Chapitre 3
Un mari n’est pas un amant, dit une vieille chanson.
Le malheur de Lucie fut précisément d’avoir un amant en son mari. Max l’aima avec un fervent épanchement d’adoration qui le surprit lui-même, et contre lequel il ne s’inquiétait point de se mettre en garde.
Les meilleurs parmi les jeunes gens, – il ne s’agit point ici des plus mauvais, – ne savent pas ce que c’est qu’une jeune fille, jusqu’au jour où le mariage leur en livre une, avec ses délicatesses d’hermine, sa fraîcheur de sentiments et d’impressions, sa grâce craintive et sa frayeur de sembler trop hardie dans les effusions d’une tendresse permise. Quelques-uns ne voient là qu’une émotion nouvelle, un chapitre de plus à enregistrer au mot « femmes » dans le dictionnaire de leur libertinage ; d’autres froissent sans pitié la pudeur de leur jeune épousée et lui enlèvent toutes les illusions de la vie en quelques jours ; à ceux-là, la commisération d’autrui sera superflue s’il leur arrive malheur : celui qui sème le vent récolte la tempête, dit le proverbe. D’autres, les moins mauvais, s’abandonnent au charme de cette innocence et se passionnent pour la compagne de leur vie : ce fut le sort de Max Rodey ; mais les passions chez lui n’étaient pas de longue durée, et l’amour de Lucie ne parvint pas à provoquer une affection semblable.
La jeune femme fut adorée ; pendant quelques mois, tous ses désirs furent des ordres ; elle vécut dans ces rêves, se demandant chaque jour si l’âme humaine pouvait supporter sans se briser une telle félicité ; puis Max s’habitua à la joie paisible de retrouver à son foyer le même accueil souriant, la même sincérité tendre, et cette jouissance, exquise jadis, passa pour lui à l’état d’habitude, c’est-à-dire au nombre de ces bonheurs dont on ne sait gré à personne, pas plus que les riches ne savent gré au luxe qui les environne de leur épargner les mille soucis de la vie matérielle.
Les jeunes mariés avaient passé l’été à la campagne, dans cette maison voisine de celle de madame Béruel, où ils s’étaient vus jadis pour la première fois. Ces souvenirs n’existaient pas pour Max ; Lucie, avec l’enfantillage de l’amour, et de l’amour chez une fille de dix-huit ans à peine, prenait plaisir à renouer la chaîne de ces mille riens, qui pour elle constituaient tout un monde. Max, d’abord, s’y prêta de bonne grâce et écouta d’un air ravi les confidences que la jeune femme versait dans son cœur avec la sécurité d’une épouse qui se sent aimée. La jalousie qui l’avait si cruellement mordue le soir de ses noces n’avait plus de raison d’être dans le milieu bourgeoisement grotesque où ils se trouvaient alors. Certaines épidémies sévissent, on ne sait pourquoi, sur les villes de province, où la population ne se renouvelle guère que par accident et à de longs intervalles : les jeunes filles s’étaient toutes mariées dans les environs de leur villégiature, et il n’y restait plus pour le moment que des vieilles tantes pincées ou des mères exubérantes. Max s’en amusait parfois le soir avec Lucie, et celle-ci, qui de son naturel cependant n’était pas moqueuse, ne pouvait s’empêcher de rire aux comparaisons que faisait Max entre les grâces artificielles de leurs voisines et les charmes juvéniles de sa femme.
Mais l’automne vint ; l’ouverture de la chasse prouva à madame Rodey qu’une épouse peut avoir des rivales sans chair et sans os. Levé dès quatre heures du matin, Max, si paresseux d’ordinaire, chaussait ses grandes bottes et descendait dans la vaste cuisine dallée, où l’attendaient sa carnassière et son fusil. Dans les commencements, il prenait bien garde à ne pas réveiller Lucie ; mais ces précautions devinrent bientôt superflues, d’autant mieux que la jeune femme, les yeux grands ouverts, lui disait ordinairement : – Je ne dors pas.
Elle eut quelque peine à comprendre la passion de Max pour la chasse ; c’est un goût naturel chez les hommes, artificiel chez les femmes, qui en font parfois parade, mais qui ne l’éprouvent guère si on ne les y provoque pas. Cependant, depuis son mariage, il s’était écoulé cinq mois, et, pendant ce temps, elle avait déjà eu assez d’heures de loisir pour prendre de sa mère nombre de ces leçons de patience dont se compose la vie à deux. Elle avait compris, entre autres choses, que l’amour, suffisant pour remplir le cœur d’une femme à le faire déborder, n’est pour la plupart des hommes qu’un appoint aux préoccupations ordinaires de la vie. Ceci déjà était une désillusion. Mais la résignation, qui était entrée dans son âme avec le premier dard de la jalousie, lui avait appris à envisager la possibilité des désillusions, et elle sut en garder le secret pour elle seule.
N’est-il pas étrange que l’amour se nourrisse de peines autant que de joies, et qu’il supporte des épreuves qui déracineraient toute autre passion ? Depuis le jour de son mariage, Lucie n’avait jamais cessé d’être inquiète, même alors que son mari lui prodiguait les tendresses les plus exagérées. Est-ce la violence même de son amour qui lui inspirait des craintes sur son peu de durée ? Est-ce un besoin inné de mélancolie, qui trouble les heures les plus douces de notre vie ? Lucie n’avait jamais retrouvé sa gaieté calme de jeune fille, ni l’état d’esprit où elle avait passé la dernière journée qui avait précédé son mariage. Le rêve était évanoui, la réalité avait pris sa place, et les réalités, même les plus enivrantes, ont pour les âmes avides d’idéal une rudesse qui ressemble à une désillusion.
Jamais Lucie ne parla à sa mère de cette tristesse étrange qui lui remplissait l’esprit ; si elle se montra plus sérieuse, madame Béruel put l’attribuer au sentiment de ses nouveaux devoirs, et de la responsabilité dont elle-même lui avait imprimé l’idée.
La jeune femme sentait trop que sa mère n’avait plus sur Max les illusions qu’elle s’efforçait de conserver. À madame Béruel moins qu’à toute autre encore, Lucie eût avoué que l’amour de son mari ne lui paraissait pas avoir de racines profondes…
Et, d’ailleurs, à quoi bon parler d’une idée qui, après tout, pouvait être erronée ? La chasse n’était pas une rivale sérieuse ; c’est dans le monde qu’il faudrait voir si Max aimait sa femme par-dessus tout, comme elle l’aimait elle-même, ou bien s’il ne voyait dans le mariage que la consécration d’une liaison aimable et d’un foyer officiel, où il recevrait ceux de ses amis qu’il n’aurait pas pu inviter chez une maîtresse.
Au commencement de novembre, les pluies ayant détrempé le sol, la chasse était devenue non plus un plaisir, mais une épouvantable corvée. Max proposa le retour en ville, et Lucie accepta sans objection. Elle espérait retrouver à Paris l’homme aimable qu’elle avait connu autrefois, et non le chasseur engourdi, endormi, qui disparaissait tout le jour, et, rentré le soir, ne songeait qu’à souper et à faire un bon somme. Elle ignorait heureusement qu’il ne s’abandonnait à de tels excès cynégétiques que pour se distraire de l’ennui qui le prenait dès qu’il restait au logis.
Max était de cette génération d’hommes auxquels a manqué le goût du travail. Ceux-là n’étaient pas pires que les autres, et cependant ils ont donné à la France de tristes résultats. C’est peut-être parce que, à l’époque de leur éducation, on ne savait leur enseigner le goût de quoi que soit.
Les savants étaient accusés de pédantisme ; la grande période poétique et romanesque de 1830 à 1840 était passée depuis assez longtemps pour qu’il fût ridicule de se passionner pour la poésie ou la littérature. Tout le monde n’est pas assez riche pour faire courir, seule occupation vraiment sérieuse et digne d’un homme qui se respecte… Aussi, pendant que de modestes travailleurs préparaient les travaux qui nous ont donné et nous donnent encore tant de noms illustres et de découvertes précieuses, croissait en tout, hormis en science et en sagesse, toute une légion d’hommes ennuyés, qui ne savaient à quoi employer leur temps.
Max ne s’ennuyait pas à Paris, il trouvait toujours quelque distraction, entre trois et six, sur le boulevard ou ailleurs ; mais, à la campagne, il avait fini par se déclarer à lui-même que sa chère petite femme était horriblement sentimentale, ce qui était vrai, et qu’un peu de mondanité, sur tant de poésie, ne pouvait manquer de produire l’effet le plus heureux.
À peine installés, ils eurent, en effet, tant de visites à faire et à recevoir, que les dispositions romanesques de Lucie furent complètement étouffées sous la quantité de noms et de personnes qu’il lui fallut classer dans sa tête, chacun à sa place, et dans un casier approprié à son rang, sa fortune et ses exigences.
Huit mois s’étaient écoulés depuis le soir du mariage, lorsque M. et madame Rodey rencontrèrent pour la première fois M. et madame Georges Varin ; plusieurs visites avaient été échangées, mais on s’était toujours manqué. Ils se retrouvèrent dans un des plus brillants salons de la finance, où l’élégance et la richesse étaient à l’ordre du jour chez les invités ; c’était, à vrai dire, un assaut de toilettes et de diamants, aussi bien que de beauté, chez les femmes. Le premier coup d’œil jeté par Berthe sur sa cousine par alliance lui causa un étonnement sans borne. Jusque-là elle l’avait vue deux ou trois fois, et Lucie lui avait paru une jolie personne sans importance dans ses costumes de jeune fille ; elle fut stupéfaite de la voir apparaître dans sa beauté royale, portant sans embarras le poids d’une robe superbe en ancien damas broché d’or, qui lui donnait l’air d’un portrait de Titien.
Une femme, en se comparant à une autre, peut lui accorder toutes les perfections, hormis une seule qu’elle se réserve et sur laquelle elle ne se croit pas de rivale ; mais Berthe eut beau chercher en quoi elle dépassait Lucie, elle ne put le trouver dans l’ordre des perfections matérielles. Elle se rejeta sur sa plus grande habitude du monde, qui lui donnait une supériorité réelle sur cette ingénue un peu sauvage ; mais un ferment de colère et de jalousie lui resta au cœur, à la vue de cette beauté sculpturale, si différente de sa petite taille et de son minois chiffonné.
— Je vous fais compliment, cousin, dit-elle, quand Max vint causer familièrement avec elle, comme il le faisait autrefois avant son mariage ; votre femme est superbe.
Max sourit d’un air charmé ; il était encore assez amoureux de Lucie pour qu’il lui fût très agréable de l’entendre louanger.
— J’ai entendu dire autrefois, continua la jeune femme, que vous fûtes un grand pécheur devant l’Éternel ; j’espère que maintenant vous avez renié vos idoles ?
— Mais certainement, ma cousine ! dit Max d’un ton gourmé.
Il ne savait comment prendre cette allocution d’un goût douteux. Madame Varin sourit d’un air énigmatique.
— Allons, tant mieux, tant mieux, fit-elle avec une drôlerie d’accent alors fort à la mode ; vous étiez pourtant un joyeux danseur de cotillon ; c’est une perte pour nous autres, pauvres femmes, qui aimons à nous amuser… Mais un homme promu aux dignités du mariage ne saurait sans déroger…
Elle avait ralenti ses dernières paroles, les faisant attendre à plaisir, et elle s’arrêta, traînant la voix avec une coquetterie pénétrante et mystérieuse. Max se laissa prendre au piège.
— Ma foi, cousine, dit-il d’un ton piqué, je ne sache pas que le mariage ait pour effet de priver les gens de tous leurs mérites ; si j’étais bon danseur autrefois, je le suis encore avec la grâce de Dieu ! Voulez-vous en juger ?
L’orchestre jouait une valse devenue célèbre, qui semblait nouer mollement sa mélodie autour des danseurs, et qui les entraînait, bon gré, mal gré, autant que durait son chant voluptueux ; Berthe se leva lentement, appuya sur l’épaule du jeune homme sa main gantée, détourna les yeux et se laissa emporter dans le tourbillon.
Elle valsait admirablement, lentement, sans se presser : on eût dit qu’elle prenait plaisir à voir tournoyer autour de ses pieds l’immense traîne de tulle et de dentelles qui l’entourait d’un nuage vaporeux. Sans dire un mot, sans paraître essoufflée, elle valsait aussi longtemps qu’il lui plaisait. Au bout d’un instant, elle pesa un peu sur le bras de son cavalier, qui comprit ce langage muet. Quand Max s’arrêta, au lieu de le quitter brusquement, elle resta une seconde attachée à son bras, pendant que la traîne de sa robe, suivant le mouvement de la valse, s’enlaçait lentement autour d’eux. Levant alors les yeux sur le mari de Lucie, elle rit un peu, montrant ses dents blanches et menues, puis retira enfin son bras, resté sur l’épaule du jeune homme, et se laissa glisser dans un fauteuil. Max se sentit retenu : c’était la traîne de soie qui s’était attachée autour de lui. Il sourit, regarda les pieds mignons de Berthe, qui, chaussés de bas couleur de chair et de satin blanc, brillaient sur le bord de sa robe légèrement relevée ; puis le corsage qui s’offrait aux yeux comme une fleur nacrée, magnifiquement épanouie ; et une envie brutale, grossière, irrésistible d’embrasser Berthe sur l’épaule lui vint soudainement.
La jeune femme le lut dans son regard, et, d’un air insouciant détournant la tête, elle lui dit :
— Sortez donc des plis de ma robe, mon cousin ; on croirait que je vous tiens enchaîné !
Un couple de valseurs, heurtant légèrement le coude de Max, le ramena à la réalité. Il se dépêtra des flots soyeux et voulut s’asseoir auprès de Berthe ; mais, penchée sur l’autre bras de son fauteuil, elle confiait avec une grande effusion quelque histoire sans queue ni tête à un ancien ami de sa famille, et Max, après avoir vainement essayé d’attirer son attention, piqué, vexé, honteux de l’émotion qu’il venait d’éprouver, se dirigea vers le buffet pour y prendre un sorbet.
Dans l’embrasure de la porte, toujours fort encombrée, il croisa Georges, et la vue de son cousin ne diminua en rien son dépit.
— As-tu vu ma femme ? lui demanda Varin, je remorque depuis une heure un banquier autrichien qui veut lui être présenté… Une ténacité incroyable, mon cher ; on ne se figure pas ces choses-là ! Dis-moi où elle est, si tu le sais, pour que je me débarrasse de mon personnage.
Une idée bizarre, insolente, inavouable, traversa le cerveau de Max.
— C’est hardi à toi de présenter des amoureux à ta femme, dit-il d’une voix mal assurée ; elle est assez belle pour que tu cherches à la garder pour toi seul !
Georges réprima un mouvement brusque, qui avertit Max de ne pas aller plus loin, même sur le terrain de la plaisanterie. Les deux amis se regardèrent bien en face : Rodey avait secoué soudain son émotion récente, et pensa avoir fait une plaisanterie ; il n’eût pas voulu se rappeler qu’un moment il avait parlé sérieusement. Georges se mit à rire ; et, ayant appris où l’on pouvait rencontrer sa femme, il prit congé de son cousin avec un geste amical, et se mit à la recherche de son banquier viennois.
Max avait mis le doigt sur la plaie secrète de Georges Varin. Dans les premiers temps de leur mariage, les époux, en reconnaissant qu’ils avaient des goûts absolument dissemblables, avaient commencé par en rire ; Berthe surtout trouvait du dernier comique d’être liée pour la vie à un homme qui aimait le grand air, quand elle était frileuse ; qui voulait dîner de bonne heure, tandis qu’elle n’avait faim que très tard ; qui préférait la campagne à la ville, la musique à l’opérette, les nuances éteintes aux couleurs brillantes, et qui, en un mot, n’avait avec elle aucun goût, aucune idée en commun.
Cette dissemblance de goûts et d’opinions, qui pouvait sembler comique pendant quelques jours, ne devait pas tarder à amener des conflits sérieux. La bonne éducation des jeunes gens les préserva l’un et l’autre des scènes violentes qui se produisent en pareille circonstance chez les gens d’un esprit moins cultivé ; mais une sourde amertume se développa rapidement dans le cœur de Georges, qui avait du mariage une assez haute opinion pour ne pas prendre sans révolte son parti d’une union aussi mal assortie.
Il avait rêvé une maison pleine de joies tranquilles, une existence douce et paisible, des enfants qui grandiraient autour de lui, l’amenant insensiblement au seuil de la vie ; il aimait tout ce qui est fin et discret, les émotions contenues, les paroles à demi-voix, le jour tamisé par les tentures et les rideaux, en un mot, tout ce qui laisse de la place aux sentiments intérieurs ; il se trouvait lié à une femme qui ne recherchait que le bruit et l’éclat, pour laquelle le monde n’avait jamais assez de fêtes ni de distractions frivoles ; son rêve s’écroulait avant d’avoir atteint le faîte de l’édifice : il s’en sentit blessé, et s’il ne le dit pas, c’est qu’il le jugea, dès le premier coup, inutile et ridicule.
Il ne lui restait plus qu’une ressource, c’était de traiter sa femme comme une belle maîtresse, intelligente et bien élevée, à laquelle il donnerait quelques heures de sa vie. La jeune mariée n’eût pas senti ce qu’il entrait d’humiliant pour la femme légitime dans cette manière d’entendre le mariage ; mais Georges avait placé trop haut son idéal pour s’arranger sans souffrance d’un semblable compromis : aussi vivait-il dans une perpétuelle inquiétude.
Il sentait que Berthe ne l’aimait pas, et se demandait ce qu’il arriverait le jour où elle aimerait, ou croirait aimer. C’est alors qu’il maudit la prévoyance paternelle, qui, en arrangeant de longue date un mariage qui semblait devoir plaire à tout le monde, n’avait pas songé à s’inquiéter du caractère et des goûts de la jeune fiancée.
Est-il possible, d’ailleurs, de connaître le caractère et les goûts d’une demoiselle à marier ? Les convenances mondaines ne l’entourent-elles pas de voiles cent fois plus épais que ceux d’Isis ? Avant son mariage, Berthe, élevée dans un couvent mondain, était de tout point semblable aux autres jeunes filles. Bien mise, coiffée à la mode, mais sans exagération, on la conduisait aux concerts du Conservatoire, à l’Opéra-Comique, au Théâtre-Français, partout où les principes permettent à une jeune personne de se montrer avec un chaperon. Qui pouvait deviner que cette pensionnaire modeste aspirait à la grande vie et ne se mariait que pour pouvoir aller partout ?
Il serait injuste de dire qu’elle avait accepté Georges uniquement dans ce but. Elle avait vingt-deux ans, il était grand temps de se décider ; le jeune homme, assez beau garçon pour convenir à n’importe quelle jeune fille désireuse de se marier, lui avait plu de tout point, et elle l’avait épousé avec un sentiment d’aise très prononcé. Le jour de son mariage, en entendant prononcer autour d’elle, dans la nef : « Le joli couple ! » elle s’était sentie orgueilleuse et charmée ; mais ce sentiment superficiel n’est pas l’amour, et l’amour seul, l’amour sérieux et dévoué, eût pu combler le gouffre qui, dès le lendemain, se creusa entre ces deux êtres, unis par erreur et aussi peu faits que possible l’un pour l’autre.
Berthe était coquette : le besoin de recevoir des hommages la dominait tout entière. Après quelques mois de mariage, quand elle se fut hâtée d’apprendre tout ce qu’elle ignorait de la vie, le simple plaisir d’être admirée lui fut insuffisant, il lui fallut quelque chose de plus : le sentiment de sa puissance sur ceux qu’elle voulait séduire. Il lui fallut être sûre que l’homme auquel elle adressait quelqu’une de ces coquetteries provocantes tomberait à ses pieds, s’ils étaient seuls… On se perfectionne vite à ce jeu dangereux : avant d’avoir atteint vingt-trois ans, Berthe était devenue absolument maîtresse d’elle-même ; ce qui est, en pareil cas, le nec plus ultra de la force.
Après avoir présenté son banquier viennois, Georges Varin se mit à errer au hasard dans les salons ; confiant dans l’honneur de sa femme, il pouvait la laisser essayer son empire sur les malheureux qui papillonnaient autour d’elle ; mais ce spectacle ne lui plaisait pas. Il se sentait incapable de l’empêcher ; – de quel droit, puisque Berthe ne dépassait pas ce qui est permis dans le monde ? – et cependant il en souffrait comme d’une atteinte à sa dignité.
Comme il allait un peu indécis, arrêté à tout moment par un groupe ou par un ami, il aperçut Lucie, qui, en le voyant, fit un léger mouvement. Il se dirigea vers elle aussitôt, et, trouvant un pouf vacant auprès d’elle, s’y installa sans parler, avec un sourire confiant.
Il n’avait jamais beaucoup causé avec elle, et pourtant il était sûr qu’ils s’entendraient à merveille. Il y a des sympathies secrètes, qu’un mot décèle, et qui n’attendent, pour se montrer au grand jour, que le hasard d’une occasion ; cette occasion fut pour Lucie et Georges Varin le hasard du siège vacant, qui leur permit de causer à l’aise :
— Vous ne dansez pas, ma cousine ? demanda Varin, en s’installant comme pour un long séjour.
Lucie rougit et répondit :
— Non, mon cousin, je ne danse plus.
— Pour toujours ? demanda-t-il d’un ton comique.
— Pour le moment, du moins, dit la jeune femme avec un sourire honteux et timide.
Georges sentit sa sympathie redoubler.
— J’en suis charmé ; on sera sûr de pouvoir vous dire un mot de temps à autre. Les femmes qui dansent sont inabordables pour ceux qui ne dansent pas.
Berthe passait devant eux, au bras d’un valseur ; elle jeta un petit signe de tête à Lucie, et disparut, comme une comète, suivie par le flot d’étoffes qui formait sa robe. Madame Rodey ne put retenir un sourire, et Varin, qui la regardait, rit franchement :
— Tenez, dit-il, par exemple, voilà ma femme ! c’est, de toutes les femmes, celle que je vois le moins. Le matin, elle dort ; le soir, elle sort ; dans la journée, elle essaie des robes ; elle va je ne sais où, partout, je crois bien. Heureusement, il y a les repas. Mais, comme nous dînons beaucoup en ville, on la met à un bout de la table et moi à l’autre… Enfin, nous nous voyons en voiture, pour aller dans le monde et pour revenir. C’est toujours cela !
En finissant sa phrase, il ne riait plus, et sa voix avait pris, malgré lui, un accent mélancolique. Lucie le regarda avec une sorte de pitié. Elle n’avait pas idée d’une pareille vie ! Son mari n’eût pas demandé mieux que de la lui faire connaître ; mais les soucis de la maternité, bien qu’encore éloignés, lui avaient procuré un peu de repos, de par le docteur.
— Est-ce que cela vous amuse ? dit-elle d’un ton dubitatif.
— Moi ? Grand Dieu, non !
— Eh bien, pourquoi menez-vous cette vie, si elle ne vous amuse pas ?
— Est-ce que vous ne faites que ce qui vous amuse, vous ? demanda Varin d’un ton sceptique. Vous devriez me donner votre moyen, ou plutôt vous devriez le mettre en actions ; il y a de quoi faire une fortune !
— Non, dit Lucie en hésitant ; mais il me semble qu’on est toujours libre de rester chez soi, au moins une fois sur deux… et encore, quelquefois, de temps à autre, en trichant un peu…
— Chez soi, répéta Varin, que faire chez soi ? Est-ce que vous vous figurez que c’est gai d’être tout seul dans un appartement vide, quand les domestiques sont à l’office ou dans leurs chambres, et d’attendre que le roulement de la voiture vous apprenne que madame est rentrée ?… J’aime encore mieux être chez les autres que chez moi, dans ce cas-là !
— Mais Berthe… dit Lucie.
Elle s’arrêta aussitôt, avertie par un sentiment secret qu’elle s’avançait sur un terrain dangereux.
— Berthe n’aime pas à rester à la maison ; ce n’est pas pour cela qu’elle s’est mariée. Mais si vous voulez me donner l’hospitalité, cousine, de temps en temps j’irai faire un bout de causette chez vous. Avez-vous un jour ?
— Non, dit la jeune femme, mais je ne sortirai plus guère. Seulement je ne vous garantis pas la présence de Max.
— Tant pis pour lui ! répliqua gaiement Varin.
Ils continuèrent à causer, et la soirée s’acheva sans qu’ils eussent songé à quitter leur place. Quand Max, qui n’avait pas reparu, vint prendre sa femme pour l’emmener, Georges recommença sa promenade errante dans les salons, à la recherche de la sienne, et il lui sembla qu’il sortait d’un rêve agréable, le rêve d’une causerie tranquille au coin du feu, à la lueur paisible de la lampe, – et la lueur des lumières lui fit mal aux yeux.
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