Chapitre 20
Max eut une fluxion de poitrine, qui fut vite guérie ; dans cette atmosphère égale et sereine, il sentait toutes ses passions se détacher et tomber de lui comme les feuilles mortes se détachent des branches à l’automne. La convalescence dans cette maison paisible, située aux confins de la ville, là où elle touche à la campagne ; l’air du printemps qui lui apportait la bonne odeur des vergers ; la vue de sa fille, si différente de l’enfant dont il avait gardé le souvenir, et dans laquelle pourtant il retrouvait parfois un geste, un mot de la première enfance : toutes ces joies tranquilles et saines pénétraient sa nature molle et changeante, la modelant comme la cire dans l’empreinte des vertus domestiques.
Renée examinait son père avec la ténacité ordinaire aux enfants qui ne se savent pas indiscrets, et souvent Max se troublait devant le regard de sa fille, qui l’interrogeait sans pitié, bien que les lèvres fussent closes. Elle ne l’avait jamais questionné, à l’encontre de Lucie que, du matin au soir, elle accablait de pourquoi de toute espèce. Entre sa mère et cet homme venu en étranger dans leur maison, auquel ne la rattachait aucun lien d’affection ou d’habitude, elle devinait un abîme, et, de peur d’affliger cette mère adorée, elle se taisait, gardant pour elle seule mille réflexions au-dessus de son âge, produit de cette situation anormale.
Elle avait été étonnée de ne plus voir Georges Varin. Mais, pendant la maladie de son père, elle avait attribué cette absence aux préoccupations nouvelles qui excluaient toute idée de repos et de plaisir. Mais quand Max se leva, quand pour la première fois, assis dans un fauteuil, il la pria de lui faire la lecture, elle se promit la visite de son ami pour le lendemain dimanche ; en ne le voyant pas, elle fronça ses petits sourcils, et se dit que cette longue absence cachait un mystère.
Le soir venu, elle se glissa tout près de sa mère, et tout en l’embrassant, la bouche près de son oreille, elle lui chuchota ces mots :
— Maman, est-ce que le cousin Georges ne reviendra plus ?
— Non, dit Lucie sur le même ton, avec la voix lasse d’une femme vaincue par la souffrance.
— Tant que papa sera ici ? insista l’enfant.
Lucie fit un signe de tête.
— Papa restera toujours ? continua la fillette.
— Je ne sais pas, dit la mère.
— Il est donc fâché avec le cousin Georges ?
— Oui.
Renée recommença à embrasser sa mère et ne parla plus du cousin Georges. L’instinct qui l’avait portée à choisir un instant de solitude et à parler bas pour faire ces questions, l’avertit de ne pas insister ; elle pressentait un mystère douloureux, et dans sa petite justice inflexible, elle se déclara que c’était « papa » qui devait avoir tort. Elle le traita avec beaucoup de politesse, acceptant ses prévenances et ses gâteries de la meilleure grâce du monde, mais sans que son cœur fût même effleuré par une tendresse qu’elle n’avait pas appris à connaître dès le berceau.
Max allait déjà bien et parlait de reprendre sa vie ordinaire, quand Lucie provoqua une explication devenue indispensable. Pendant la maladie de son mari, elle avait fait de terribles réflexions ; les conséquences possibles du mouvement qui l’avait portée à retenir son mari malade, peut-être mourant, s’étaient montrées à elle avec tous leurs dangers, et elle avait hâte de régler une situation fausse. Un jour elle s’adressa franchement à son mari :
— Vous aviez parlé, dit-elle, de reprendre votre fortune personnelle ; j’ai fait les démarches nécessaires pour qu’elle soit remise entre vos mains ; vous trouverez tous les documents chez le notaire.
— Vous me chassez ? dit doucement Max, en contemplant l’ovale pur du visage de Lucie, un peu amaigri par les soucis nouveaux de sa vie ; pourtant, si vous l’aviez voulu, j’aurais essayé de redevenir un bon mari ; peut-être à force de soins aurais-je fini par vous faire oublier le passé…
Elle leva lentement la main pour l’empêcher de continuer ; ce geste avait une telle majesté qu’il se tut.
— Jamais, dit-elle, jamais ! Le passé ne s’oublie pas, même quand on l’a pardonné. Je ne vous en veux plus : vous avez souffert, et cela vous purifie ; mais vous ne pouvez plus être à mes yeux autre chose qu’un étranger. Vous avez vu que j’avais élevé votre fille dans des sentiments de déférence envers vous ; je continuerai à agir de même, à cette seule condition : vous ne verrez en moi que la mère de Renée. Si vous vouliez qu’il en fût autrement, j’enlèverais ma fille et j’irais la cacher quelque part, afin qu’elle n’eût point à cesser de vous respecter.
— Vous êtes cruelle, Lucie, dit Max avec un peu d’irritation.
— Ce n’est pas moi qui ai commencé, répondit-elle.
Il sortit sans répondre. Le lendemain, madame Rodey fut priée de passer chez son notaire. Celui-ci lui expliqua longuement combien il était désirable que l’union disjointe se reconstituât au double point de vue de l’intérêt et de la morale ; il s’étendit longuement sur les dangers de la solitude pour une femme jeune et belle, et lui démontra les avantages qu’offrirait pour l’avenir de Renée la présence de son père dans la maison : tout cela sans ébranler le moins du monde la résolution de Lucie, qui répondait à ses arguments par des arguments non moins valables. À bout de ressources, il mit le doigt sur le seul point vulnérable.
— Craignez, dit-il, non sans hésiter, que l’on n’attribue à votre refus un motif autre que le véritable ; M. Rodey, et d’autres, savent que votre visiteur assidu pendant ces années de solitude a été M. Varin… on pourrait tirer de là des conclusions assurément fausses, mais qui n’entacheraient pas moins…
— C’est bien, monsieur, dit Lucie en se levant avec une froideur de glace ; il en sera comme vous le désirez.
Max garda dans la maison la chambre de sa fille, que Lucie installa définitivement tout près d’elle, dans sa propre chambre, afin d’être constamment protégée par la présence de l’enfant. Dès le jour où cette résolution avait été prise, Lucie avait écrit à Georges, déjà prévenu par elle du décès de sa femme.
« Nous sommes malheureux, lui disait-elle, malheureux sans qu’il y ait de notre faute, et nous ne pouvons rien pour nous empêcher de souffrir. La joie de nous voir de temps en temps était, paraît-il, au-dessus de ce que nous pouvons espérer : nous voilà séparés une fois de plus, et plus cruellement qu’autrefois. Soyez sûr pourtant que rien ne me détachera de vous ; de même que rien ne vous détachera de moi. »
Elle n’avait osé ajouter à cet adieu ni une parole d’affection, ni une autre d’espérance ; que pouvait-elle attendre ?
Elle reprit le cours tranquille de sa vie, peu troublée par la présence de son mari, car elle avait mis entre eux une insurmontable barrière de glace, qu’il ne pouvait ni n’osait franchir. Renée, inquiète, attentive, regardait son père et sa mère et continuait à les soupeser dans la balance de son esprit d’enfant, si prompt à sentir l’injustice. Elle voyait dépérir sa mère, qui pâlissait graduellement, ainsi qu’une rose coupée et privée d’eau ; elle sentait sous l’inaltérable douceur de Lucie la tension d’une âme révoltée qui veut à toute force se résigner ; parfois un peu d’amertume se mêlait aux réponses que faisait la mère à ces éternels pourquoi ? de l’enfant, qui effleurent sans le savoir les plus hauts problèmes de la philosophie, et peu à peu la fillette, sans cesser de témoigner à son père la déférence que Lucie exigeait, se retira doucement de sa société, gardant toute sa confiance pour sa mère visiblement et discrètement malheureuse.
Au bout de deux mois, Max, qui n’était pas méchant, n’avait plus d’illusions sur la vie d’intérieur que lui préparait l’avenir ; il comprit que le temps ne pourrait qu’aggraver l’état de tension pénible dans lequel ils vivaient tous deux et même tous trois. De plus, certains détails, certaines paroles échappées autour de lui, malgré la discrétion voulue de toute la maison, lui avaient prouvé que Georges venait voir Lucie avant son retour, et il avait vite renoué le fil brisé de leur histoire.
Il avait trop de foi dans la dignité de sa femme pour la soupçonner d’une liaison criminelle, si difficile que lui semblât à lui-même la pratique de la vertu, et d’ailleurs, son arrivée fortuite n’avait évidemment rien dérangé au cours habituel de cette existence monotone et réglée. Il songea alors que vraiment il n’avait rien apporté de bon dans cette vie à laquelle il avait ravi son unique consolation.
— Je dois partir, se dit-il enfin.
Partir, recommencer son existence vagabonde, et cette fois, tout seul ! Il roula cette idée dans son esprit pendant plusieurs nuits de sommeil fiévreux, et ces deux mots « tout seul » résonnèrent comme le glas continu d’une cloche dans son cerveau malade. Le courage lui manquait pour un tel sacrifice.
Un jour, Renée, assise devant la table de travail, élaborait gravement ses devoirs. Max la regardait avec une attention passionnée. Il s’accouda devant elle, et lui dit avec douceur :
— Renée, ton cousin Georges Varin venait ici autrefois ?
La fillette regarda son père d’un air fort grave et répondit : Oui.
— Tu l’aimais bien ?
— Beaucoup, dit-elle avec conviction, et elle se pencha sur son cahier, pour mettre fin à cet interrogatoire.
Le père se tut un instant ; puis, avec une angoisse mêlée d’un accès d’espérance folle, il lui dit brusquement :
— Aimerais-tu à voyager ?
— Loin, loin ? fit la petite en tenant sa plume suspendue en l’air.
— Aussi loin que tu voudrais.
— Avec maman ?
Max hésita ; mais il n’aimait pas les mensonges directs ; il répondit :
— Avec moi.
— Tout seul.
— Tout seul ; nous irions voir de beaux pays…
— Je ne veux pas quitter maman, fit Renée en s’appliquant à sa page d’écriture.
— Tu l’aimes donc beaucoup mieux que moi ? demanda Max, le cœur serré.
— Mais oui ! pense donc, je ne l’ai jamais quittée ! fit la petite avec une sorte de triomphe.
Elle était bien aise de pouvoir jeter cette pierre dans le jardin de son père, qui rendait sa mère si triste.
Max sentit sa gorge se contracter, et quelque chose qui ressemblait fort à des larmes lui monta aux yeux.
— Alors, tu l’aimeras toujours mieux que moi ? demanda-t-il d’une voix troublée.
Renée eut un remords de sa petite méchanceté.
— Voyons, père, dit-elle d’un ton câlin, c’est bien naturel, n’est-ce pas ? Elle a toujours été avec moi, et si bonne ! tandis que toi, je te connais seulement depuis deux ou trois mois… Ce ne serait pas juste !
Tout en disant ces mots, elle quitta sa place, et pour la première fois, afin sans doute de pallier la dureté de sa réponse, elle s’approcha de son père et lui mit sa tête sur l’épaule, avec un geste qu’elle prodiguait à sa mère à toute heure.
— Tu as raison, fit Max vaincu par l’évidence, ce ne serait pas juste… C’est toi qui me punis, chère innocente, et je l’ai mérité.
— Tu ne seras pas fâché parce que je t’ai dit la vérité ? demanda Renée, un peu troublée par l’effet de ses paroles.
— Non, mon enfant ; bénie soit ta mère qui t’a appris la sincérité. Aime-la ; elle le mérite plus encore que tu ne crois.
L’enfant rassurée retourna à son travail, et Max sortit pour mettre de l’ordre dans ses idées. Il marchait lentement le long de la Seine qui coulait vite ; la verdure des arbres toute neuve sous le soleil de juin lui inspira des pensées douloureuses ; pour lui, Lucie et Renée rêvaient depuis longtemps à leur maison de campagne assez grande pour elles deux, trop petite pour trois. Elles ne voulaient pas l’emmener ; il n’était qu’un trouble-fête pour ces deux êtres qu’à présent il aurait sincèrement voulu rendre heureux. Le poids de ses fautes passées pèserait donc à jamais non seulement sur lui qui l’avait mérité, mais encore sur les innocentes ? Il regretta amèrement d’être revenu ; puis une pensée désespérée lui vint : il tenait la délivrance dans ses mains ; pourquoi ne pas s’en servir ? Il marcha plusieurs heures, retournant dans son esprit la seule solution qui donnât le repos à la femme qu’il avait privée de toutes les joies de la vie et que tout à l’heure encore il projetait de priver de son enfant.
Quand il rentra, son parti était pris.
Le soir, Renée endormie, Lucie s’assit dans le salon près de la fenêtre ; elle pensait à partir pour la campagne, car la chaleur devenait suffocante en ville ; mais elle n’avait pas le courage d’emmener Max dans cette paisible retraite, dont Georges seul avait franchi le seuil. Il semblait à la jeune femme que toute la poésie de son existence, toute la douceur de ses souvenirs allait s’envoler en poussière, ne lui laissant même pas la consolation des larmes, si elle permettait à son mari de pénétrer dans cet asile.
— Lucie, dit doucement Rodey, depuis que je suis rentré ici, vous êtes malheureuse.
Elle se retourna vers lui avec un geste résigné qui signifiait : – Qu’importe, et pourquoi me dites-vous cela ?
— J’ai eu tort de revenir, je le sens ; j’avais espéré autre chose… j’avais également tort : je ne vous connaissais pas.
— Vous ne m’avez jamais connue, dit lentement Lucie avec un geste lassé.
— J’en conviens ; je n’étais pas fait pour vous. Je puis quelque chose pour vous, au moins : c’est de vous délivrer de moi. Je vais partir, et je ne reviendrai plus, cette fois : vous serez libre…
Elle se leva brusquement, et pour la première fois depuis qu’il n’était plus malade, elle mit sa main sur le bras de son mari.
— Vous n’allez pas vous tuer, toujours ! dit-elle avec violence. Vous n’allez pas mettre dans ma vie cette dernière et horrible douleur ?
Il était resté assis et baissait la tête : elle n’acceptait pas même le sacrifice de sa vie ? Que voulait-elle donc, cette femme qui se rassasiait de souffrances ?
— Écoutez ! reprit-elle avec amertume, j’ai pensé souvent que si vous n’existiez plus, la vie me serait douce et facile ; j’ai eu envie de vous tuer, après votre duel, quand j’ai appris votre trahison ; puis j’ai eu horreur de moi-même ; c’est alors que je me suis dit que votre suicide serait le dernier et le plus terrible coup de la destinée ! Toute ma vie, jusqu’à la dernière heure, j’aurais devant moi le spectacle de votre mort, et je croirais que c’est moi qui vous ai assassiné. Si vous ne voulez pas que je vous maudisse, ne vous tuez pas ! Vous m’avez fait assez de mal sans y ajouter celui-ci.
Elle se détourna, faible à la pensée du remords qu’elle croyait déjà ressentir. Il se leva, et se tint debout devant elle.
— Puisque vous le voulez, dit-il, je vivrai. Si je savais comment vous rendre la liberté, je vous le jure, Lucie, je mettrais votre main dans celle de l’homme que j’ai outragé, et qui seul était digne de vous… Je sais que vous l’aimez et qu’il vous aime : je voulais vous laisser jouir d’un bonheur que vous avez chèrement acheté, et auquel je fais obstacle… vous ne le voulez pas ; je respecte vos scrupules. Je partirai pourtant : je vais aller en Amérique, essayer d’y refaire une fortune, pour remplacer celle que j’ai prise à ma fille. Si je meurs, – je vous donne ma parole que ce ne sera pas par le fait de ma volonté ; – vous le saurez aussitôt : toutes mes précautions seront prises dans ce but ; ma dernière heure me sera douce, car elle palliera mes torts envers vous. Alors, Lucie, vous me pardonnerez pour tout de bon ?
Elle laissa tomber deux larmes sur la main de son mari qui cherchait la sienne, et répondit : Allez en paix ! je vous ai pardonné.
Max partit le lendemain. En embrassant sa fille, il lui dit à demi-voix :
— Tu peux écrire à ton ami Georges de revenir.
Lucie le regardait ; leurs yeux se rencontrèrent, et elle lut dans ceux de Max une prière suprême de pardon.
Quand Georges revint, rappelé par Renée, Lucie fut bien près de se laisser tenter par l’idée d’un lien qui n’admettrait plus de séparations ; mais Max, en confiant l’annonce du retour aux mains de l’enfant, avait donné à sa femme la meilleure sauvegarde : l’honneur de la jeune fille fut encore une fois le protecteur de la mère.
Tous les ans, à des dates fixées par lui, Renée reçoit de riches cadeaux de la part de son père absent. Elle lui écrit : sa mère le veut ainsi ; et l’enfant, qui devient grandelette, a réservé une part de son cœur pour ce père dont elle n’entend parler qu’avec une sorte de pitié résignée, et dont l’adieu ému a laissé dans son âme des traces profondes.
Lucie est encore jeune, et pourtant ses cheveux blanchissent, quoiqu’elle soit plus belle que jamais. Georges est devenu tout blanc. Un soir d’hiver, Renée en sautant sur ses genoux l’ayant appelé grand papa, les deux amis échangèrent un regard mélancolique avec un sourire. En effet, comme des aïeux, ils ont renoncé pour leur compte aux joies de la vie, – et depuis ce jour, Georges Varin a gardé pour Renée le nom de grand papa, qui lui donne près de cette enfant l’illusion de la famille.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.