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Chapitre 12

La locomotive tournée du côté de la France s’ébranla lentement. Marine mit la tête à la portière pour voir encore une fois le Léman, si bleu, si pur, et les montagnes qui lui font ce cadre merveilleux. L’Arve mêla ses eaux jaunes à celles du Rhône ; puis, le train précipitant son mouvement, les collines, les rochers à pic, les massifs boisés et le fleuve lui-même parurent emportés dans une course rapide. Madame Breuil se rassit et regarda son mari. La paix était faite ; à quel prix ? Nous n’avions pas le droit de l’oublier, tant qu’un pouce de terre française resterait au pouvoir des vainqueurs ; mais elle était faite, et les exilés pouvaient rentrer dans leurs foyers, Breuil ne se sentait pas de joie. Comme un enfant retenu longtemps dans l’immobilité, il éprouvait un besoin irrésistible de mouvement et de bruit. Marine était sérieuse et presque recueillie.

— Nous rentrons enfin chez nous ! lui disait à demi-voix son mari de temps en temps.

Elle souriait en réponse, mais son sourire était grave, et il eût suffi de bien peu de chose pour le voir remplacé par des larmes.

La frontière fut franchie sans encombre. En remontant dans un wagon, Louis aperçut un drapeau tricolore et reçut soudain au cœur une commotion inattendue. Depuis combien de temps ne les avait-il pas vues, ces trois couleurs, autrement qu’au-dessus de la porte du consulat français ou bien aux étalages des marchands ! Un flot de souvenirs l’assaillit brusquement : souvenirs d’enfant et de jeunesse. Jadis son père, le tenant par la main, lui avait montré un régiment qui passait, musique en tête. Ébahi, le petit garçon regardait les pantalons garance, qui marquaient si bien le pas, lorsque son père, se découvrant lui-même, lui avait fait ôter son chapeau.

— Salue le drapeau, mon fils, avait-il dit, c’est la France qui passe !

Qu’il y avait longtemps ! Par quel mystère ces paroles ensevelies au plus profond de la mémoire d’un enfant de cinq ans ressuscitaient-elles tout à coup avec tant de puissance qu’il lui semblait lire dans les plis du drapeau fané, tristement suspendu à une hampe décolorée : c’est la France ?…

Le train roulait depuis longtemps qu’il méditait encore, se demandant pourquoi son père n’avait pas vécu pour l’élever. Ce père, peu connu, se confondait dans ses souvenirs avec le drapeau, le régiment en marche et mille choses passées…

Avec une impression de souffrance confuse, il passa la main sur ses yeux et regarda Marine. Elle abreuvait ses regards de la terre de France ; le ciel lui paraissait plus bleu, les eaux plus limpides ; les gazons verdissants au soleil déjà chaud de ces premiers jours de mars lui semblaient sacrés comme ceux d’un temple ; malgré la tristesse qui ne la quittait guère, malgré le deuil de Daniel, si affectueusement porté, Marine ne pouvait se défendre d’une secrète allégresse. Elle avait vingt ans à peine, elle allait revoir ses parents, et l’étranger, laissé loin derrière elle, était désormais remplacé par la patrie. Les deux époux échangèrent un sourire et bientôt se mirent à causer à voix basse, car pas une place du train n’était vide.

Ils s’arrêtèrent à Lyon pour y concerter un plan de voyage qui leur permît de gagner Châteaudun avec le moins de fatigue et de difficultés possible, et le lendemain ils reprirent leur route après s’être armés d’une patience inébranlable contre les difficultés de tout genre qui ne manqueraient pas de surgir.

Ils firent un chemin assez considérable sans ressentir d’autres ennuis que ceux qui provenaient de la lenteur des trains, des arrêts forcés, des buffets mal garnis ; puis, un matin, au moment où Marine, qui avait dormi une heure ou deux, ouvrait les yeux sous un rayon de soleil, elle aperçut par la portière, en face d’elle, dans la gare, un casque à pointe…

— Oh ! Louis ! dit-elle en se levant brusquement, les Prussiens !

Réveillé en sursaut, Breuil se leva aussi, saisit la main de sa femme et regarda.

C’étaient les Prussiens en effet ; au lieu du classique gendarme coiffé d’un tricorne, c’étaient deux soldats vêtus de noir qui faisaient la police de la gare.

— Chez nous ! dit Marine d’une voix étouffée ; l’étranger chez nous, en maître…

Ses doigts s’enfonçaient dans la main de Breuil comme des doigts de métal. Muet, il regardait toujours et pour la première fois comprenait l’horreur de l’outrage. Les réfugiés de Porrentruy lui avaient révélé la guerre ; les Prussiens de cette petite gare lui révélaient l’invasion.

— Monsieur et madame descendent ? fit le chef de train en s’arrêtant devant eux : dix minutes d’arrêt, buffet.

En même temps, Breuil et sa femme firent un signe négatif. Il leur était absolument impossible de se trouver face à face, coude à coude, avec ces hommes noirs.

Le train reprit sa marche ; mais l’impression funèbre était restée. De gare en gare, ils virent reparaître désormais les sinistres silhouettes ; sur les routes, à mesure qu’ils approchaient, ils voyaient galoper des cavaliers allemands ; dans les haltes, ils entendaient la sonnerie des clairons aigus. L’obsession de l’occupation étrangère les avait saisis tout à coup comme un coup de foudre, et ne devait plus les quitter de longtemps.

Bientôt il n’y eut plus de chemins de fer ; il fallut recourir à des voitures publiques quand c’était possible, particulières quand on en trouvait. C’était un supplice plus horrible encore, car il fallait s’arrêter, parlementer, coucher dans de petites villes où la nuée d’uniformes noirs reparaissait aussi lugubre et aussi épaisse que des sauterelles en temps de moisson. Il fallut entendre la langue odieuse, subir les rires grossiers de ces balourds qui vous insultaient et que l’on ne comprenait pas.

— Je n’aurais jamais cru que ce fût si épouvantable, dit un soir Breuil en se laissant tomber dans un fauteuil (c’était à Orléans, leur dernière étape, car ils espéraient atteindre Châteaudun le lendemain). C’est comme un cauchemar horrible, et je t’assure, Marine, que c’est infiniment pire qu’à Genève !

— Oui, répondit la jeune femme, parce qu’à Genève tu n’y pensais pas ; mais moi qui y pensais toujours, j’ai eu ce cauchemar dès la première heure !

Louis regarda sa femme avec un sentiment nouveau. En effet, elle lui avait parlé de choses semblables ; elle lui avait dépeint le foyer violé, le sol maternel profané. Il n’aimait pas à l’entendre alors ; cela lui paraissait du mélodrame, de la sensiblerie, quelque chose de romanesque et de ridicule… Ridicule… n’avait-il pas prononcé ce mot, un jour ? Si elle avait ressenti pendant tout l’hiver ce qu’il ressentait maintenant, cette jeune femme qu’il aimait avait éprouvé de cruelles souffrances, et cela sans jamais proférer une plainte…

— Tu as terriblement souffert, alors ! lui dit-il, traduisant littéralement sa pensée.

Elle fit un petit signe de tête et vint poser ses deux mains fraîches sur les yeux de son mari, afin qu’il ne la vît pas pleurer. Cachée derrière le fauteuil, elle essuya rapidement ses larmes et lui parla d’autre chose, pour le distraire. Après avoir tant désiré de lui faire partager ses douleurs, elle avait peur maintenant de le voir souffrir.

Le lendemain, la nuit tombait lorsqu’ils arrivèrent à Châteaudun. La tête penchée en dehors de la mauvaise petite voiture de louage qui les amenait, ils regardaient la chère silhouette, qui leur paraissait étrangement changée. Pendant cette journée, ils avaient vu bien des ruines, bien des décombres, bien des murs de jardins et de parcs percés de meurtrières ; ils avaient fait leur chemin de croix dans ce riche pays si cruellement éprouvé ; mais rien ne leur avait causé l’indicible émotion qu’ils ressentirent en voyant les maisons familières dévastées et désolées.

Ils mirent pied à terre devant la petite porte dont Breuil avait jadis tiré la sonnette avec tant d’hésitation : ce fut Marine qui sonna. Que de souvenirs douloureux ! La dernière fois qu’ils avaient franchi ce seuil, c’était le soir de leur mariage. Gaston et Daniel les escortaient. Maintenant, Gaston, blessé au bras, attendait sa guérison dans une ambulance, et Daniel…

Ils entrèrent muets dans la maison muette. Au bruit que fit la porte en l’ouvrant, madame Sérent parut sur le seuil de la salle à manger.

— Mère, fit Marine, c’est nous…

Une étreinte silencieuse, éternelle, et ce fut tout. M. Sérent sortit de son cabinet de travail et embrassa ses enfants ; puis ils se débarrassèrent de leurs vêtements de voyage et s’assirent autour de la table de famille.

Que tout était changé ! Le père et la mère, jusque-là joyeux et forts, avaient plié sous le faix des chagrins : leurs cheveux avaient blanchi ; malgré leur âge encore peu avancé, car ils s’étaient mariés jeunes, ils ressemblaient à des patriarches. Le repas fut grave ; on avait trop à se dire pour parler à l’aventure, et quand M. et madame Breuil montèrent aux chambres qui leur avaient été préparées, ils eurent l’impression que la maison entière était un tombeau.

Le lendemain, de bonne heure, Marine entra chez sa mère.

— Allons voir Daniel, lui dit-elle.

Elles se rendirent au cimetière, et madame Sérent s’arrêta devant une tombe couverte de branches de sombre verdure. Les premières fleurs de mars, apportées de la veille, tranchaient sur ce fond sombre comme des étoiles d’or et d’argent.

Pendant que les deux femmes contemplaient le tertre, un pas rapide se fit entendre derrière elles et Breuil se montra. Après un instant, ils reprirent ensemble le chemin de la maison.

— Pourquoi ne m’as-tu pas emmené ? dit Louis doucement à sa femme.

Marine ne répondit rien. Pourquoi, en effet ? Elle ne le savait pas. Elle le regarda comme pour lui demander pardon, et ils rentrèrent silencieux.

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