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Chapitre 20

Deux années s’écoulèrent, pendant lesquelles madame Breuil, enfermée dans sa maison, ne vit personne, excepté sa famille et quelques rares amis. Le voile de deuil que les événements avaient jeté sur cette jeune existence semblait la séparer du reste du monde : elle n’avait jamais eu un goût bien vif pour la société ; mais, depuis son veuvage, elle paraissait éprouver une véritable aversion pour tout ce qui l’arrachait à sa solitude.

Après l’expiration des premiers douze mois, Pauline essaya de faire voyager sa sœur ; grande voyageuse elle-même, elle avait toute confiance dans l’efficacité des déplacements ; mais Marine se refusa obstinément à quitter sa maison. Quelques mois après, Gaston insista à son tour pour emmener Marine à Paris ; il n’eut pas un meilleur succès, et l’hiver s’écoula sans modifier les projets de retraite de la jeune veuve.

Au printemps suivant, M. et madame Sérent eurent l’idée de louer la maison qu’ils avaient jadis occupée avec leurs enfants ; elle était pleine de souvenirs douloureux, mais elle rappelait aussi mille choses gracieuses ou touchantes, et ce séjour leur permettait de voir leur fille quotidiennement, sans lui imposer les obligations de l’hospitalité.

Marc était un visiteur assidu de cette maison, où il faisait des apparitions aux heures les plus invraisemblables, ce qui prouvait clairement que Paris n’était pas pour lui une résidence obligatoire.

Le locataire qui avait occupé la maison pendant que M. Sérent l’avait laissée vacante avait donné tous ses soins à un jasmin qui, délaissé jadis, couvrait maintenant tout un mur de ses étoiles parfumées. Marine aimait ce jasmin et passait rarement le long du treillage sans en détacher une branche qu’elle mettait à son corsage. Pauline, toujours perspicace et discrète, tirait de ce détail des espérances insensées. Un jour, elle se décida à prévenir sa sœur que son temps de deuil était fini depuis plusieurs mois.

— C’est bien, dit Marine ; je te remercie.

Le lendemain, elle se montra avec une robe blanche, très simple, qui lui donnait l’apparence d’une toute jeune fille. Pauline la regarda d’un air de satisfaction, cueillit une branche de jasmin et la mit dans les cheveux de sa sœur, qui se laissa faire, puis rentra dans la maison.

Marine, au lieu de la suivre, alla s’asseoir au bout de la terrasse, à la place qu’elle affectionnait jadis et où ses souvenirs la ramenaient invinciblement. La journée était grise et douce, comme l’état de son âme. Après avoir beaucoup souffert, après s’être dit que le bonheur n’existait pas pour elle, qu’une existence paisible était tout ce qu’elle pouvait rêver après tant d’épreuves, Marine se demandait depuis quelques jours si une aube nouvelle se levait dans son cœur pour qu’elle le sentit battre si joyeusement. La vie avait pris pour elle une saveur nouvelle ; elle remarquait avec étonnement qu’elle pouvait s’intéresser à tout ce qui l’entourait autant et plus que jadis… Le parfum du jasmin qu’elle avait dans les cheveux lui semblait encore plus doux que de coutume, et elle se pencha sur son ouvrage avec une rougeur fugitive sur les joues lorsqu’elle entendit près d’elle un pas bien connu.

— Vous en avez déjà une ? dit la voix de Marc avec une inflexion caressante qu’elle connaissait bien.

Elle leva les yeux et vit qu’il parlait d’une branche de jasmin qu’il tournait entre ses doigts. Elle sourit, se remit à son ouvrage, et il déposa sur les genoux de la jeune femme son hommage frêle et embaumé.

— Vous souvenez-vous, Marine ? dit-il en s’asseyant près d’elle. Il y a bien longtemps, oh ! si longtemps ! je vous en avais apporté une autre, sans vie et sans parfum… Celle-là ne m’a pas porté bonheur…

— À moi non plus, répondit Marine sans lever la tête.

— Mais celle-ci est vivante… Voulez-vous partager ma vie, et aussi mes chagrins, car nous en aurons, Marine, bien que vous ayez déjà porté plus qu’un fardeau ordinaire ?… Voulez-vous être ma joie ? Je serai votre force, et nous vivrons heureux, heureux malgré tout…

Elle le regarda bien en face et répondit doucement :

— Je le veux.

Il prit alors la main que jusque-là il n’avait eu garde de toucher.

— Celui qui n’est plus, dit-il, vous avait donnée à moi ; je vous prends.

Elle le regarda avec une interrogation dans les yeux.

— Sa dernière parole a été : « Prenez-la. » J’obéis.

Marine regarda le Loir, dont les flots diminués coulaient paisiblement dans leur lit ordinaire, puis reporta ses yeux sur Marc.

— Vivre pour travailler, dit-elle, pour lutter, pour souffrir ensemble…

— Et pour vaincre ! ajouta Dangier.

Un tout petit Daniel, qui marche à peine, tire à toute heure sur les jupes de madame Sérent en l’appelant grand-mère, et elle l’adore.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.