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Chapitre 3

Il y a, dans l’église dartreuse de Sainte-Marie des Batignolles, à droite en entrant par le bas côté, un Christ en croix, grandeur naturelle, effroyable et merveilleux, quelque débris d’un couvent espagnol pillé sous le premier Empire, retrouvé chez un marchand de bric-à-brac, respectueusement restauré, repeint et réédifié contre un mur chargé d’ex-voto tout flamboyant, dans l’éclat d’innombrables petits cierges votifs, d’un large ruban d’or formant gloire, qui serpente autour de l’image sainte. Cette statue est de bois, d’une belle anatomie. La tête très grosse en raison évidemment de l’élévation énorme où ce crucifix devait se trouver dans la chapelle conventuelle (espagnole, ne pas l’oublier) crie penchée, et sa convulsion épouvante dès d’abord, puis touche infiniment, tant il y a de douceur restée, d’esprit de miséricorde et de pensée vraiment catholique dans ce visage en avant qui se meurt et qui meurt pour tous. En bas, au-dessus d’un tronc, ces mots : cinq pater et cinq ave. J’aime pour ma part cet appel à la munificence des fidèles pour l’entretien glorieux du Simulacre et ce rappel aux prières efficaces de surérogation.

A six heures juste, comme on ouvrait l’église, Louise qui avait couché à l’hôtel entrait se prosterner aux pieds du douloureux Symbole. Elle y resta longtemps ; son industrie catholique lui suggérait de n’aller pas plus haut d’abord et de déposer, en ce lieu humble et par devant la seule représentation sensible des saints mystères de l’autel, le fardeau de ses péchés si griefs pour ensuite, humiliée et toute encore, par le péché mortel non remis, dans la main de son Sauveur et de son Juge, mais assouplie, la langue purifiée par la prière vocale, — elle avait récité plusieurs chapelets de pure supplication et non les cinq pater et cinq ave prescrits en vue d’indulgences qui ne peuvent s’obtenir qu’en état de grâce, — pour le porter ensuite au confessionnal. Ses aveux furent courts. L’absolution obtenue, elle assista à l’une des messes célébrées à l’autel de la Sainte Vierge, au bout de ce même bas côté, puis communia.

Rentrée rue des Dames, elle trouva au comptoir le plus âgé des garçons qui lui apprit que son père était mort il y avait six semaines d’une attaque d’apoplexie foudroyante en sortant de déjeuner, et que sa mère ne valait pas beaucoup mieux, ayant été prise ce même jour d’un tremblement par tout son corps. Depuis ce temps elle n’avait pas quitté le lit. Le médecin ne lui donnait pas un an à vivre. La tête y était pourtant encore et dès le commencement Mme Leclercq avait fait venir Mlle Moreau qui tenait les comptes et servait les clients alternativement avec lui, Ernest. Tout ceci raconté d’une voix tremblée par le jeune homme en longue toile grise. Louise, immobile dans sa toilette sombre, accueillit d’un lent soupir ces nouvelles dont elle se doutait puis alla voir sa mère. Elle la trouva yeux grands ouverts qui se laissa baiser sur les joues et ne lui dit que ces deux mots : — ô Louise ! A quoi celle-ci répondit : maman, je suis rentrée pour toujours, ne vous inquiétez de rien. Tout ira pour le mieux. Prions pour mon père et pour votre santé. Dieu sera bon.

Elle parlait d’autorité. Rien d’inutile dans son discours ni dans son verbe. Une décision absolue la dirigeait, une conviction inébranlable, la certitude même. Sa mère subit tout de suite cette volonté raisonnable, froide, douce et qu’elle sentait réparatrice. Elle ne revint jamais sur le passé. Mlle Moreau et Louise gouvernaient la maison. La première arrivait à huit heures, prenait ses repas chez Mlle Leclercq et ne repartait que quand on fermait. Les garçons couchaient dans une mansarde de la maison. Ces jeunes gens étaient bien convenables, comme disait le pauvre M. Leclercq. Quoique âgés de dix-huit et seize ans, les deux frères se montraient dévoués, actifs, probes et comme des enfants de la maison. S’ils avaient quelque amourette là-haut, où logeaient les bonnes, il n’y paraissait ni à leur exactitude ni à leurs dépenses ni à leur langage, qui était toujours des plus respectueux.

Louise tint parole à Léon et lui écrivait tous les jours. Ses lettres plus maternelles encore que conjugales faisaient le meilleur effet sur le bon garçon. Elle le mit au courant de la situation, — lui promettant, et Léon savait bien que promettre pour Louise c’était tenir, — de se marier avec lui aussitôt que serait morte sa mère malheureusement condamnée par les médecins. Ils vivraient à Bruxelles de sa place à lui et de la petite fortune qu’elle réaliserait par la vente du fonds d’épicerie en outre des économies du ménage Leclercq.

Léon se résignait, se tenait sage, sourd aux grosses tentations belges, tout à Louise et à l’avenir en elle.

Ce fut patiemment donc en somme qu’il attendit. Il avait fait part de son changement à sa mère avec laquelle il garda de bons rapports et dont il pouvait attendre quelques mille francs. La mort de Mme Leclercq (Leclerq) prit place deux mois après le retour de sa fille qui l’avait soignée divinement. La vente du magasin s’opéra dans les meilleures conditions et le mariage put avoir lieu avant la naissance de Léonie Doucet, que celle d’un Louis suivit à un intervalle d’un an.

Le ménage est heureux. Léon est devenu un homme intelligent. Il reste enjoué, de bonne composition et pour toujours reconnaissant à sa femme. Elle, c’est la bonne chrétienne, la mère par excellence, l’épouse aimante et la femme forte, en un mot l’unième sur mille.

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