Chapitre 1
Il n y a guère de mélancolie plus épaisse, de tristesse plus lourde que la pensée de vivre dans ces énormes maisons de plâtre, à cinq et six étages, avec leurs innombrables volets gris, comme des poitrines de squelettes à plat sur le blanc sale du mur, de l’ancienne banlieue parisienne. Je parle plus spécialement des quartiers paisibles, honnêtes, où la bâtisse a prospéré grâce aux locataires bons payeurs, où ont pu se former de très longues rues sans air et sans soleil. Le petit rentier qui rente si magnifiquement le possesseur de ces hideux phalanstères a bien raison d’être pour la plupart du temps un imbécile, car qui pourrait, à un certain âge, le temps du repos venu, finir sa vie, non pas même heureusement, mais tranquillement, dans de pareilles conditions d’insalubre laideur et de platitude vénéneuse ? L’homme jeune, le ménage qui a sa fortune à faire ou son pain à gagner sur la vie de tous les jours, peut à la rigueur admettre cette hygiène absurde, s’y faire, la supporter, — au prix de quel ennui méchant, toutefois, de quelles sensations perverses, de quelles envies de briser à jamais ce cadre noir et d’en sortir pour quelles fuites ! Et combien de lamentables culpabilités de quelque ordre que ce soit pourraient s’expliquer, sinon s’excuser, par ces motifs tortueux, inavoués, insoupçonnés, de milieux analogues ou pareils ?
La rue des Dames, aux Batignolles, peut servir de type à ces mornes enfilades de bâtisses à suer les revenus… et la santé des braves bourgeois qu’engouffre et pressure l’immense spéculation moderne sur les immeubles. Relativement passante et très commerçante à proportion, elle présente assez de vie normale et de mouvement nécessaire pour ne pas entrer logiquement dans la catégorie de ce que l’on a appelé des coins d’idylle parisienne. Du reste, le quartier lui-même des Batignolles ne prête pas le moins du monde à ces galantes ou sinistres suggestions, tout entier bâti qu’il est pour la location en masse, sans presque de jardins, ni de murs surmontés de branches, ni de ces terrains à gazon, théâtres de bien des scènes qui ne sont pas toujours polissonnes : l’aspect général y est mesquinement bourgeois, cossu pauvrement, rangé, chiche, mais propre autant que possible en dépit des ruisseaux taris, des bouches d’égoûts insuffisamment étroites, et des bornes-fontaines ridiculement rares. Les magasins, sinon beaux, du moins assez bien fournis et point trop mal décorés à l’étalage, nouveautés, merceries, boucheries quasi-coquettes et charcuteries essayant de rire un brin, foisonnent dans la rue des Dames. Des bureaux de tabac, quelques libraires et plusieurs cafés très anciens mêlent leur superflu bien modeste, au confortable qui fait la gloire des ménagères et la sécurité bourgeoise des habitants de cette étroite, humide, interminable artère principale des Batignolles proprement dites. De nombreuses crémeries à l’usage des employés pauvres et des ouvriers célibataires du quartier, complètent cette physionomie qu’on voudrait croire provinciale, n’étaient telle lacune dans la bonhomie, tel manque de naïveté forte, telle négligence, telle brutalité, telle ignorance bien faubourienne, comme une enseigne prise à un roman qui fut à la mode, comme l’affichage d’une ordure de plume ou de crayon dont Paris seul encore ne rougit point, comme ce je ne sais quoi de trivial et de provisoire qui gâte à Paris et dans ses environs immédiats toute installation de modeste importance.
Au coin de la rue des Dames et d’une des rues qui aboutissent sur le boulevard des Batignolles se trouve une assez grande épicerie. Le magasin s’ouvre à l’angle même de la maison dont l’entrée pour les locataires donne sur la rue transversale. Les boiseries extérieures sont peintes en jaune foncé rehaussé de filets bruns ; le mot « denrées » en gros caractères noirs surmonte la partie du magasin située sur la rue des Dames, les syllabes « colo » continuent cette enseigne au-dessus de la porte vitrée d’entre les deux rues, et la désinence « niales » l’achève dans la rue transversale. La raison sociale « Eugène Costeaux, Leclercq successeur », s’étalait il y a un peu plus de deux ans en deux lignes de lettres rouges imitant l’écriture anglaise sur les battants vitrés de la porte d’entrée du magasin. Le nom « Leclercq » était répété, seul cette fois, sur la dalle de marbre blanc et bleu du seuil étroit qui s’allonge entre deux hauts vitrages grillés à hauteur d’homme. Un paillasson précède immédiatement la porte dont le battant resté libre s’ouvre en dedans. Le magasin est bas de plafond. Son plancher reste poussiéreux bien que balayé plusieurs fois par jour et arrosé tous les matins abondamment, mais il vient tant de monde et la rue est si sale !
A l’époque dont il s’agit, deux garçons revêtus de la longue blouse grise de l’emploi, faisaient le service sous la direction très active du patron et de la patronne. Ceux-ci, de bien braves gens quelconques, tout à leur magasin qu’ils tenaient d’un oncle au mari, mort sans enfants, il y avait une vingtaine d’années, étaient originaires de Saint-Denis, où leurs ascendants avaient vécu de père en fils du même commerce d’épiceries, exercé en tout petit. C’étaient donc des Parisiens de race et d’habitudes, qui ne sortaient jamais, la femme et la fille, que pour aller à une messe basse le Dimanche, le ménage qu’aux jours de réjouissance nationale ou de telles grandes fêtes parisiennes comme l’Assomption et Noël, pour voir les illuminations ou les baraques du boulevard, ou faire hors des fortifications, jusqu’aux premières maisons de Clichy et de Saint-Ouen, un tour dans ce qu’on appelle la campagne chez les petites gens de Paris. Le Spectacle, si cher à tout ce qui provient de la grande ville ou qui vit d’elle, leur était pour ainsi dire inconnu, ainsi qu’il arrive (arrrive) d’ailleurs très souvent aux boutiquiers besoigneux ou simplement sérieux, comme on dit dans ce monde-là. Mais ils devaient à leur origine parisienne comme à l’obstination de leur vie dans ce pourtour de la capitale, de partager avec leurs concitoyens le préjugé, presque la vénération du Théâtre, de ses choses et de ses hommes. Ils recevaient le Petit Journal et en collectionnaient les feuilletons qu’ils prêtaient à des voisins et qui ne rentraient pas toujours aussi exactement qu’il eût fallu pour bien faire. L’épargne la plus stricte sans trop d’exagération toutefois présidait à leurs dépenses de ménage. Une nourriture très simple, bœuf et légumes de la saison, peu de mouton, du veau rarement et presque jamais de charcuterie, le tout arrosé de vin au litre, — égayé de dessert et de café tous les dimanches sans faute et parfois un jour de la semaine, selon le caprice du père, un peu despote, — leur bilan était très simple, comme vous voyez, et peu de nature à nuire en quoi que ce fût à la mise de côté comme au sûr placement des bénéfices réalisés chaque année, de trois mille cinq cents à quatre mille francs en bonnes espèces sonnantes et qui ne devaient rien à personne.
M. Leclercq pouvait avoir dans les quarante-cinq et sa femme dans les quarante ans ; leur fille Louise en avait vingt-deux. Elle tenait surtout de sa mère au physique, beaucoup de fraîcheur sans grande beauté : un nez un peu long, bien modelé, avec une tendance à paraître pointu, de fort beaux yeux bleus et des cheveux châtain-foncé à reflets blonds formaient un ensemble assez agréable que complétaient un front bas et large d’une belle ligne bien précise, et des tempes où le sang jeune épanouissait des veines pâles en deux fleurs d’un violet rose si délicat que l’on eût cru parfois pouvoir s’attendre à voir couler la vie par les pores exquis de cette peau littéralement diaphane. La taille moyenne encore frêle, elle marchait non sans grâce, gesticulait peu mais cependant en vraie parisienne de Paris ; de longues mains blanches aux doigts des mieux faits, des pieds presque mignons ajoutaient à la distinction naturelle de cette fille charmante en somme. La simplicité vraie, absolue, qui est très souvent le partage heureux, l’élégance et l’honneur de ces classes inférieures du commerce en détail, le parfum de ces âmes humbles, régnait dans toute sa personne, souverainement. Son accent légèrement précieux et flûté, — mais née de parents parisiens et n’ayant jamais vécu qu’aux Batignolles, comment voulez-vous qu’elle ne chantât pas, qu’elle ne traînât pas un tantinet en parlant ? — son accent prêtait à sa parole toujours sobre, juste et bienveillante, une musique qui la rendait délicieuse. Ses parents l’avaient beaucoup mieux élevée qu’on n’eût été en droit de l’attendre de gens en apparence si bornés et que leur trafic semblait devoir absorber tout entiers. C’est ainsi qu’elle avait été recommandée à la maîtresse de l’externat de la rue Lemercier pour des travaux d’aiguille et des notions de ménage de préférence à toutes les autres matières enseignées. Bien qu’elle eût montré dès son enfance des dispositions pour le dessin et la musique, ces deux arts d’agrément avaient été rayés de son programme d’études de par un bon sens dont donne trop peu d’exemples notre petite bourgeoisie parisienne d’aujourd’hui, si superficielle en tout autre chose qu’en le travail pour le pain quotidien, où elle est admirable, par exemple, de prévoyance, d’économie et d’honnête savoir-faire. Elle avait aussi, sur l’insistance de ces bonnes gens, suivi un an de plus qu’il n’était d’usage dans l’institution Brodeau le précieux catéchisme de persévérance de M. l’abbé de Guimard, le second vicaire si malheureusement enlevé l’année dernière par les suites d’une bronchite contractée au confessionnal pendant l’effroyable hiver de 1879, à l’affection de son vénérable supérieur, de ses dignes confrères et de tous les paroissiens de Sainte-Marie des Batignolles. Par un sentiment exquis des délicatesses d’une âme de jeune fille, par un tact presque instinctif, infiniment supérieur à leurs habitudes de vie et de raisonnement, les Leclercq avaient compris qu’il fallait à Louise une atmosphère intellectuelle et morale qui fût autre que la leur, moins épaisse, moins saturée d’odeurs mercantiles. De la boutique paternelle elle ne connaissait en quelque sorte que la quintessence, l’expression abstraite seule, la résultante intellectuelle, l’esprit, je veux dire la comptabilité, que ses parents n’eussent pu tenir et dont ils se félicitaient chaque jour de l’avoir chargée en remplacement d’une mercenaire, tant elle s’en acquittait avec zèle et vaillance. Une poésie s’en dégageait pour elle, mêlée aux senteurs prédominantes de l’épicerie, les plus fines ensemble et les plus fortes, les plus intelligentes si l’on peut ainsi parler, cannelles et vinaigres, cires et fruits confits, oranges et citrons, qui lui arrivaient par bouffées vagues, à travers la porte souvent entrebâillée de l’arrière-boutique, où elle se tenait la plupart du temps.
Cette arrière-boutique se composait d’une pièce principale qui servait de chambre à coucher aux époux Leclercq et de salle à manger, et d’un cabinet ne prenant un peu de lumière que par une lucarne percée sur la première pièce. Louise avait son lit dans ce cabinet. Dès le matin la pièce principale perdait l’aspect d’une chambre à coucher, grâce à une alcôve (alcove) fermée à deux battants par une porte de chêne peinte en blanc, à ferrures d’armoire ancienne. La jeune fille, après avoir fait son lit et celui de ses parents, mettait minutieusement en ordre la pièce où ceux-ci avaient passé la nuit. Comme c’était là qu’elle restait dans la journée, occupée à sa comptabilité et aux travaux d’aiguille de la maison, elle avait l’endroit en prédilection, changeait souvent les rideaux de la fenêtre, laquelle donnait sur la rue transversale à la rue des Dames, frottait la haute glace de dessus la cheminée, ainsi que le globe de la pendule et ceux des flambeaux de composition argentée qui se faisaient pendant à droite et à gauche du Léonidas mourant pour Lacédémone, à cheval sur un cadran signé Lepaute à Paris. La table ronde à rallonges qui servait aux repas de famille, recouverte d’une étoffe rouge et noire, garnissait le milieu de la pièce que meublaient deux fauteuils dans des housses pour les époux Leclercq et six chaises d’acajou à siège de velours épinglé violet. Le parquet, soigneusement ciré et frotté tous les trois jours par le plus jeune des garçons de boutique, disparaissait presque sous un tapis un peu criard d’étoffe à bon marché, grand luxe de petite bourgeoisie justifié en l’occasion par une cruelle disposition du père Leclercq au froid aux pieds.
Louise ne lisait jamais : le même bon sens dont il a été question plus haut avait détourné ses parents de l’habitude parisienne de laisser traîner livres et journaux sous les yeux des enfants petits ou grands. D’abord, de livres, il n’y en avait pas un seul chez eux en dehors du paroissien romain de Mme Leclercq, du livre de messe de Louise et des quelques ouvrages classiques qui lui avaient servi à l’école ; quand au Petit Journal mentionné tout à l’heure, Monsieur le lisait au soir, après la fermeture du magasin ; Madame se tenait au courant du feuilleton qu’elle coupait aussitôt après lecture faite et serrait dans un placard à linge dont elle seule avait la clef ; le reste du journal, mis à part dans un coin spécial de la boutique, servait à l’empaquetage des menus objets de vente. On avait dès le principe accoutumé « la petite » à ne pas toucher au journal de peur qu’il pût se perdre ou se salir.
L’enfant en grandissant continua de porter le même respect à la chose imprimée, n’en conçut jamais la curiosité, et, n’en ayant pas goûté la douceur, y restait dès lors absolument indifférente.
Les Leclercq profitèrent tout naturellement, mais, il faut y insister, avec un tact bien rare dans leur classe, de cette heureuse disposition de leur fille et s’arrangèrent pour qu’il parût aller de soi, pour qu’il fût à la fois entendu et sous-entendu que toute lecture oiseuse resterait étrangère à la Ménagère, à la Demoiselle qu’elle était. N’échappaient à cette prohibition tacite et tacitement consentie que les seuls fascicules des Annales de la Propagation de la foi, dont Louise était zélatrice. Ce merveilleux recueil, écrit simplement, rondement, par des hommes d’action dans le plus haut sens du mot, lettrés sans être littérateurs, quelque chose comme les commentaires de César autrement plus militants, inestimable trésor historique et géographique, qui formera plus tard le livre certainement le plus important à tous égards de ce siècle, paraissait aux Leclercq, qui en feuilletaient souvent les livraisons avec le plus naïf et le plus sincère intérêt, tout à fait en rapport avec l’instruction supérieure à la leur de Louise et son éducation religieuse relativement forte : ces excellentes gens, qui participaient largement, on l’a vu et on le verra, aux ignorances de leur caste, à ses préjugés de toute catégorie et de toute saison, à ses entêtements dans la palinodie périodique, du moins n’étaient pas devenus irréligieux, au milieu de la dégringolade morale de ces dernières années dans ces régions peu intellectuelles. Sans jamais avoir pratiqué depuis ses quinze ou seize ans sonnés, — pareil en cette chose à tant d’autres français, — le père Leclercq ne s’était pas laissé gagner à la très basse, très crapuleuse, mais d’autant plus formidable corruption actuelle, œuvre réciproque de la presse et des mœurs, logique, dès longtemps prévue, prédite et… point assez combattue par qui de droit, et dont le trait dominant est le reniement brutal de Dieu, la mort sans phrase à toute idée spiritualiste. Son esprit droit d’origine, solidement trempé pour la bataille des principes de fond dans un long exercice de la probité commerciale la plus scrupuleuse, aiguisé et affiné sur la roue de ce gagne-petit, le commerce en détail, le mettait en garde contre de pareils dangers, — même attaquant de biais, même insinués tortueusement par telle feuille doucereuse. Il approuvait donc ce qu’il appelait « la dévotion » de « ces dames », tout en les plaisantant quelquefois à ce sujet ; mais si peu ! — (« à la Voltaire », comme il disait, croyant dire « spirituellement », — sans quoi eût-il été parfaitement épicier ?) Il revenait très vite d’ailleurs sur ces échappées de la toute petite incrédulité qui était en lui, et qui ne prenaient aussi bien guère place que les jours « d’extra », après le pousse-café bu, en compagnie de souvenirs de jeunesse et de récits gazés, frasques d’adolescent, fredaines d’avant le mariage (bien peu nombreuses en tout cas, car il s’était marié si tôt ! — « trop tôt », ajoutait-il dans ces occasions-là). Mais, en somme, et à part ces bêtises d’un esprit droit mais de très court vol, son langage était respectueux de la religion et de la morale, et des plus convenables, des plus plausibles, généralement. Quant à la pratique de la religion, lorsque sa femme lui reprochait d’être inconséquent dans son abstention comparée à ses paroles, « il faut de la religion, même pour les hommes, peut-être même surtout pour eux », il répondait avec une entière bonne foi, — terrible et lamentable au fond : — Que veux-tu, ma bonne, ce diable de commerce !… Quand je serai retiré, certainement.
Mais Mme Leclercq était la reine des femmes douces ; son portrait sera parfait quand on saura, qu’elle joignait à une grande indulgence pour les autres une sagacité sociale des plus remarquables.
Louise avait donc en somme une destinée heureuse que beaucoup d’autres plus riches ou d’une naissance plus haute eussent pu envier. Aimée de ses parents, estimée d’eux, et mise spontanément par eux à la place sinon supérieure, du moins très honorablement spéciale que ses mérites et son acquis lui assignaient à côté d’eux, rien n’eût paru lui manquer, rien à coup sûr ne paraissait à elle-même lui manquer sur cette terre de demi-bonheurs et dans cette peu récréative rue des Dames aux Batignolles.
Cependant à certains jours, quand il pleuvait, par exemple, que la fenêtre de la pièce du rez-de-chaussée où elle travaillait soit de la plume, soit de l’aiguille, ruisselait ou dégouttait, ou simplement ne laissait passer qu’un jour sale au lieu du jour jamais bien chaud ni clair mais du moins net et doux des beaux temps, l’ennui la prenait, un ennui vague et dont elle n’eût su constater seulement l’existence, loin de pouvoir le définir. Cette fille occupée à des travaux rationnellement équilibrés où l’intelligence et le corps avaient leur juste part, était en outre trop dégagée de toute phrase de roman, de toute conversation pointue, de tout entortillage, de toute chinoiserie de la pensée, pour devoir admettre, fût-ce un instant, fût-ce par surprise, que quelque chose comme un « ennui vague » pût se glisser dans l’active régularité de sa vie. Elle avait bien eu parfois des chagrins plus ou moins vifs, des contrariétés comme tout le monde est appelé à en subir et dont elle se souvenait très nettement, moralisant en elle-même à leur propos, tirant de ces minimes catastrophes la somme d’expériences qu’elles étaient susceptibles de contenir, exploitant jusqu’au souvenir du déplaisir souffert, s’en faisant un cuisant prétexte pour éviter, fuir, ou repousser l’occasion même la plus plausible (en dehors d’un devoir à remplir, bien entendu) de s’y exposer à nouveau ; — mais d’ennui, de cette chose molle, pénétrante, inconsistante comme le brouillard, comme un mauvais air, non, elle n’aurait pu parler d’un phénomène analogue par rapport à elle-même, elle aurait au contraire pu sans mentir nier qu’elle en eût jamais eu conscience.
Et pourtant elle s’ennuyait parfois. Surtout ces jours de pluie dont il a été parlé ; vers le soir aussi principalement en été, quand il fait encore assez clair pour travailler et déjà suffisamment obscur pour allumer la lampe ou les bougies. L’hiver la nuit tombe sans presque de transition, le feu d’ailleurs vit à côté de vous, lumineux et bruyant, cause avec vous, voudrait-on croire, vous envoie sa chaude haleine, vous regarde de ses mille yeux familiers ; mais Ventre-chien-et-loup des fins d’après-midi de la belle saison est vraiment redoutable aux organisations tant soit peu délicates : tout s’efface, s’estompe, semble se désoler, vous laisser seul entre quatre murs d’ombre à tout instant épaissie. C’est alors qu’à l’insu de sa fierté de fourmi qui eût bien envoyé chanter et danser toute idée de vapeurs, de langueur, et autre forme plus ou moins actuelle de l’immortel Ennui, tombait sur elle, lui pesait sur les tempes, s’appuyait à ses épaules cet on ne sait quoi qui trouble le dessein, émousse la volonté du jour et de l’heure, rend le cœur vague, la tête vide, la chair et le sang et les nerfs prépondérants sur l’esprit, et le temps si long, si lourd, si sottement insupportable !
Cela durait peu, quelquefois une minute ou deux, rarement quatre ou cinq ; bien vite les yeux errants, vacants, revenaient sur le surget commencé, sur le total à reporter, — la main pendante ou qui caressait le front du bout d’un doigt sans but, prenait à nouveau la plume ou l’aiguille, — la sage Louise, pratique, sérieuse, pareille à elle-même, descendait de l’hippogriffe, fermait le château en Espagne, se retrouvait aux Batignolles, rue des Dames, dans l’arrière-boutique de son père, M. Leclercq, marchand épicier, successeur de Costeaux, — et comme elle s’y plaisait, toute rassurée, toute chez elle !
Sa mère avait surpris cette presque imperceptible assomption sur la Chimère d’une pensée rendue un instant incapable de lest. Du reste elle n’en parlait pas à Louise, thésaurisant ses observations pour les dépenser au besoin en utiles conseils, en reproches modérés : mais cette rigueur se trouverait-elle jamais nécessaire vis-à-vis d’une enfant aussi sensée, aussi bonne ? On ne savait, pensait Mme Leclercq, qui pouvait répondre ? Et sans s’alarmer elle s’inquiétait un peu.
Louise, on le sait, était entrée dans sa vingt-troisième année. Sans précisément s’occuper d’un établissement pour elle, ses parents ne pouvaient s’empêcher d’y penser quelquefois. A deux ou trois reprises même, à des mois d’intervalle, ils s’en étaient parlé en cette année 188… Dame, ils n’étaient plus tout à fait jeunes, bien qu’encore dans l’âge du commerce actif. Avec l’extrême intelligence de Louise, ses qualités solides, et son bon caractère, il serait évidemment avantageux de lui faire épouser un garçon sérieux, de quelque dot bien entendu, connaissant la partie, dans les vingt-cinq vingt-six ans, fils de commerçants retirés après cession de leur établissement à des tiers, qui reprendrait le magasin avec Louise comme comptable ; celle-ci pourrait aider un peu son mari dans la vente, à l’exemple de Mme Leclercq, — à condition toutefois que cela plût à la chère enfant et ne la dérangeât pas trop des soins du ménage. Eux autres ils se retireraient à Saint-Denis, chez un jardinier de leurs parents qui leur louerait le rez-de-chaussée de sa maison avec un bon coin de son potager qu’ils pourraient cultiver à leur gré ou transformer en pur jardin de fleurs : ils viendraient voir les enfants de temps en temps, les enfants aux grands jours les visiteraient, et tous les et cœtera de cet ordre d’idées.
Mais, mais,… c’était plutôt madame que monsieur qui disait ces mais-là ou les accueillait le plus attentivement quand ils se produisaient dans la conversation. — Et le plus important de ces mais pouvait se développer en ceci : Louise aimerait-elle à se marier ?
Mme Leclercq répondait que non, le craignant, car elle eût bien voulu, elle, d’un mariage au plus tôt. — « Pourquoi donc ? — Une idée comme çà ! — Que le diable soit des femmes avec leurs idées qu’elles ne veulent pas dire ! »
En vérité, sans rien redouter de positif, Mme Leclercq pressentait un malheur,
q