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Chapitre 2

D’abord Louise s’ennuyait parfois (ceci, comme il a été dit, Mme Leclercq le gardait pour elle).
Ensuite il y avait un jeune homme.
Le premier jeune homme venu, joli garçon, tout jeune, employé de commerce, suffisamment éduqué dans le chic et dans le toc, qui s’appelait Léon Doucet, et mangeait régulièrement dans la crémerie contiguë à la boutique des époux Leclercq.

Il venait souvent chez ceux-ci acheter des allumettes et une bougie, s’attardant quelquefois à causer, accoudé au comptoir, politique ou « affaires » avec le père, intérieur et popote avec la mère, et chiffons, avec la fille, quand celle-ci devait, le soir, à l’heure du dîner, suppléer pour quelques instants ses parents occupés à la table et à la cave, — car il était dans les Docks du Blanc, les grands magasins d’en face, l’un des préposés aux articles pour dames et pouvait causer des mille riens de la lingerie féminine en toute connaissance de cause.

Mme Leclercq, avec son œil de mère, de femme, et de négociant parisien — (au fond c’était elle, comme tant de femmes françaises, qui avait l’initiative dans les affaires de la maison) Mme Leclercq avait pénétré au fond du creux de ce garçon. Elle avait comparé ce vide avec le vide actuel de cœur, de tête, et de sens de Louise. La beauté réelle, substantielle, du commis des Docks du Blanc l’effrayait, mère, l’indignait, femme, et commerçant, la dégoûtait.

Un beau jour elle découvrit un immense amour de sa fille pour cette poupée imberbe, et ce quelle pleura ! Sa tête s’y serait perdue sans l’affection maternelle. Son mari, lui, naturellement, ne vit, n’entrevit rien de rien. Les hommes, les pères dans ces questions !

Et Mme Leclercq avait raison… L’amour a souvent été comparé à un aigle. A tort. Parbleu, de l’aigle, il a la rapidité, mais c’est tout. Il n’aime pas le grand jour, d’abord. Ceci dans tous les cas. Puis il ne tue que les faibles, et s’il s’attaque à d’autres par mégarde, ce qui lui arrive souvent, il a lieu de s’en repentir presque toujours. Non, c’est le hibou qu’il rappelle plutôt. Il a l’obliquité, le plumage élastique du hibou ; — et ses serres ! Il a les grands beaux yeux fixes, les belles ailes emphatiques et muettes du hibou, son doux cri sinistre, son élan d’ouate sur la proie jamais manquée, puis, la proie dévorée, le renvoi sourd devers la tour ou le chaume noirs dans la nuit charmante. Mais quelles serres et quel bec ils ont donc, l’amour et le hibou ?

La pauvre Louise, victime dévouée, l’éprouvait, cette fatalité, et devait l’éprouver en tous sens, contre elle, pour elle, par elle !

Doucet ne s’aperçut tout d’abord pas de l’amour insensé de Louise pour lui. Habitué qu’il était aux seules anecdotes de bal public ou de canotage, l’idée ne lui serait jamais venue, il faut lui rendre cette justice, qu’une jeune fille de bonne famille et d’éducation sévère dût jamais prendre garde à sa « pomme » toute destinée rien qu’aux beautés faciles de la brasserie et de l’atelier. Il ne se serait par conséquent jamais mis dans sa petite tête pas méchante au fond, de faire une cour pour le mauvais motif (il se croyait trop jeune et se sentait trop pauvre pour même rêver à du sérieux dans cet ordre d’idées) chez des gens calés comme les Leclercq. D’ailleurs le genre de charme de Louise n’était pas pour l’attirer. La jeunesse moins piquante que délicate de Mlle Leclercq, sa modestie un peu hautaine et l’habitude chaste de toute sa démarche ne disaient rien aux sens naïfs de cet adolescent trivial.

A la fin pourtant, à force d’avoir ses regards croisés par ceux de Louise aussitôt éteints sous des palpitements de cils, et de remarquer sur son visage ce va-et-vient des couleurs qui décèle encore plus la passion que la pudeur, il lui fallait bien se rendre à l’évidence et reconnaître ce qui l’effraya tout d’abord. Mais de ces frayeurs-là, on s’en remet vite à vingt ans, et dès qu’il se vit aimé, sans aimer il désira, et dès lors sans plus y réfléchir, il manœuvra au-devant de la marche en avant de Louise.

La pauvre fille fut vite « perdue ».

Comment arriva la catastrophe, c’est ce qu’il est inutile de préciser : la vie parisienne de ces régions a tant de coins et de recoins, d’allées et de venues, de carrés d’ombre et d’occasions pour quelqu’un de très pur ou de très brutal, qu’on serait surpris de compter tous les malheurs dans ce genre qui s’y préparent et s’y installent. Louise tomba victime de cette malice des choses autant que de leur ennui intrinsèque, cet ennui qui la déprimait depuis son enfance, à son insu, malgré son héroïsme inconscient et la simplicité presque virile de ses vertus.

Pendant quelques jours ce fut pour la chère enfant un délice énorme, un vertige de joie. Son innocence gardée en dépit de la faute, ou plutôt l’ignorance de son innocence envolée (où ? qu’en savait-elle ?) la faisait à son tour désirer et se complaire à l’assouvissement du désir… Hélas ! le sang et les nerfs l’emportaient sur les pauvres principes, sur l’âme vaillante mais faible, sur la raison, sur l’amour filial, sur le juste orgueil, sur tout ! Et que celle qui fut sans faiblesse lui jette la première pierre !

Puis l’effroi vint avec l’excès. Car ils avaient mille ruses pour se voir trop longtemps, et Louise n’était pas la plus malhabile ni la moins ardente à trouver de ces rendez-vous instantanés, en quelque sorte sous l’œil et loin des regards de ses parents.

Maintenant que faire ? Elle ne pouvait plus rester. Sa franchise répugnait à ces cachotteries d’ailleurs si graves, puis disons tout, d’ailleurs ici la vérité s’impose cruellement quoique nous en ayons, il fallait plus de champ à sa passion qu’elle avait besoin de place et d’espace pour satisfaire bien, pour assouvir comme il fallait, car la flamme du sang grandissait avec les jours écoulés et c’était toute la luxure, pour parler franc, qui possédait l’innocente, nous maintenons le mot — la luxure bestiale, l’immortelle démangeaison, le besoin impérieux du mâle, non pas l’hystérie, saine et robuste qu’elle était, vierge forte qu’elle sortait d’être, femme qu’elle se sentait depuis quinze jours, femme normale, bon instrument bien manié ; car de son côté Doucet était bâti pour l’amour physique, ardent et caresseur et rieur, souple, d’attaque et de riposte, gai dans l’expansion, allègre après et persévérant sans plus d’effort que cela. Chose naturelle ! lui aussi avait subi une transformation. Et de même que le corps chez Louise s’était magnifié, que sa taille, sa poitrine, ses membres, prenaient de jour en jour plus d’autorité en quelque sorte et de beauté définitive, que ses yeux hardis plus grand ouverts sur les choses brillaient de la lumière nette qui sied à la compagne heureuse d’un homme heureux et jeune et vigoureux, que sa voix avait des notes décidées, graves presque, et doucement, mais pas trop, impératives, — de même ce beau garçon, sans se féminiser au contraire, avait au contact d’une nature distinguée, infiniment supérieure à la sienne (artificiel produit du gamin gentil de Paris un peu formé par la pratique de clientes bien élevées et l’élégance relativement moins calicotière de son genre d’emploi), contracté quelque chose de simple, de bien, dans ses allures. Ses sens glorifiés dans cet amour qui l’élevait, donnaient à sa tenue générale et aux détails de sa beauté un tour plus sympathique vraiment. Son regard brun s’approfondissait en restant vif et toujours un peu luron, le geste devenait sobre et juste, le teint assez haut se nuançait mieux et sa bouche rouge et forte prenait un pli tout à fait viril en même temps que plus avenant, l’esprit aussi se dégourdissait. Plus de niaiseries rapportées du rayon, plus de jeux aisés ou non de mots. Convenance, discrétion, égalité de manières et en somme de l’amabilité sincère. C’est que l’amour l’avait investi à la longue. Une immense reconnaissance, la satisfaction, le bonheur complet, la fierté d’avoir une telle maîtresse, fierté plausible qui était encore de l’hommage, et toute bonne volonté devers Louise complétaient la dangereuse métamorphose de Doucet. Est-il besoin de dire que des deux amants c’était Louise qui dominait, et son sérieux quand ils étaient bien entendu, de sang rassis, sa parole calme mais définitivement formulée faisait plier Doucet comme un roseau. Il tremblait de la contrarier, et par suite, de la perdre, et puis ce lui était délicieux de lui obéir !

– Non. Pour toutes les raisons possibles elle ne pouvait, elle ne voulait rester. Elle partirait avec Doucet pour toujours et voici ce qu’elle lui proposa autant dire lui ordonna dans la troisième semaine de leur liaison :

Faire une bourse. Il gagnait deux mille francs et avait une somme de deux cents francs de côté. Elle avait plus encore d’étrennes du dernier jour de l’an et de ses espèces d’appointements comme comptable. Il possédait une chaîne et une montre d’or, elle aussi, plus quelques bijoux, qu’ils pourraient vendre ou engager. Il avait un parent à Bruxelles. Ils iraient là. Elle se placerait comme comptable ou quelque chose d’approchant, lui dans un grand magasin de blanc. On aimait les Français et surtout les Parisiens là-bas. C’était entendu ?

Oui, et la bourse fut faite en huit jours.. Le lendemain ils se réunissaient à une heure convenue de l’après-midi à la gare du Nord.

Elle avait quitté ses parents sans un mot d’adieu, rien, rien et rien ! Ce n’était ni une fuite ni un départ. C’était une destinée qui allait où elle devait aller. Tout sentiment autre que l’amour était aboli pour elle. Son action n’était pas de la révolte même instinctive, mais bel et bien la vie qui passait, la tirant à sa suite. Avec cela le plus grand sang-froid. Valise pleine d’objets utiles adroitement expédiée en secret à la consigne sous un faux nom vraisemblable, sa comptabilité en ordre jusqu’au dernier guillemet et durant toute cette période de préparatifs, comme du reste depuis le jour de sa chute, la même fille docile, soumise, travailleuse et doucement gaie absolument qu’auparavant. Mme Leclercq n’y vit que du feu cette fois.

Il était deux heures de l’après-midi. Le train ne partait qu’à six. Ils allèrent dans un hôtel voisin où ils mangèrent, après quoi Louise demanda une chambre pour la nuit. Ils signèrent M. et Mme Doucet sur le livre de police. Louise avait écrit la première. Doucet était un peu surpris de cette remise du voyage au lendemain, mais il eut tôt compris et certes il ne songeait pas à se plaindre. Le soir Doucet sur son désir la mena dans un café-concert où il était sûr de ne pas rencontrer de camarades. Ce spectacle lui plut beaucoup comme il doit plaire, en dépit des sots, à tout spectateur neuf, par sa franchise et sa variété, de même qu’il plaît aux dégoûtés de la musique et de la littérature courantes par son outrance.

Rentrés à l’hôtel et couchés, comme Louise avait joui de toute cette intimité du linge dernier, du lit à deux, de l’entrée à corps perdu dans les bras, sur le sein, dans tout l’être l’un de l’autre ! Doucet bien qu’assez habitué à des fêtes analogues mais qu’incomparables ! n’en revenait franchement pas de ce qu’il aurait pu appeler sa gloire. Par moments il se pressait le front dans une main et accoudé sur les oreillers, regardait un gros moment Louise, puis le plongeait sous l’épaule d’elle, aux longs cheveux d’ombre d’or. La bougie s’éteignit. Ils s’en passèrent et le petit jour les retrouva joyeux et plus réveillés que lui.

Deux heures après, tout en s’habillant sous mille baisers et caresses partout, au cou, sur le dos, au long des reins et des jambes, sur les pieds et au bout de chaque doigt, de l’endiablé Doucet, Louise écrivit au crayon, vite et mal, comme pour se débarrasser d’une corvée, le mot suivant à ses parents :

Je pars. Rassurez-vous. Je suis et serai heureuse. Prenez pour les écritures Mlle Moreau. C’est une bonne femme qui me remplacera avantageusement.

Votre fille qui vous embrasse.

Louise.

D’autre part Doucet avait assuré ses derrières et sur l’avis de Louise, pour le cas où ils échoueraient à Bruxelles, s’était ménagé une rentrée aux Docks. Un ou deux confortables mensonges réglaient au mieux ses affaires partout jusque chez sa mère, infirme et gâteau qui même lui avait donné deux billets de 50 francs en lui recommandant l’économie. De la sorte ils se voyaient quelque pain sur la planche et un bon mois libre à partir de ce jour.

A Bruxelles tout leur réussit. Le cousin de Doucet fut charmant, comprit à demi-mot la situation des jeunes gens, apprécia tout ce qu’il y avait de sûr et de solide dans Louise, alla jusqu’à la trouver un trésor pour le « petit » comme il disait en parlant de Doucet qui au bout de deux jours fut placé aussi avantageusement qu’à Paris et avec plus de chances d’avenir. Louise trouva aussi quelque chose, mi-éducation, mi-tenue de livres, de très sortable.

Ils louèrent une belle chambre garnie où ils furent heureux sans nuage. Louise était d’une résolution mais d’une grâce parfaites ; attirante, séduisante, épouse et maîtresse au point que jamais la moindre idée d’une autre femme ne se dressa durant ce temps paradisiaque dans les sens ni même dans l’idée de son amant, que, jamais lui, habitué aux longues soirées de bals ou de cafés et aux « rentrages » tard, ne sortit qu’avec elle au bras, ne faisant pas de camarades tout en se maintenant cordial avec ses entours. Louise s’enfonçait de plus en plus dans son bonheur. Elle aimait son beau Léon tant et tant ! Sa tendresse, sa bonne humeur, ses petits soins et son obéissance l’enveloppaient, comme son amour toujours en éveil d’ardent gamin promu tendre amoureux la pénétrait. Elle ne pouvait se lasser de le contempler, d’entendre sa voix forte et douce qui ne proférait plus maintenant de vulgarités. Elle se pâmait à ces yeux plutôt petits mais si vifs et voluptueusement fendus que voilait d’une légère humidité le frisson des minutes adorables, à ce nez fin un peu relevé de l’extrême bout, juste assez long, aux ailes vivantes, à cette bouche forte dont la lèvre supérieure un peu surplombante sombrait d’une petite ligne de soie noire qui était une moustache, cette bouche à tant de sourires, à tant de baisers savants, ingénus, fous ! Des cheveux courts avec une petite disposition à friser folâtraient en mèches noires sur un beau front blanc moyen, et le menton et la joue et le cou d’une belle carnation un peu vive et de magnifiques dents contribuaient à l’aspect sensuel et irrésistiblement gentil de cette tête tant baisée, caressée à deux mains, bercée sur l’épaule et dans les bras et sur les seins et dans les seins ! dans tous les sens.

Un matin, elle lui dit : je suis enceinte.

Ce fut une joie !

Doucet voyait son couronnement dans ce fait, l’apogée et le définitif de sa jeunesse qui lui semblait être et qui était en fait la plus heureuse qu’on pût rêver.

Louise plus profonde, d’une imagination moins fleurie, sentait là une consommation, une consécration, et son bonheur n’en existait que davantage.

Huit ou dix jours passèrent d’enfantillages délicieux. Serait-ce une fille ou un garçon ? Et tous les projets bêtas mais si gentils d’usage. Et un redoublement d’amour et d’amours !

Un matin la pensée de ses parents frappa Louise, tout d’abord à l’endroit sensible…

Les pauvres gens, eux aussi, avaient goûté ce délice quand elle fut conçue, et maintenant !

Et les visions du cœur ! Leur désespoir, peut-être quelque malheur cérébral ou encore pire. Et les réflexions d’après. Ils avaient été si bons pour elle, elle enfant unique, leur joie ! Les avoir quittés si sèchement ! Sans doute, certes, elle referait ce qu’elle avait fait, avouaient ses manières de remords : Léon avant tout, et Léon le verrait ! Mais maintenant, — ici la chrétienne reparaissait, — le devoir aussi, un devoir doux, revoir ces gens qu’elle avait désolés et qu’elle consolerait, ne sacrifier qu’elle-même, faire une part magnifique à Léon — et plaire à Dieu.

Comme Léon, selon son habitude après leur lever, se tenait à genoux les deux coudes sur les genoux d’elle éprise, leurs yeux perdus dans leurs visages, elle lui dit lui passant la main sur les cheveux lentement, s’arrêtant quelquefois :

– Mon Léon, tu sais que je t’aime plus que moi-même et que tout au monde. Je suis toute à toi, donnée et prise. Tu m’as conquise absolument. Ton sang coule dans mes veines et ta chair respire dans mon sein. Mais, homme chéri, il faut penser à toi. Je ne puis plus faire ton bonheur que loin de toi désormais. Loin de toi par l’espace, car je serai toujours là par le désir et par toutes mes actions et par toutes mes pensées, qui ne seront que pour toi. J’ai des parents que j’ai laissés, il faut que j’aille les retrouver et consoler les derniers jours que je leur aurai tant avancés. Tu resteras ici où tu seras mieux qu’à Paris. Je t’écrirai tous les jours. Et puis je le veux, tout ton bonheur est dans ma volonté accomplie. Tu verras qu’il y a autant de plaisir dans la privation comme ça que dans la satisfaction…

Tout cela moins bien dit, plus délayé, plus à la portée du pauvre garçon ébahi mais que, par degrés, cette parole accoutumée ramena au calme et qui finit par dire oui, oui, et par s’en aller à son magasin tout en pleurant après avoir promis d’être sage.

D’ailleurs, dit-elle, je ne pars pas encore. A ce soir, cinq heures.

Elle lui donna une nuit qui les mena, ravis, extasiés, exténués, jusqua midi. A deux heures elle prenait le train de Paris, le laissant triste à mourir, mais calme et comme vaguement espérant.

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