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Chapitre 9

Lorsque la nouvelle de l’attaque et de la défense de Châteaudun arrivèrent à Genève, Breuil essaya de les cacher à sa femme. Depuis leur dernier entretien désagréable (c’est ainsi qu’il le désignait dans ses souvenirs), celle-ci n’avait plus fait la moindre allusion aux événements ; mais il la voyait devenir de jour en jour plus triste. Cependant les faits qui donnaient à leur petite ville une si éclatante et si douloureuse notoriété n’étaient pas de ceux qu’on peut tenir secrets ; Breuil se chargea de les révéler lui-même à Marine ; avec beaucoup de précautions, en atténuant les détails odieux, il lui raconta ce qui s’était passé. Elle l’écouta, les yeux pleins d’angoisse.

— Donne-t-on les noms des morts ? dit-elle.

— Non, ma chère Marine… Mais vous n’avez rien à redouter pour les vôtres.

— Je sais bien que si, dit-elle entre ses dents serrées.

Mais elle n’insista pas.

— Quel malheur ! continua Breuil pour ne pas la laisser sur une si pénible impression ; quel malheur que notre pauvre petite ville ait hébergé les francs-tireurs ! Autrement, comme ville ouverte, elle eût été épargnée !…

— Je croyais, dit ironiquement la jeune femme, que le roi Guillaume n’en voulait pas au peuple français ?

Breuil garda le silence.

— Enfin, reprit-il au bout d’un instant, ces francs-tireurs sont la cause de bien des catastrophes, et notre fameuse levée en masse en occasionnera bien d’autres…

— Mon ami, dit Marine, d’un ton suppliant, laissez-moi pleurer, je vous en prie.

Quelques jours plus tard, la nouvelle de la mort de Daniel parvint à Genève. Robin, adroit et prudent, avait proposé à M. Sérent d’emporter ses lettres à Tours, où il se rendait pour se faire incorporer dans quelque corps en formation ; il avait réussi dans sa tentative, et c’est de cette façon que Marine apprit dans quelles circonstances elle avait perdu son frère.

Sa douleur fut profonde : ces jeunes frères, derniers venus dans la maison paternelle, ont pour la sœur plus âgée l’attrait d’une sorte de maternité plus indulgente et plus familière. Mais c’était une noble douleur, que le sentiment de l’honneur fait à la famille par ce martyr du patriotisme élevait à la hauteur d’un renoncement presque volontaire. Breuil ne le prit pas si bien : il aimait Daniel, un peu comme on aime un jeune chien, et bien peu s’en fallut qu’il n’accusât Marine d’insensibilité. Celle-ci prit le deuil sans fracas et devint encore plus grave.

Lorsqu’après deux jours de réclusion complète, la jeune femme reparut dans la salle commune, le vieil Autrichien s’approcha d’elle avec respect.

— La ville de Châteaudun a bien mérité de la patrie, madame, lui dit-il en s’inclinant, et l’Europe entière le reconnaît comme la France elle-même.

Madame Breuil répondit par un salut muet. Tous les yeux étaient fixés sur elle ; il y avait beaucoup de Français dans ce vaste hôtel, mais chacun sentit qu’entre tous, c’était cette jeune femme frappée par un deuil qui représentait la France.

Au bout de trois ou quatre semaines, Breuil s’aperçut que la manière d’être des étrangers qui habitaient l’hôtel n’était plus la même envers les Français qu’auparavant. Jusqu’alors une sorte de dédain avait accompagné la politesse avec laquelle on les traitait pour la plupart : politesse, parce qu’ils étaient vaincus ; dédain, parce qu’ils avaient fait tout ce qu’il fallait pour l’être. Mais depuis l’attaque de Châteaudun, surtout depuis la bataille de Coulmiers, que les Allemands s’obstinaient à ne pas considérer comme une défaite et qu’il leur était cependant impossible de faire passer pour une victoire, l’attitude des étrangers de toute nationalité avait changé.

— Votre M. Gambetta a vraiment exécuté des choses bien extraordinaires, dit un jour un Américain à Breuil en faisant une partie de billard.

Breuil n’en savait trop rien. Au fond, tout cela l’irritait prodigieusement. Il eût voulu que ce fût fini, archi-fini, enterré avec cent pieds de terre par-dessus la tête ; à cette condition, il eût peut-être apporté des fleurs sur le tertre funéraire. Mais tant que cet être remuant, infatigable, prodigieux, ferait des discours et des proclamations, tant qu’il soulèverait les villes par la seule force de son ardent patriotisme, Breuil serait ennuyé, agacé comme par un sourd mal de dents, et n’aurait d’autre désir que de ne plus en entendre parler.

Novembre s’écoula, puis décembre. Le gouvernement s’était retiré de Tours à Bordeaux, afin d’éviter les hasards d’une surprise et de sauver ce qui pouvait rester encore à sauver dans de si douloureuses circonstances. Nos armées tenaient bon sur la Loire, et, dans le Nord, elles inquiétaient assez l’ennemi pour qu’il se demandât si la lutte durerait toujours. C’était peu pour ceux qui, les bras croisés, regardaient en indifférents cette lutte désespérée. Ceux-là qui n’avaient rien fait, inévitables et insupportables mouches du coche, après avoir amèrement raillé les partisans de la résistance, s’étonnaient maintenant que la résistance ne prît pas des proportions de revanche. À les entendre, c’était purement incurie ou incapacité de la part de ceux que, moins d’un mois auparavant, ils traitaient de fous furieux, si nos soldats, sans vêtements, presque sans vivres, n’avaient pas déjà reconduit à coups de crosse de fusil les Allemands de l’autre côté du Rhin.

— Mais que fait donc notre armée de la Loire ? Et notre armée du Nord, à quoi pense-t-elle ? Et Bourbaki ? Ils ne sont donc bons à rien ?

Ces paroles répétées mille fois revenaient avec la régularité d’un balancier de pendule ; Breuil, gagné par la contagion, les répétait à son tour. Si Marine avait voulu, que de querelles elle eût pu engager avec cet homme qui, l’ayant priée de ne plus parler de la guerre, en parlait lui-même à tout venant et à elle-même ! Mais elle avait pris un grand parti, celui de se taire, quoi qu’il put lui en coûter. C’est sur son oreiller, pendant les nuits où elle restait éveillée, immobile, les yeux, ouverts, voyant comme une apparition les bourgs et les villes de France flamber sous les obus, c’est à ces heures d’horreur qu’elle se disait à elle-même toutes les plaintes amères, désespérées, de son cœur deux fois brisé, comme Française et comme épouse.

Le 1er janvier, Marine refusa de descendre à la table commune. Tout ce qui pouvait avoir un semblant de fête lui était odieux. Elle supplia Breuil de ne pas l’imiter, et il céda, préférant d’ailleurs ne pas rester en tête-à-tête avec cette femme silencieuse, qui ne disait rien et dont les yeux brillaient de fièvre. Quand le garçon d’hôtel, cravaté de blanc et la bouche en cœur, posa devant la jeune femme la soupière fumante dont il levait le couvercle, lorsque la vapeur odorante se répandit dans la chambre, Marine se sentit défaillir. Elle fit un signe, et le garçon, refermant la porte, la laissa seule.

Ce simple détail matériel d’un dîner succulent servi à cette heure et ce jour avait achevé de briser son courage. Elle ferma les yeux et vit disparaître comme un décor de féerie les murs, les montagnes et les plaines, tout ce qui la séparait de Paris. Elle vit dans les maisons pauvres les enfants hâves tendre la main à leurs parents pour obtenir le morceau de pain grossier qui formerait tout leur repas ; elle vit les batteries allemandes canonner nos forts qui se démantelaient ; elle vit, sous la neige qui recouvrait comme un grand linceul ce Paris si vivant et si grand dans les arts comme dans la vie politique, les avant-postes glacés dans leur devoir inexorable, les familles sans feu, les deuils sans nombre, toute la désolation d’une catastrophe sans exemple, et elle se sentit frissonner jusqu’au fond de ses moelles.

Le garçon rentrait, portant autre chose ; pendant qu’il ouvrait la porte, une bouffée de bruit monta par l’escalier. Cliquetis d’assiettes, bouchons qui sautaient, voix grossières ou joyeuses, éclats de rire de jeunes filles…

— Fermez cette porte, dit Marine, et emportez cela ; je ne dînerai pas.

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