‹ Louis XVII en ChampagneChapitre 2 sur 11 · 2

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Le 5 prairial an VI, vers cinq heures du soir, la diligence de Strasbourg, venant de Châlons, arrivait à grand fracas dans le village de Mairy-sur-Marne. On sait que les conducteurs n’ont pas besoin du prétexte d’un relai pour faire halte aux auberges ; aussi le sieur Pérotte arrêta-t-il bravement ses chevaux au cabaret accoutumé. Pendant qu’il se fortifiait contre les fatigues futures de la route, un enfant ouvrit la portière, descendit, et s’esquiva. Quelques minutes après, la lourde voiture reprenait sa course et abandonnait le jeune voyageur : on ne pouvait se mettre en retard pour attendre, et d’ailleurs le fugitif avait payé sa place jusqu’au terme du voyage.

Lorsque le bruit des roues fut évanoui au loin, l’enfant, qui d’abord s’était dissimulé, sortit de sa cachette, et par une petite rue transversale se dirigea vers la rivière ; il paraissait ne point connaître le pays, et marcher à l’aventure ; ses hésitations et ses regards incertains prouvaient assez bien qu’il ignorait les lieux et ne savait où il allait. Il n’en faut point tant pour provoquer la curiosité défiante des villageois ; quelques femmes le virent, l’observèrent ; une heure après, devant la mairie, sur le seuil des portes, au coin du feu, autour du souper fumant, chacun s’entretenait du nouveau-venu.

L’enfant avait aperçu une ferme isolée ; il prit à travers champs, arriva derrière la grange, entra dans la basse-cour. Madame Lacroix, la fermière, était occupée à traire ses vaches dans l’étable. Il s’approcha, et s’arrêta près de la porte, sans mot dire. Lorsque la bonne femme leva les yeux, elle vit devant elle le plus joli tableau que jamais peintre ait rêvé. Sur un fond lumineux que dorait le soleil couchant, une figure exquise se détachait en tons assombris ; l’inconnu semblait avoir treize ou quatorze ans à peine ; petit, délicatement svelte ; des cheveux bruns, un teint blanc, pâle ; des yeux calmes et profonds, dont les paupières estompées d’un reflet bleuâtre avaient une indéfinissable expression de douceur ; toute l’habitude du corps, tous les traits de la physionomie, empreints de la grâce adolescente et de l’élégance aristocratique ; un de ces enfants, en un mot, que les mères ne regardent pas sans une tendre et secrète envie.

Surprise et charmée de cette vision imprévue, la fermière offrit au jeune étranger une tasse de lait. Il accepta d’une voix douce, argentine, qui pénétrait au cœur, et, lorsqu’il voulut payer, madame Lacroix se défendit bien fort d’accepter la moindre monnaie. Le petit débat qui s’en suivit fut l’entrée en matière d’une longue causerie, pleine de questions affectueuses et de réponses réservées. L’enfant avoua qu’il était sans gîte, qu’il n’avait pas de passeport, qu’il ne pouvait dire son nom ; il avait fait un long voyage, et l’on s’en doutait bien à voir ses vêtements distingués, mais salis. La fermière lui offrit de partager la chambre d’un « homme de secours » ; il refusa de coucher avec un domestique. Elle mit du linge blanc à son service ; il répondit que, habitué aux chemises de coton, il souffrirait de cette grosse toile. Tout cela si simplement et de si bonne façon, qu’on ne pouvait point s’en fâcher. « Mangez au moins la soupe avec nous, dit la femme ; voici que la nuit tombe ; vous vous logerez ce soir à votre guise, et repartirez demain. » Il y consentit volontiers, après le repas se retira dans la grange, et sur un lit de paille s’endormit profondément.

À Mairy, on ne dormait guère, et les langues marchaient bon train. C’est merveille comme au village les secrets courent, s’insinuent et se propagent : chacun savait déjà que l’inconnu n’avait point voulu se nommer, grave indice ! Les lois sur les émigrés, sur les suspects revenaient à tous les esprits ; on avait conté naguère de si étranges histoires sur les complots des ci-devant nobles contre la patrie ! Il y avait peut-être une conspiration nouvelle. Après tout, pourquoi prétendait-il cacher son nom ? Il n’est point naturel qu’un enfant se promène seul sur les grandes routes. Et puis, ce silence dissimulait sûrement une coupable intrigue : c’était un émissaire ou un espion, qu’il fallait arrêter sans retard. Dès l’aube, plusieurs hommes de bonne volonté coururent jusqu’à Cernon pour prévenir le juge de paix ; celui-ci se transporta immédiatement sur les lieux avec son adjoint ; et, lorsqu’il arriva à la ferme, il trouva l’enfant qui prenait dans la cuisine son premier déjeuner.

« Au nom de la loi, lui dit-il, où est votre passeport ? qui êtes-vous ? »

« Je ne puis répondre », répliqua l’étranger.

Sur-le-champ, le juge décerna un mandat d’arrêt, qui déclarait le prévenu « gravement soupçonné de suspicion ». L’enfant fut donc arrêté, conduit sous bonne escorte jusqu’à la brigade voisine, remis entre les mains des gendarmes, et finalement ramené à Châlons, où on l’écroua dans les prisons de la ville. Le lendemain (7 prairial), il comparut devant le directeur du jury. Interpellé de nouveau sur ses nom, âge, lieu de naissance et demeure, il répartit tranquillement : « que son intention n’était point de découvrir tout cela, qu’on le chercherait assez, et qu’on le trouverait trop vite. » Le directeur, qui comptait sur les ennuis de la geôle pour faire parler son prisonnier, n’insista pas davantage, et laissa passer plusieurs jours avant de le rappeler en sa présence. Au second interrogatoire, le prévenu en effet répondit à tout ce qu’on lui demanda : « il s’appelait Louis-Antoine-Joseph-Frédéric de Longueville ; son père était mort ; sa mère, la dame de Sainte-Émilie, habitait ordinairement Beuzeville, dans l’arrondissement de Pont-Audemer ; lui-même était bien connu chez la marquise d’Herbignac et chez le prince de Monaco. »

Le magistrat se frotta les mains : il avait donc pris la piste de quelque gibier rare dont la capture lui ferait honneur. Mais il comptait sans son hôte, et ne se doutait guère que la chasse allait durer plus de six mois.

Le 7 messidor, le maire de Beuzeville, consulté, répondit qu’il ne connaissait dans le canton ni Longueville, ni d’Herbignac, ni Sainte-Émilie. Ce fut une première déception, que beaucoup d’autres allaient suivre.

Il est vrai qu’une lettre, envoyée de Pont-Audemer (10 messidor), en constatant la même ignorance, donnait une utile indication : elle signalait un second Beuzeville dans le pays de Caux, et conseillait d’y prendre des renseignements. On en prit ; et cette démarche n’eut pas plus de résultat que la précédente. Piquée au jeu, l’instruction se mit en frais de science géographique ; elle découvrit coup sur coup trois ou quatre Beuzeville : Beuzeville-sur-le-Vez, Beuzeville-au-Plain, Beuzeville-sur-Douve. Mais, après une active correspondance, on eut le dépit de s’apercevoir qu’on n’était pas plus avancé qu’au premier jour : l’enfant s’était amusé du juge.

L’affaire prenait dès lors un tour plus mystérieux, un intérêt plus pressant, et il parut indispensable de demander en haut lieu quelques conseils sur la conduite à suivre. Le ministre de la police fut intrigué, mécontent, et même inquiet : il craignait les redoutables caprices de l’opinion publique, qui d’un petit incident peut faire un gros embarras ; sa réponse, brève et impérieuse, ordonnait de continuer les recherches et de tenir le général commandant la division au courant de tout le détail du procès.

Ainsi stimulé, le magistrat-instructeur reprit son enquête avec une ardeur nouvelle, et les dépêches officielles recommencèrent leur course précipitée à travers la France. Mais de Montmartin (25 fructidor), de Coutances (24 fructidor), et encore de Montmartin (29 fructidor), et encore de Coutances (2 jour complémentaire), il ne revenait qu’un même refrain : « nous ignorons tout, nous ne pouvons rien vous dire ! »

Cette fois, le Ministre se fâcha « … Il me semble, écrivit-il, qu’avec un peu d’attention il ne doit pas être difficile de faire parler un jeune homme peu familiarisé avec la dissimulation et les formes judiciaires… » Les interrogatoires se multiplièrent, les témoins furent rappelés, récolés, confrontés : rien n’y fit ; le prévenu maintenait simplement ses déclarations primitives, et répliquait aux interpellations du juge que sans doute on n’avait pas bien cherché.

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