Chapitre 2
— Eh bien, ma nouvelle cousine, vous voici donc aussi prise dans la nasse, la grande nasse ? demanda joyeusement Georges Varin à la jeune mariée, lorsqu’après le repas de noces on se dispersa dans les salons de l’hôtel à la mode qui leur offrait l’abri banal de ses corniches dorées.
Lucie sourit d’un air heureux ; tout lui paraissait adorable : le dîner auquel elle n’avait pas touché, les visages des invités, les toilettes des dames, jusqu’aux cravates blanches des messieurs, un peu fripées cependant par les diverses péripéties de la journée.
— Savez-vous ce que c’est que la grande nasse, ma cousine ? demanda la petite madame Georges Varin en s’approchant du groupe. Demandez à votre mari qu’il vous fasse lire les Quinze Joyes de Mariage, et vous le saurez.
— Il faut garder cela pour quand la lune de miel sera finie, reprit Georges, en réponse au sourire inquiet de Lucie ; Berthe est vraiment trop pressée de vous faire connaître l’envers du bonheur.
Berthe se mit à rire ; ses dents blanches avaient l’air de petites amandes, et ses lèvres rouges ressemblaient à des cerises ; elle secoua ses cheveux blonds follets, que jamais elle n’avait voulu soumettre à la règle d’alors, aux bandeaux plats, lissés soigneusement.
— Regardez donc, Georges, si notre cousine n’a pas l’air absolument indignée. Ses yeux vous demandent clairement : Est-ce que les lunes de miel finissent ?
— Mais oui, cousine, elles finissent ! répondit le jeune homme en répondant directement à la question muette que lui adressait en effet Lucie ; la nôtre est finie depuis un grand mois, n’est-ce pas, Berthe ?
— Oh ! mais nous, nous n’en avons pas eu, répliqua la jeune femme d’un ton insouciant ; cela se passe de mode, vous savez, et nous sommes si comme il faut, nous autres gens du monde !
Georges regarda sa femme d’un air singulier, moitié reproche, moitié raillerie ; mariés depuis deux mois à peine, ils se sentaient aussi étrangers l’un à l’autre que s’ils fussent venus des extrémités de la terre se rencontrer par hasard dans ce salon banal, pour se séparer cinq minutes après. Ce n’était pas la faute du mari ; ce n’était peut-être pas non plus celle de la femme ; c’était probablement celle des parents qui avaient arrangé ce mariage pour la plus grande gloire de leurs fortunes et de leurs convenances. Les jeunes époux ne devraient-ils pas hériter conjointement un jour d’une propriété à mur mitoyen ? Ce mariage épargnait bien des procès dans l’avenir ; les conditions d’âge étaient satisfaisantes ; Georges n’avait pas d’objection valable à présenter ; Berthe le trouvait aimable et joli garçon ; la cérémonie eut lieu, et, vingt-quatre heures après, les mariés s’apercevaient qu’ils n’avaient aucun point de sympathie commune.
Le cas n’est pas rare ; tout dépend de la façon dont on prend ce petit inconvénient. Les gens bilieux, à tempérament tragique, conçoivent immédiatement des haines forcenées, qui parfois s’arrêtent en route, comme un chien de chasse qui suit une fausse voie, et parfois conduisent tout droit en cour d’assises ; les gens sanguins font des scènes de temps en temps, et prennent leur mal en patience le reste de l’année ; les gens nerveux… les gens nerveux ont tant de manières de se conduire en semblable circonstance qu’on n’en finirait pas de les énumérer. Georges était nerveux ; il prit son parti en homme dépité, car sa femme était charmante, et c’était un honnête homme, disposé à embrasser sérieusement la carrière du mariage et à y mettre le meilleur de son âme ; quant à Berthe, elle se dit que c’était une affaire manquée, et voilà tout. Au demeurant, ils étaient tous deux bien élevés et savaient se conduire noblement dans les circonstances désagréables. Berthe était jolie ; leur train de maison leur permettait de ne se rencontrer que lorsqu’ils le voulaient bien ; ils se résignèrent à vivre ainsi toute leur vie. C’était payer cher l’erreur de leurs deux familles ; mais ils furent d’accord pour reconnaître qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Lucie regardait avec une curiosité mêlée d’un vague effroi ces jeunes gens qui parlaient ainsi du mariage. Se pouvait-il qu’on cessât de s’aimer ? et qu’on pût le dire tout haut, avec un sourire et une plaisanterie ? Il lui semblait, à elle, qu’un tel malheur eût envahi son existence au point de la rendre incapable de songer à autre chose.
Comme elle frissonnait à cette pensée, elle vit s’approcher son mari, son mari ! celui que depuis deux ans elle considérait comme le type de la beauté et du mérite masculins, le seul homme qu’elle eût jamais regardé avec trouble. Il venait à elle, l’air heureux, les yeux brillants, le sourire sur les lèvres… elle sentit son cœur battre fort, puis mourir en elle, à la pensée qu’elle l’aimait, qu’il l’aimait, qu’on ne pouvait plus les séparer, et, par un retour singulier sur ce qu’elle venait d’entendre, elle jeta un regard sur le jeune couple près d’elle.
Ce n’est pas à Lucie, mais à Berthe, que Max avait adressé la parole ; ils causaient comme de vieux amis, dans ce langage aisé, frivole, incorrect et amusant, qui change tous les mois et fait le tour de Paris, marquant par son plus ou moins d’actualité la sphère sociale où vivent les causeurs. La langue que parlaient Berthe et le nouveau marié était le plus pur argot des salons élégants ; pas une expression vieillie, c’est-à-dire en retard seulement de huit jours, mais la fine fleur des quolibets parisiens. En les écoutant, Lucie resta interdite. Il y avait donc un monde, des habitudes, un langage dont elle n’avait pas l’idée ! Son mari savait tout cela, lui : il le lui apprendrait, autant du moins qu’elle en devrait savoir pour ne pas paraître gauche dans le monde où l’on s’exprimait ainsi.
— Ils vont bien ! dit la voix de Georges.
Lucie tressaillit ; cette voix la ramenait au lieu présent, et elle était déjà bien loin dans son rêve, comme dans tous les rêves où paraissait Max.
— Qui ? demanda la jeune mariée.
— Ma femme et votre mari. Ils s’entendent sur un tas de choses dont j’ignore le premier mot… N’est-ce pas singulier que des gens intelligents puissent se désintéresser ainsi de ce qui amuse si fort d’autres gens non moins intelligents ? Pour ma part, j’avoue que les courses et les régates me laissent froid, ainsi que bien d’autres choses.
Les courses et les régates n’avaient pas non plus une influence prépondérante sur les pensées de Lucie ; mais elle n’eut guère le temps de faire cette réflexion ; car on l’entourait de tous côtés, et son rôle de mariée, rôle si fatigant et si pénible, n’était pas encore terminé.
Une demi-heure plus tard, madame Béruel s’approcha de sa fille et lui dit à l’oreille, sans affectation :
— La voiture est en bas.
Lucie tressaillit. Elle allait donc partir. Cette soirée aurait un terme ! Elle ne savait plus l’heure qu’il était, ni rien de ce qui touchait à la vie réelle. Elle se leva docilement, et suivit sa mère dans un petit salon, dont la porte restée ouverte laissait voir la foule brillante et bigarrée des invités. Pendant que madame Béruel lui donnait d’une voix émue quelques indications relatives à la journée du lendemain, la jeune femme distraite regardait par cette baie lumineuse le groupe formé par Max et madame Varin. Assise auprès d’une console, la tête tournée de côté, elle riait avec une coquetterie provocante, et lui, à demi penché vers elle, lui parlait avec une familiarité contenue, qui ressemblait fort à de la galanterie. Un domestique s’approcha et lui dit un mot à voix basse. Il fit un mouvement pour quitter la jeune femme, mais elle se mit à rire derrière son éventail, avec un regard railleur qui retint Max.
— Vous êtes bien pressé ? disait ce coup d’œil audacieux.
— Mais non, vous le voyez, répondit le geste du jeune homme.
En effet, il avait posé ses deux mains sur le dos d’une chaise, et causait comme auparavant.
Le domestique revint à madame Béruel.
— Vous avez dit à monsieur que la voiture était prête ? demanda celle-ci, qui, de sa place, ne pouvait voir son gendre.
— Oui, madame.
— Il vient ?
Par un mouvement irréfléchi, Lucie se jeta entre sa mère et la porte.
— Oui, maman, dit-elle.
Et au moment où elle proférait ce mensonge, le premier de sa vie, elle ressentit au cœur une douleur aiguë, atroce, toute nouvelle, qui la remplit d’une tristesse plus douloureuse qu’un coup mortel.
— Ah ! se dit-elle, je suis jalouse.
Le poids écrasant de cette découverte l’accabla subitement ; mais elle ne voulut pas que sa mère pût deviner ce qui se passait en elle, et, faisant un effort, elle parut avec un sourire sur le seuil de la porte :
— Allez donc, votre femme vous attend, dirent clairement le geste et les yeux de Berthe.
Max tourna les yeux vers l’endroit qu’elle indiquait, et aperçut sa jeune femme qui lui souriait, les yeux pleins de larmes retenues par un suprême effort.
Il ne pouvait voir les larmes, mais il devina le sourire navré, et, sans même un geste d’adieu, il traversa le salon à grands pas. Arrivé près de Lucie, il lut sur ce visage, qui ne savait pas feindre, le trouble d’un chagrin qu’il ne pouvait comprendre et qu’il attribua à la fatigue.
— Partons, dit-il à voix basse, partons vite.
Il jeta un manteau sur les épaules de sa femme, serra à la hâte la main de sa belle-mère, lui donnant à peine le temps d’embrasser Lucie, et un instant après le roulement de la voiture annonça à madame Béruel qu’ils étaient partis.
C’est ainsi que madame Rodey débuta dans la vie conjugale.
q