‹ Louis Breuil, histoire d'un pantouflardChapitre 19 sur 20 · Chapitre 19

Chapitre 19

Le lendemain apporta une crue extraordinaire du Loir. Les villages riverains furent envahis par les eaux avec une telle rapidité que les secours purent à peine être organisés assez vite. Dès les premiers bruits d’alarme, Louis Breuil s’était offert pour tout ce qui dépendait de lui ; il passa la journée à parcourir les rives, à rassurer les uns, à gourmander les autres, à surveiller le sauvetage du bétail et des mobiliers et surtout à ramener le courage et la bonne humeur chez les paysans abattus. Tout coutumiers qu’ils sont de pareilles alertes, les villageois ne peuvent se résigner à voir l’eau envahir leurs demeures ; la vue du flot montant, qui sans effort, presque sans secousse, vient d’abord effleurer la route, puis la première marche, puis le seuil, et déborde enfin dans la maison familiale, est toujours pour eux l’occasion du même désespoir. Breuil se multiplia et obtint les plus heureux résultats. Aussi, le soir, quand il rentra harassé, trempé jusqu’aux genoux, il se sentait plus léger qu’un des nuages floconneux qui couraient encore dans le ciel par instants.

— Si tard ! lui dit affectueusement Marine qui l’attendait depuis longtemps à la grille, une lanterne à la main.

— Tout n’est pas fini, il s’en faut ! répondit Louis en l’embrassant ; le Loir monte toujours et je parie bien que d’ici demain il y aura quelques nouveaux dommages. Allons dîner ! Je crois que jamais de ma vie je n’ai eu si faim ! Tu sais que je n’ai pas déjeuné ?

Ils se dirigèrent vers la maison bien éclairée. Breuil, tout en marchant, explorait du regard le cours de la rivière.

— A-t-il passé des épaves par ici ? demanda-t-il.

— Quelques chaises, une table, pas mal de morceaux de linge… répondit Marine.

— On n’a entendu parler d’aucun accident de personnes ?

— Aucun. Le Loir monte, en effet ; il y a une heure, il s’arrêtait au pied du premier araucaria, et maintenant le voici bien près du second.

— Nous verrons cela après le dîner, répondit Louis en pressant le pas.

Le feu flambait joyeusement dans la grande cheminée. Breuil alla changer de vêtements puis il revint se chauffer ; sa gaieté tendre, presque enfantine, lui donnait un air de jeunesse qu’il avait perdu depuis longtemps, et Marine le regardait avec un sourire de mère satisfaite.

Quand ils eurent terminé leur repas, il se rapprocha du foyer et étendit les jambes à la flamme.

— Je suis éreinté, dit-il en riant ; mais c’est délicieux ! Je ne puis pas dire en mon âme et conscience que je souhaite la perpétuité de l’inondation, et puis je crois qu’à la longue on se blaserait, même là-dessus ; mais je puis t’assurer que ce petit remue-ménage m’a fait grand bien. J’ai trouvé ma véritable vocation, Marine ; je suis évidemment né chien de Terre-Neuve.

Il riait, et ses yeux humides débordaient de joie. Le sentiment d’une activité bien employée lui donnait les jouissances les plus pures, les plus élevées qu’il eût encore connues. Après quelques instants donnés à ce bien-être à la fois moral et physique, il se leva d’un mouvement résolu.

— Allons, dit-il, encore un coup de collier ! Il faudrait autant que possible que tout le monde passât la nuit dans un lit, et je présume qu’à la municipalité ils n’en sont pas encore là ; si seulement on peut coucher les femmes et les enfants, il faudra se déclarer content.

— Tu t’en retournes ? fit Marine avec regret. (Elle eût voulu garder près d’elle cet homme qui paraissait heureux et dispos.) Tu trouves que tu n’as pas assez couru aujourd’hui ?

— Laisse-moi faire, répondit-il avec un sourire si jeune et si irrésistible qu’elle revit soudain les anciens jours de la terrasse et de l’allée des tilleuls. Si tu savais le bien que cela me fait !

Plus que jamais elle eût voulu le retenir ; elle hésita encore, mais il la regardait d’un air suppliant contre lequel elle se sentait sans défense.

— Fais comme il te plaira, dit-elle à son corps défendant ; mais au moins ne va pas seul.

— Soit, j’emmènerai Vincent. Es-tu contente ?

Il passa dans l’antichambre et revêtit son grand imperméable, pendant que le jardinier se préparait à l’accompagner. Elle le regardait faire en souriant, quoiqu’elle eût le cœur serré.

— À tout à l’heure ! dit-il en l’embrassant.

La porte se referma sur lui ; elle la rouvrit pour le voir encore. La silhouette des deux hommes se détachait sur le fond argentin du Loir, qui baignait maintenant la moitié du jardin. La lune brillait d’un éclat merveilleux dans le ciel, de temps en temps voilée par un gros nuage qui passait rapidement. Un de ces nuages assombrit le paysage au moment où Breuil et son compagnon franchissaient la grille ; quand la clarté revint, on ne les voyait plus. Marine rentra chez elle.

Pour gagner le pont de Brou, Louis dut marcher dans l’eau, qui arrivait en clapotant jusqu’à la route. Au moment où il se trouvait au milieu du pont, il s’arrêta soudain.

— Voyez donc, Vincent, dit-il ; quelque chose vient de passer sur le barrage.

— Le barrage ? Mais, monsieur, on ne le voit plus ! fit le jardinier. Il y a trois pieds d’eau par-dessus.

— On voit le remous ! Tenez, cela vient par ici… C’est un être humain, une femme… Et il n’y a personne avec un bateau !…

L’objet qu’il avait vu approchait rapidement, ballotté et retourné en tous sens par la violence du courant.

— C’est une femme, dit le jardinier ; elle a le corps sous l’eau ; on ne voit plus que ses jupons…

Le paquet de vêtements allait s’engouffrer sous le pont ; Louis jeta loin de lui le pardessus qui le gênait et, traversant le pont d’un saut, se jeta bravement dans la rivière, au moment où l’épave émergeait de dessous l’arche obscure.

— Monsieur, monsieur ! cria Vincent qui, en homme pratique, prit le bord au lieu d’imiter son maître.

Louis nageait bien ; d’une main il saisit l’objet, qu’il lâcha aussitôt en voyant que ce n’était qu’un monceau d’étoffes ; le flot l’emportait rapidement, et le jardinier qui courait sur le rivage submergé avait grand-peine à ne pas se laisser dépasser.

— Monsieur, revenez au bord ! criait-il.

— À moi ! fit soudain Louis avec un cri douloureux.

Et il disparut dans un tourbillon.

Le brave garçon se précipita dans la rivière et, non sans peine, ramena au bord Louis, qui ne se débattait plus.

Le courant les avait conduits presque en face de la maison de Breuil, à la hauteur des grands araucarias. Vincent fit quelques pas, entraînant son maître jusqu’à ce qu’il pût l’adosser au tronc d’un de ces arbres ; puis il courut au logis chercher du secours. Il eut la présence d’esprit de ne pas appeler Marine, mais d’aller droit aux communs, où il savait trouver des hommes. Ils arrivèrent en hâte au pied de l’araucaria, où ils trouvèrent Breuil, assis dans l’eau, le corps appuyé à l’arbre, les yeux ouverts, mais sans parole.

En un clin d’œil ils eurent atteint la maison. Inquiétée par le bruit, Marine ouvrait la porte lorsque le sinistre convoi se présenta sur le seuil.

— Ce n’est rien, madame, dit Vincent ; monsieur s’est jeté à l’eau pour repêcher quelque chose ; il a dû être saisi, car il n’a pas été une seconde sous l’eau ; vous voyez, il a bien sa connaissance.

En effet, Breuil voyait et entendait ; il sourit faiblement à sa femme, qui le regardait avec une inexprimable angoisse. Bientôt il fut dans son lit bien chaud, et le médecin arriva.

— Je ne vois, dit-il, rien qui explique l’état de M. Breuil ; cependant il doit avoir reçu quelque lésion grave, que rien ne trahit encore… Pour le moment, il m’est impossible de rien pronostiquer.

Louis s’endormit presque sur-le-champ, sans quitter la main de sa femme. Le docteur s’assit sur un canapé, dans la pièce voisine, afin de parer aux accidents qui pourraient se produire. Après une heure de repos fiévreux, le malade se réveilla, ouvrit les yeux, serra la main de Marine et lui parla très bas, mais distinctement.

— C’est ridicule, lui dit-il, de mourir pour avoir voulu sauver des chiffons ; c’est ma vie ! Des aspirations et pas de résultats… C’est ridicule !

— Non ! murmura Marine en se penchant sur lui ; c’est noble et courageux, mon Louis ; c’est toute ta bonne âme généreuse qui est là-dedans. Tu dois être content !

— C’est absurde, mais tu as raison ; je suis content. Dis, tu m’aimes ?

— Je t’aime, mon cher Louis ; je suis contente de toi. Ce ne sera rien.

Il la regarda dans les yeux.

— Je suis perdu, dit-il.

Elle tressaillit violemment. L’idée que cet homme pouvait être perdu, alors qu’il parlait et raisonnait si bien, lui paraissait de la folie.

— Je suis perdu, répéta-t-il. Je me suis frappé le dos contre quelque chose dans l’eau, je ne sais pas quoi. Je me suis brisé la colonne vertébrale. Je sens que je vais mourir. Fais venir la famille… et Marc, ajouta-t-il après un instant de réflexion.

Marine appela le médecin et envoya aussitôt au télégraphe. Bien qu’il fût très tard, la dépêche partit.

— Est-ce vrai, docteur ? demanda-t-elle quand elle revint près de son mari.

— Je n’en sais absolument rien, répondit le médecin. Je ne constate aucune lésion et je n’ose toucher à l’épine dorsale, car, s’il y a là quelque chose, on ne pourrait que lui faire du mal en le remuant.

— Je me sens, allez, docteur, dit Breuil ; j’ai vu un homme comme cela, dans un éboulement ; il s’est trouvé très bien jusqu’à la dernière minute, et cela ne l’a pas empêché de mourir au bout de quelques heures. Je n’ai mal nulle part, mais je ne puis pas remuer ; dans un moment, je ne pourrai plus parler.

Marine le regardait de toute son âme et ne pouvait y croire. Cette incrédulité est la seule ressource des malheureux subitement frappés, car elle leur laisse le temps de s’accoutumer à leur malheur. Sans cette ressource suprême, ils tomberaient foudroyés sous le choc.

Les heures de la nuit s’écoulèrent longues et lentes ; le matin se leva dans un ciel d’une merveilleuse pureté. Les yeux de Breuil se dirigeaient vers la fenêtre. Marine comprit et tira les rideaux. Les clartés de l’aube entrèrent dans la chambre élégante et coquette, arrangée depuis si peu de temps pour recevoir le jeune maître.

— M’entends-tu ? demanda Marine.

Il fit signe que oui et sourit faiblement.

— Tu sais que nous avons été très heureux ? lui dit-elle avec une tendresse infinie.

Il la regarda tristement, d’un air de doute.

— Oui, très heureux, répéta-t-elle en se penchant sur lui.

— Merci, dit-il.

Il pouvait parler, mais c’était pour lui une extrême fatigue.

Elle ferma la fenêtre, car l’air était vif, releva les rideaux pour qu’il pût voir au dehors, et revint s’asseoir auprès de lui.

Il resta immobile, la regardant de temps à autre avec douceur.

Vers midi, des pas retentirent sur le gravier, et, l’instant d’après, M. et madame Sérent parurent sur le seuil. Marc les suivait.

Louis parut heureux de les voir. Ses mains étaient inertes ; depuis quelque temps déjà il ne les sentait plus. Marc s’approcha de lui et lui parla, mais sans que le mourant parût l’entendre. Il le voyait pourtant, car ses regards allaient de Marine à Dangier avec une persistance inquiète. Enfin, par un effort où il rassembla toute son énergie, il remua les lèvres et Marc comprit distinctement qu’il disait : « Prenez-la. » Les yeux de Breuil se fixèrent alors sur sa femme avec une tendresse que la mort divinisait, et lorsqu’on s’aperçut qu’il ne respirait plus, il la regardait encore.

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