‹ Louis XVII en ChampagneChapitre 3 sur 11 · 3

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Àvrai dire, Louis-Antoine-Joseph-Frédéric de Longueville n’avait pas lieu de désirer impatiemment sa délivrance ; dès le jour de son arrivée, il avait comme par miracle séduit tout le monde : ses geôliers d’abord, puis ses compagnons de prison, et enfin une bonne partie de la société distinguée de la ville. Aussi était-il soigné, choyé, entouré de prévenances ; on avait pour lui des attentions si délicates qu’apparemment il regrettait à peine les châteaux de la marquise d’Herbignac et du prince de Monaco.

La garde de la prison était confiée à une honnête famille, le père Vallet, sa femme Rosalie, et leur fille Catherine, presque bonne à marier. Ces braves gens, à travers la fenêtre grillée de leur loge, voyaient journellement bien des misères ; par exception aux lois de l’habitude, ils continuaient à y compatir. Lorsque l’enfant fut amené par les gendarmes, Rosalie ne put se défendre de le trouver bien jeune et bien joli pour un coupable ; cette sympathie spontanée s’accrut, lorsqu’on sut que l’accusation n’articulait contre lui aucun grief positif, qu’il n’avait commis ni crime ni délit, qu’il était seulement frappé de soupçons vagues, dont le juge lui-même eût été embarrassé de donner l’exacte formule : il n’est pas facile de déclarer sans rire, ou sans faire rire, qu’un petit garçon de treize ans est un dangereux aristocrate. Et puis, les violentes haines de 1793 s’étaient émoussées depuis deux ou trois ans : les grands noms reprenaient sourdement leur prestige ; après avoir maudit les rois, les nobles et les prêtres avec plus ou moins de sincérité, plusieurs se reprenaient à les honorer en secret ; une grande naissance, suspecte encore à la police, n’effarouchait plus l’opinion publique ; et le souvenir des persécutions récentes contribuait à surexciter cette bienveillance respectueuse.

En arrivant à la prison, l’inconnu ne possédait qu’un écu de six francs. Rosalie l’employa pour lui, avec une économie intelligente, ce qui n’empêcha point de voir bientôt la fin de ce mince trésor ; pour satisfaire aux besoins de l’enfant, elle puisa dans sa propre bourse. Mais le petit, qu’elle avait eu l’innocent orgueil de prévenir de sa charité, refusa toute nourriture. Touchée jusqu’au fond de l’âme, l’excellente femme feignit une sévérité qu’elle ne ressentait guère, et menaça son prisonnier du cachot, s’il ne se décidait point à manger. Ce fut pour elle un bonheur, lorsqu’il consentit enfin à recevoir ses bienfaits : tant d’honnêteté, de réserve et de douceur avait éveillé en elle toute la nature maternelle. Plus tard, elle avoua naïvement qu’à partir de cet instant elle l’avait considéré comme son fils : « Je l’adoptai, dit-elle, comme s’il m’appartenait ; je le fis asseoir à ma table ; je l’aimai comme mon enfant ! » Les jours, les mois passèrent sans que cette généreuse bienfaisance se fatiguât jamais : une fois qu’on a commencé, on ne se dégoûte plus de faire le bien.

La meilleure des femmes, dit-on, a encore un gros défaut : elle cause. Madame Vallet fit donc part aux voisins de ses impressions. En quelques jours, malgré les efforts du tribunal pour tenir secrètes ses recherches inutiles, toute la ville sut que la prison renfermait un mystérieux personnage, que le gouvernement s’occupait de lui avec une inquiète ardeur, que l’on n’avait point réussi à constater son identité, que les gens de justice attribuaient à cette prise une importance singulière, que tout dans le prisonnier annonçait une origine et des destinées extraordinaires. Lorsqu’il fut bien démontré par les résultats négatifs de l’enquête que, malgré sa déclaration, il n’appartenait point aux ci-devant ducs de Longueville, les esprits étaient déjà tournés en sa faveur, et l’on supposa qu’il n’avait pris ce nom que pour en cacher un plus illustre encore. Dans cet embarras, les prénoms qu’il s’était attribués parurent un symptôme significatif : Louis-Antoine-Joseph-Frédéric, cela ne rappelait-il pas Louis XVI, Marie-Antoinette, Joseph empereur d’Allemagne, et Frédéric roi de Prusse ? Plus de doute ; il était le Dauphin lui-même, providentiellement soustrait au martyre du Temple. Souvent il suffit qu’un bruit circule de la bouche à l’oreille pour paraître vraisemblable : la rumeur se propagea de porte en porte, de salon en salon. Après tout, qui connaît les ténébreux recoins de la politique ? Rien n’est impossible aux jeux du hasard, aux mensonges des hommes d’État, aux desseins de la prudence divine. Il y eut des incrédules, mais il y eut des croyants ; et les sceptiques mêmes désirèrent voir de leurs yeux l’objet de ces suppositions étranges.

La prison ne s’ouvrit point pour tout le monde. Les simples curieux furent éconduits en vertu du règlement ; les fidèles seuls pénétrèrent jusqu’au jeune prisonnier, le virent, lui parlèrent, et s’en allèrent absolument convaincus. On ne lui avait fait aucune question indiscrète ; il n’avait rien dit qui ressemblât à un aveu ; mais sa beauté, sa jeunesse, la distinction de ses manières avaient une éloquence si persuasive ! À partir de ce moment, sa cellule fut un salon de réception, sa prison un palais en miniature ; chacun rivalisait à son égard de générosité ; une commerçante notable fit meubler et tapisser sa chambre ; un marchand lui offrit des étoffes ; un tailleur confectionna des vêtements ; Madame de B., la comtesse de L. envoyèrent des paniers de fruits. De la ville, des faubourgs, des châteaux voisins affluaient les présents. De vieilles filles dévotes faisaient entre elles des quêtes à son profit. Et, de part et d’autre, la raison de cette charité luxueuse était passée sous silence : il ne fallait pas compromettre le royal enfant par d’inopportunes démonstrations.

Il ne fallait pas non plus que les ennuis d’une longue détention lui fussent trop cruels, et on s’ingénia pour le distraire. Tantôt quelques-uns de ses plus dévoués partisans étaient admis à sa table, qui, pour la circonstance, se chargeait de mets délicats ; les convives quittaient leur hôte, fort avant dans la nuit, heureux de son sourire et du bon tour joué au gouvernement. Tantôt ils se réunissaient dans sa cellule, pour lui tenir compagnie et l’amuser de leur complaisante causerie. Quelquefois, on le trouvait tout triste de sa captivité, il avait des larmes dans les yeux. Que ne faisait-on point alors pour éclaircir ce front soucieux, pour faire rire ces lèvres charmantes ! Il aimait les bijoux : on lui en donnait à pleines mains ; les visiteurs le paraient de leurs montres, les visiteuses lui passaient leurs bagues aux doigts ; par enfantillage, il les gardait un jour ou deux, puis les rendait négligemment, comme un enfant qui ne prend plus de plaisir à ses joujoux.

Ainsi que bien on pense, Catherine, la fille du gardien, n’avait pas été la moins sensible au gentil visage et au doux parler du prévenu : il était trop jeune pour qu’elle se fit scrupule de l’aimer, et trop malheureux pour que cet amour ne lui semblât point une bonne action. Dans sa tendre sollicitude, elle imagina, pour adoucir la détention de son petit ami, le plus aimable stratagème du monde. Comme ils étaient à peu près de même taille, elle lui offrit un jour de revêtir une de ses robes, et de faire avec elle une promenade le long de la rivière. À cette proposition l’enfant bondit de joie. Et tous les soirs, bras dessus bras dessous, le frère adoptif, déguisé en sœur gracieuse, riant et babillant à tromper les plus fins, prenait pour une heure ou deux la clef des champs.

Les passants se retournaient pour suivre de l’œil ce couple coquet, où un artiste eût admiré le plus délicieux contraste : de ces deux fillettes, l’une vive, hardie, friponne, semblait un chevreau en liberté ; l’autre timide, craintive, rougissante, s’effarouchait soudainement sous un regard indiscret.

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