. Mais c’est beaucoup d’argent, cela ?

— Oui, ma chère femme, c’est la dîme de notre année. Trouves-tu que ce soit de l’argent mal employé ?

Marine sourit et l’embrassa encore une fois pour toute réponse.

— Nous irons demain, alors ? dit-elle.

— Dès que j’aurai vendu les valeurs.

En effet, le lendemain, ils partirent ; le train leur semblait bien lent ; il n’allait pas vite en vérité, et leur impatience était grande.

Ils durent s’arrêter pour passer la nuit, et ce n’est que dans la matinée du surlendemain que dans les rues de Porrentruy ils virent des hommes amaigris, déguenillés, dont les yeux brillaient d’un feu sombre.

— Ce sont nos soldats ! dit Marine à voix basse en se serrant contre son mari, le cœur plein d’une indicible pitié.

Louis Breuil les contemplait avec un étonnement si douloureux qu’il ne trouvait plus de paroles. C’était là une armée ? Ces hommes mal vêtus, armés tant bien que mal, qui avaient couché pendant des semaines dans la boue des ravins ou sur la neige des guérets, c’étaient nos soldats ? Jamais il n’avait vu dans sa pensée la guerre sous cette forme étrange. Il semblait à Breuil, comme à tant d’autres, que les armées, revêtues d’uniformes plus ou moins brillants, devaient marcher à l’ennemi comme à la parade ; nos défaites, malgré les récits des journaux, avaient laissé dans son esprit l’impression de parties perdues sur un échiquier, et tout à coup voilà qu’il touchait du doigt les réalités de la guerre !

— Donne, donne, dit-il à Marine qui essuyait du bout de ses doigts gantés les larmes amassées dans ses yeux ; donne-leur l’argent…

— Je n’ose pas, répondit-elle. Ce ne sont pas des mendiants, Louis ; ce sont des soldats.

Breuil tourna la tête de côté et d’autre et aperçut un marchand de tabac. Quittant le bras de sa femme stupéfaite, il entra dans la boutique et reparut bientôt, les poches gonflées de paquets de cigares.

— On peut au moins leur offrir du tabac, dit-il en souriant, heureux de sa bonne idée.

Mais quand il fallut présenter son offrande, il se trouva tout empêché. Les passants le regardaient avec une certaine curiosité ; les rues fourmillaient de monde, et pourtant il chercha pendant un instant un visage français qui l’encourageât. Avisant enfin un tout jeune homme, âgé de vingt ans à peine, il lui tendit un paquet de cigares.

— Fumez-vous, mon ami ? lui dit-il en hésitant.

— Oui, monsieur, je vous remercie, répondit le gars en acceptant avec un visible plaisir.

— Ah ! que je suis content ! s’écria Breuil. C’est moi qui vous remercie !

D’autres s’approchèrent, et Louis eut vite fait de distribuer sa provision. Escorté alors par des sourires bienveillants, il se rendit à l’hôtel de ville. Lorsqu’il dut déposer la somme qu’il avait annoncée, il tira de sa poche le portefeuille qui la contenait ; puis, au moment d’en sortir les billets de banque, il s’arrêta et le tendit à sa femme.

— Donne-le, toi, lui dit-il tout bas ; c’est toi qui l’offres, et non pas moi.

Les yeux de Marine s’emplirent de larmes. Qu’il était bon, et qu’il méritait d’être aimé, malgré ses faiblesses et ses imperfections !

— Non, répondit-elle en repoussant doucement le portefeuille. Mets, si tu veux, le nom de M. et madame Breuil ; mais c’est bien toi qui as eu la pensée…

Ils rentrèrent à Genève le cœur plein d’émotions étranges. Louis était plus silencieux que de coutume, à ce point que plus d’une fois Marine s’en étonna et le fit causer, afin de s’assurer qu’il n’éprouvait aucune douleur secrète. Il ne souffrait pas, elle le vit bien ; mais un travail mystérieux s’accomplissait au fond de lui-même à son insu, et plus d’une fois la jeune femme vit dans les yeux de son mari une question vague à laquelle elle eût voulu répondre… Mais cette question ne fut jamais formulée.

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