Chapitre 8
Le matin du 18 octobre, M. Sérent, levé avec le soleil, s’assit au bout de sa terrasse pour inspecter le pays avec sa longue-vue. Les jours précédents, quelques villages environnants avaient reçu la sinistre visite des Prussiens, comme l’avaient témoigné des colonnes de fumée qui avaient monté longtemps dans l’air tranquille ; mais on ne sait sur la foi de quels bruits les habitants de Châteaudun s’étaient tout à coup rassurés.
La longue-vue de M. Sérent lui montra une petite troupe noire qui s’éloignait d’un pas allègre : c’étaient les mobiles du Gers qui s’en allaient rejoindre leur corps. L’ingénieur poussa un soupir. Depuis longtemps, toutes les fois qu’il voyait s’éloigner quelque chose ou quelqu’un, il sentait une part de force et de vie s’en aller de lui-même et de ce qui l’entourait. Châteaudun se sentait séparé du reste du monde et ne croyait devoir compter que sur lui-même. Ville ouverte, d’ailleurs, occupée par une poignée de francs-tireurs et de gardes nationaux, que pouvait-elle attendre du destin ? Les Dunois cependant étaient décidés à se défendre, au moins pour l’honneur, et ils avaient élevé des barricades.
M. Sérent regarda longuement la campagne. Elle était paisible comme si jamais ennemi n’eût posé le pied sur le sol français ; les bois, encore garnis de leur superbe parure aux tons cuivrés, cachaient peut-être de l’artillerie prussienne ; mais ils n’en étaient pas moins merveilleux de forme et de couleur. Daniel vint rejoindre son père, et tous deux causèrent à demi-voix. La calme vapeur du matin, qui frôlait la brillante surface du bois comme une draperie flottante ; le vert des prairies, adouci par la rosée ; le ciel, qui se colorait aux premiers rayons du soleil, tout inspirait une sorte de respect religieux. On dirait que l’homme hésite parfois à troubler par sa voix le grand silence de la nature matinale.
— Que c’est beau ! fit Daniel en appuyant ses deux mains réunies sur l’épaule de son père. Dis, est-il possible que l’homme aime à ce point à troubler la paix de son semblable, que des ennemis puissent être cachés là, derrière ces collines, et ne pensent qu’à égorger de pauvres paysans qui ne leur ont rien fait ?
— Depuis que l’homme a su façonner une arme dans un caillou, répondit le père, une de ses principales préoccupations a été de prendre de vive force ce que son voisin avait obtenu par l’épargne. Comme tu le vois, mon fils, c’est une vieille loi sociologique, qui a chance de durer autant que le monde.
— Mais on se défend ! fit une voix mâle un peu au-dessous de la terrasse.
Daniel se pencha, et, sur le rocher, à quelques mètres plus bas, il aperçut un beau garçon revêtu des insignes des francs-tireurs de Nantes.
— C’est vous, Robin ? dit le jeune homme. Que diable faites-vous là ?
— Je m’exerce, monsieur Daniel ; j’aime assez à tout savoir par moi-même. L’escalade a du bon parfois, et je m’étais un peu rouillé pendant que je burinais des aciers à Paris… Je me dérouille.
S’enlevant à la force du poignet, Robin se trouva à califourchon sur le parapet et retira son képi pour saluer M. Sérent.
— Vous vous levez de bon matin, dit celui-ci en souriant.
— Je venais donner sa leçon de bâton à ce jeune homme, répondit Robin. Ce qu’on fait de bon matin vous donne du temps pour toute la journée. C’était un proverbe de ma vieille bonne femme de mère. Y allons-nous, monsieur Daniel ? C’est peut-être notre dernière leçon ; on disait hier que nous partions à dix heures. Mais nous sommes gens de revue, ici ou ailleurs.
— Allons ! répondit Daniel en courant vers la maison.
Madame Sérent apparut sur le seuil. Son fils l’embrassa en passant, et ils entrèrent tous dans la tranquille demeure.
Robin faisait partie des francs-tireurs de Nantes. Dès les premières alarmes, il était retourné au pays, estimant que Paris se défendrait bien sans lui et qu’il y avait à mieux s’employer en province. Le jour même de son arrivée à Châteaudun avec le bataillon dont il faisait partie, M. Sérent l’avait rencontré, et ils s’étaient plu dès le premier abord. Daniel était curieux de connaître la science du bâton, Robin s’offrit pour la lui enseigner, et depuis ils ne manquèrent pas une occasion de se retrouver.
La leçon terminée, les trois hommes sortirent ensemble. La petite ville avait un aspect belliqueux bien différent de sa physionomie habituelle. Toutes les rues qui conduisaient à la campagne avaient été barricadées, quelques-unes fort habilement ; francs-tireurs et gardes nationaux se tenaient sur la défensive, prêts à prendre les armes au moindre avertissement ; mais tout était si calme au dehors, le soleil faisait sa route dans un ciel si pur, que la guerre semblait une histoire de croquemitaine inventée pour donner aux bourgeois le plaisir de se croire un instant des guerriers.
— On dit qu’ils sont partis, dit un épicier jovial, debout sur le seuil de sa boutique ; qu’ils aillent se faire pendre ailleurs !
— Ce n’est pas encore bien sûr, fit observer M. Sérent, et puis ils peuvent revenir.
— S’ils reviennent, on les recevra, répliqua l’épicier avec un gros rire.
M. Sérent dit bientôt à son fils de retourner au logis ; quoique tout fût calme, peut-être parce que tout était calme, il se sentait inquiet.
Traversant le petit jardin, souvent désert, qui touche au château, il descendit jusqu’au pont sur lequel la route de Brou traverse le Loir, et là, il s’accouda, regardant le paysage délicieux qui s’offrait à ses regards.
Le château élevait orgueilleusement ses murailles de granit, aussi nettes, aussi fraîches, pour ainsi dire, que si les échafaudages en étaient enlevés seulement depuis la veille. Cette architecture, élégante et robuste à la fois, est bien celle d’un peuple chez lequel le beau n’est pas considéré comme moins nécessaire que l’utile ; c’est celle des châteaux de la Loire ; elle appartient à un pays gai, où le vin est bon, les vergers pleins de fruits et les gerbes lourdes d’épis.
Sur le gazon à peine jauni de la rive, quatre ou cinq laveuses battaient leur linge à grands coups de battoir ; l’eau, un instant remuée, s’en allait emportant de légères bulles de savon irisées qui brillaient au soleil. Ces paysannes effarées racontaient comment, trois jours auparavant, lors de l’incendie des deux villages, Varèze et Civry, un Prussien avait tiré sur une femme qui fuyait emportant dans ses bras son enfant âgé de dix mois. La même balle qui avait tué la mère avait blessé l’innocent.
— Voilà ce qui met au cœur des générations le fer rouge de la colère éternelle, pensa M. Sérent. Ce qui est de la guerre peut être pardonné, mais ce qui est de la férocité fait dans l’âme un trou par lequel flambe à jamais la haine.
Navré, il reprit tristement le chemin de sa demeure, dont il voyait les tilleuls couronner la crête du coteau. Il gravit lentement l’escalier de deux cents marches qui, gracieusement replié sur lui-même, contourne le château et ramène dans la ville ; arrivé au haut, il jeta un dernier regard sur les collines, sur le cours du Loir, presque endormi dans la sinueuse vallée ; midi sonna à l’hôtel de ville, et le bruit des fusils de la garde nationale, qui relevait le poste, résonna sur le pavé dans le silence général.
Tout à coup M. Sérent crut voir remuer quelque chose le long des bois. Abritant ses yeux de sa main, il regarda de toute son âme, comme un médecin regarde au fond de la plaie où il sait qu’une balle est restée… C’étaient bien les ennemis. Ils débouchaient de toutes parts, et la masse noire de leurs bataillons se mouvait pesamment sur les routes…
— Alerte ! cria-t-il en prenant sa course vers l’hôtel de ville.
D’autres arrivaient en même temps que lui. En un clin d’œil la petite cité fut remplie d’un grand bruit d’armes. Chacun se plaça de son mieux et attendit.
M. Sérent avait regagné sa maison en courant. Sur la terrasse, Daniel, les mains crispées sur le parapet, regardait l’ennemi. C’était la première fois que la notion réelle de l’envahissement pénétrait dans cette jeune âme jusqu’alors ouverte aux rêves plus qu’aux réalités. Immobile d’horreur, il regardait, plein de rage impuissante, les dents serrées à les briser. C’était donc cela, l’ennemi ? Oh ! comme il allait se battre !
Madame Sérent avait ouvert la porte à son mari.
— Ils viennent, lui dit celui-ci.
La courageuse femme devint toute blanche, mais son regard ne se troubla point.
— Ménage Daniel, lui dit-elle seulement. C’est un enfant, tâche qu’il soit épargné.
Le père serra la main de cette mère héroïque.
— Et toi, dit-il, viens-tu en ville ?
— Non. Je reste ici. Seule avec deux servantes, je suis moins menacée que si nous nous défendions.
— Peut-être ! fit M. Sérent avec un geste de doute. Allons trouver Daniel.
Appuyés l’un sur l’autre, les époux parcoururent l’avenue et rejoignirent leur fils. Il était précisément à la place où Marine, trois mois auparavant, avait accepté la demande de Breuil.
— Daniel, dit le père en lui touchant doucement l’épaule, ton frère est à l’armée de la Loire, Marc est officier de la garde nationale dans Paris assiégé ; voici l’ennemi… Que vas-tu faire ?
— Combattre à vos côtés, mon père, répondit le jeune homme, et je tâcherai de n’être pas trop imprudent… pour faire plaisir à ma mère.
Madame Sérent prit la tête de son fils dans ses deux mains et la baisa presque avec du respect.
— Allez, dit-elle.
Son mari la serra dans ses bras, et les deux hommes, après s’être armés, sortirent de la maison pour se diriger vers le centre de la ville. Au moment où ils franchissaient le seuil du jardin, la dernière locomotive, conservée pour un cas urgent, partit à toute vapeur dans la direction d’Orléans, entraînant quelques wagons et les employés du chemin de fer.
— Nous voici bien seuls au monde, dit M. Sérent à son fils avec un sourire. C’était la même chose il y a une heure, et pourtant cette vapeur qui s’en va semble la personnification de l’abandon.
— Qu’importe ! répondit Daniel.
Au moment où ils rejoignaient leur compagnie, le jeune homme arrêta son père.
— S’il m’arrivait malheur, lui dit-il tout bas, vous diriez à ma mère que j’ai pensé à elle, n’est-ce pas ?
M. Sérent pressa la main de son fils sans répondre.
— Et puis, continua le jeune homme, j’aimerais bien que le fils aîné de Marine portât mon nom ; c’est ma sœur chérie…
Le père inclina gravement la tête.
— Dans tous les cas, Daniel, répondit-il avec un sourire grave et attendri, son premier enfant portera ton nom ; tu l’as mérité.
— Allons, fit joyeusement le jeune homme en reprenant sa marche.
Un coup de canon partit avec ce bruit à la fois sourd et éclatant qui ébranle si étrangement les corps, même alors qu’il laisse les âmes impassibles, et qu’on ressent intérieurement autant qu’on l’entend par les oreilles.
Les obus commencèrent à pleuvoir sur la ville.
— Sans sommation ? fit Robin, qui se trouva près de M. Sérent derrière une barricade. Ce n’est pas poli !
Un obus défonça le toit de la maison qui leur servait de point d’appui, et la cheminée s’écroula dans la rue avec fracas au milieu d’un nuage de poussière.
— Qu’ils sont gentils ! continua Robin ; ils travaillent à renforcer nos barricades ! Ce trait-là leur fera pardonner bien des choses.
Comment raconter cette journée, qui paraît maintenant un rêve à ceux-là même qui ont combattu ? Pendant huit heures, trente pièces de canon et huit mille soldats furent tenus en échec par douze cents hommes armés de fusils. La nuit descendit lentement sur les rues sans arrêter la fusillade, pendant que les maisons s’effondraient sous une pluie de fer.
— On a tourné notre barricade, dit tout à coup Robin, étonné de ne plus entendre les balles ricocher contre les murailles.
En effet, le tumulte qui se faisait entendre derrière eux, vers le centre de la ville, prouvait que l’ennemi avait trouvé ailleurs un passage.
M. Sérent regarda son fils. L’enfant s’était battu tout le jour avec un calme qui n’était guère de son âge et qui attestait chez lui une bravoure parfaite. Si, profitant de la circonstance, ils rentraient chez eux, qui pourrait les blâmer ? N’avaient-ils pas fait leur devoir ?
Plusieurs maisons brûlaient, éclairant les rues étroites d’une lueur intermittente et sinistre. À cette clarté, le visage du jeune homme paraissait celui d’un jeune héros.
— Retournons chez nous, Daniel, dit tout bas le père.
— Y pensez-vous, mon père ? répondit le fils avec surprise. Nos camarades qui étaient là tout à l’heure nous ont quittés pour rallier les francs-tireurs… Les entendez-vous dans la rue d’Angoulême ?
Le chant de la Marseillaise s’élevait au-dessus des ruines, au-dessus des flammes, coupé seulement par le crépitement de la fusillade.
— Allons, allons ! cria Daniel, qui partit en courant.
Son père le suivit et le rejoignit au moment où éclatait une nouvelle décharge.
— Emmenez l’enfant ! cria Robin, qui les reconnut à la lueur d’un nouveau brasier qui s’allumait tout près.
Et il se jeta instinctivement au-devant des deux hommes. Un Prussien, qui se tenait à la fenêtre d’une maison éventrée, visa Daniel, qui tomba roide.
— Misérable ! cria Robin en tirant de sa ceinture son pistolet de combat.
Le coup partit, et le Prussien disparut dans l’intérieur de la maison.
M. Sérent, son fils dans les bras, s’était retiré sous la porte de l’hôtel du Grand-Monarque, entrouverte pour laisser entrer quelques fugitifs.
— Ah ! monsieur Sérent, votre fils n’est pas mort ? s’écria une femme, les yeux pleins de larmes.
Daniel ouvrit les yeux. L’incendie faisait à la ville un plafond lumineux. Le père vit que la balle avait tranché la carotide ; le sang s’échappait en jets vermeils et réguliers.
— Ma mère, firent les lèvres du jeune homme, et Marine, l’enfant…
Du regard il implorait son père, qui se pencha sur lui et lui donna le baiser de paix.
L’instant d’après, de lui-même il ferma les yeux, peut-être pour ne pas voir la lueur sauvage des flammes, et mourut.
— Je l’emporte chez moi, dit M. Sérent.
On ne se battait plus ; un silence mortel régnait sur la place. L’ennemi vainqueur s’avançait avec précaution, de peur d’une nouvelle surprise. Le père emporta son fils jusque chez lui sans rencontrer d’obstacles. Ceux qui le virent passer se dirent peut-être que cet homme avait assez payé sa résistance ; peut-être aussi n’osèrent-ils pas l’arrêter.
Lorsque M. Sérent arriva à la porte de son jardin, il trouva sa femme sur le seuil. La maison, un peu isolée, la dernière d’une rue sur la crête du coteau, n’avait été visitée que pour la forme. La mère attendait le retour de tout ce qu’elle aimait.
— Blessé ? dit-elle en voyant apparaître le groupe funèbre.
M. Sérent ne répondit pas, alors elle prit doucement la tête de ce jeune corps flexible encore et qui roulait entre ses mains pieuses, et, portant sa part du fardeau, elle entra dans la maison. Ils déposèrent Daniel sur le grand divan du salon, où il avait passé tant d’après-midi d’été à lire, paresseusement couché.
— Il s’est bien battu ? demanda madame Sérent.
— Comme un héros !
— Mon Daniel, mon beau garçon, mon fils ! murmura la mère en se penchant sur le jeune cadavre qu’elle étreignit. Comme un héros… Ô mon fils !
Et elle pleura pendant que le père, accablé, sans larmes, contemplait son désespoir.
Ils furent bientôt arrachés à leur triste contemplation. L’incendie dévorait la ville entière. Allumé méthodiquement, de deux en deux maisons, pour mieux assurer la destruction d’une ville qui avait osé se défendre, il jetait dans le ciel des milliers de flammèches qui illuminaient dix lieues d’horizon. Mais l’ennemi n’entendait pas pour cela coucher à la belle étoile, et la demeure de M. Sérent, épargnée par le feu, offrait un asile fort agréable.
— Vous n’entrerez pas ici ! dit le père au premier qui se présenta sur le seuil du salon où gisait Daniel.
L’officier jeta un coup d’œil sur le cadavre, fit le salut militaire et se retira. Le reste de la maison suffirait.
Le soleil du lendemain se leva sur de telles ruines qu’il ne semblait pas possible de ressusciter jamais la ville morte ; mais cette désolation était bien peu de chose auprès de celle qui remplissait le cœur des parents de Daniel.
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