Chapitre 19
Au mois de juin, Lucie se trouva installée dans une jolie maisonnette à une heure de Paris, dans un pays tranquille et verdoyant, où les lignes calmes du paysage semblaient faites pour reposer l’âme aussi bien que les yeux. C’est là qu’elle revit Georges, et leur première entrevue ne ressembla point à la dernière ; rien de fiévreux et de passionné ne vibrait plus entre eux : ils s’aimaient pour la vie et ne seraient jamais l’un à l’autre ; cette double certitude donnait à leur bonheur de se revoir une teinte mélancolique et grave qui fut désormais le ton de leurs entretiens. Quand revint l’hiver, Lucie rentra à Paris, car c’est là qu’on peut le mieux cacher sa vie, et dorénavant les saisons se succédèrent, changeant seulement le lieu de sa résidence, et apportant à chaque retour, dans ce cœur jadis troublé, plus d’apaisement et de sérénité.
Cinq années et demie s’écoulèrent sans apporter de changements remarquables dans cette existence ; Renée grandissait : elle avait huit ans ; et déjà sa mère, se préoccupant de ses études, avait rassemblé autour d’elle les livres et les matériaux indispensables par une éducation aussi forte que celle qu’elle avait reçue elle-même. La pensée que sa fille lui devrait tout, plus encore qu’elle n’avait dû à madame Béruel, lui donnait le courage nécessaire à ces recommencements d’étude, si durs pour ceux qui ont perdu l’habitude du travail. Georges l’aidait dans cette tâche ; il venait le jeudi et le dimanche, comme un écolier en vacances, s’asseoir à la table de famille ; après le dîner, Renée apportait ses cahiers et montrait à son ami les devoirs de la semaine, qu’il examinait soigneusement.
La petite fille avait pris un grand respect pour cet ami sérieux, presque triste, qui lui souriait toujours et ne souriait qu’à elle. Elle l’avait de tout temps vu dans la maison, il n’était étranger à aucun de ses souvenirs, et c’est à lui qu’elle s’adressait pour obtenir de sa mère quelque faveur spéciale, de même que Lucie faisait intervenir le cousin Georges lorsque la fillette avait mérité quelque réprimande plus sévère.
Un jour, aux premières approches du printemps, quand des journées tièdes et délicieuses succèdent à des nuits glaciales, Renée eut une idée étrange. Le Jardin d’acclimatation étalait sur les murailles ses affiches triomphantes ; elle fut prise d’envie d’y aller, et comme sa mère lui promettait ce plaisir pour la semaine suivante, elle eut le caprice, après avoir obtenu ce qu’elle demandait, d’obtenir encore quelque autre chose.
— Nous irons avec le cousin Georges, n’est-ce pas, maman ? dit-elle en câlinant Lucie.
La jeune femme ne répondit pas sur-le-champ et resta pensive, les yeux perdus dans le vague. Elle avait souvent rêvé de faire avec Georges de longues promenades. L’été, elle sortait parfois avec Renée et lui, vers le soir, dans les longues avenues de l’ancien parc royal oublié, dénudé, qui avoisinait sa modeste maison de campagne. Personne dans le village ne la connaissait autrement que comme une dame tranquille, qui ne recevait d’autres visiteurs que le monsieur de Paris. Là elle n’avait pas de convenances à sauvegarder, et elle pouvait marcher paisiblement sous les arbres, en tenant Renée par la main, pendant que Georges lui parlait à voix basse de cent choses banales, précieuses pour eux à cause des souvenirs qu’elles remuaient dans leurs cœurs. Mais à Paris, cet innocent plaisir lui était interdit ; qu’aurait-elle fait si quelque ancienne relation l’avait rencontrée en plein jour avec Georges Varin ? Elle devait cacher son honnêteté comme d’autres cachent un crime.
— Dis, maman, continua Renée avec l’insistance de son âge, nous irons avec le cousin Georges.
Lucie tourna vers sa fille ses yeux attristés et répondit d’une voix douce et ferme que la petite connaissait bien :
— Non ; nous irons seules.
— Pourquoi ?
Cette question prit la jeune femme au dépourvu ; Lucie hésita un instant, puis finit par dire :
— Ce serait trop long à t’expliquer, et tu ne comprendrais pas.
Renée se mit à réfléchir ; sa mère lui avait fait plus d’une fois la même réponse, mais son petit esprit curieux la portait à chercher ce qu’on voulait lui cacher. Après une courte méditation, elle reprit :
— Les enfants sortent avec leur père et leur mère, n’est-ce pas, maman ?
— Certainement, répondit Lucie.
— Le cousin Georges n’est pas mon père, n’est-ce pas ? Non ? C’est pour cela que nous ne sortirons pas avec lui ?
Lucie tressaillit et regarda sa fille avec attention, craignant que quelque propos oiseux ne fût parvenu jusqu’à elle, lui dictant cette singulière conclusion. Mais le visage pur de l’enfant, tourné vers elle, excluait toute idée de curiosité indiscrète : c’était bien de la fillette elle-même que venait ce raisonnement.
— C’est une raison en effet, répondit Lucie, bien que ce ne soit pas la seule.
Renée réfléchit encore, puis soudain, comme si une lumière s’était faite dans son esprit :
— Papa n’est pas mort, dit-elle, car nous n’allons pas au cimetière, comme pour grand-mère Béruel. Maman, où est mon père ?
Madame Rodey regarda sa fille avec une sorte de terreur. Cette enfant allait-elle la condamner à rappeler les souvenirs d’un passé qu’elle aurait voulu anéantir ? Et cependant, avait-elle le droit de bannir à jamais de ce petit cœur l’image de son père ?… Max l’avait bien oubliée, cette enfant qu’il aimait autrefois ! Les représailles ne seraient que justes…
Pourtant, au moment de le condamner, devant le regard de ces yeux innocents qui attendaient sa réponse, elle n’osa le blâmer entièrement, et s’en remit à l’avenir pour prononcer un jugement définitif.
— Ton père est à l’étranger, dit-elle ; il voyage.
— Il ne t’écrit pas ? fit la fillette. Ce n’est pas bien ! Est-ce qu’il est fâché contre toi, ou si c’est toi qui es fâchée contre lui ?
— Ni l’un ni l’autre, dit Lucie avec effort, sans vouloir pourtant se soustraire à cet interrogatoire pénible ; ne fallait-il pas qu’un jour ou l’autre l’enfant s’enquît du père qui l’avait abandonnée ?
— Alors, c’est qu’il ne nous aime pas, reprit Renée avec l’insistance des enfants aimés dont on ne rebute jamais les questions. Ce n’est pas bien ; car nous ne lui avons rien fait !
— Il ne faut pas blâmer ton père, dit Lucie ; les enfants ne peuvent pas tout comprendre.
Renée ne se tint pas pour battue, car après un instant de méditation elle retourna à ses jouets, avec cette dernière réflexion :
— Tant pis ! J’aurais bien aimé que le cousin Georges fût mon père ; il m’aurait toujours aidée à faire mes devoirs.
Lucie soupira profondément à l’idée de ce rêve de bonheur, et sa fille, émue de ce soupir, vit sur le visage maternel tant de tristesse résignée, qu’elle vint l’embrasser en lui disant : Je l’aime bien.
Le soir de ce jour, Renée étant allée se coucher dans sa chambre dont la porte restait ouverte la nuit, communiquant avec celle de sa mère, Lucie, assise auprès d’un feu paisible, préparait consciencieusement les leçons du lendemain, quand un coup de sonnette faible et discret lui fit lever la tête avec étonnement. On la visitait peu et jamais le soir.
La femme de chambre, toujours la même, ouvrit, et Lucie entendit un petit cri de surprise. Une voix d’homme parlait doucement, avec instance ; enfin la porte de la chambre s’ouvrit, et la fidèle servante, d’une voix émue, annonça : M. Rodey.
Lucie se leva brusquement, les yeux pleins d’épouvante, et resta immobile, comme si la foudre venait de tomber à ses pieds. C’était bien son mari qui s’avançait vers elle, mais vieilli, fatigué, usé par la vie et par les peines. Il s’arrêta au milieu de la chambre assombrie, qu’éclairait seule la lampe posée sur la table de travail, et la tête découverte, plein de respect dans son attitude et dans sa voix, il s’inclina devant sa femme en lui disant : C’est moi.
Elle trembla de la tête aux pieds à cette voix qui éveillait en elle les souvenirs d’un passé qu’elle croyait mort. Subitement, comme un éclair, elle revécut les années qui venaient de s’écouler, et elle redressa la tête, en bénissant la règle d’honneur qui lui permettait de regarder en face le mari qui l’avait abandonnée. Si elle avait failli, même en pensée seulement, cette heure du retour eût été effroyable pour elle ; telle qu’elle était, elle regarda l’homme qui se tenait devant elle, et c’est lui qui rougit.
— Je vous demande pardon, lui dit-il, d’une voix brisée ; je n’aurais peut-être pas dû venir vous troubler dans ce repos où vous vivez. Je ne l’aurais pas fait, si notre notaire ne m’avait conseillé de tenter une entrevue… Je n’ai pas voulu venir le jour, craignant de rencontrer ici quelqu’un de vos amis : je ne veux pas vous occasionner d’ennui… Je sais trop ce que vous valez, Lucie, j’ai pour vous trop de respect… mais nous avons des intérêts communs… un instant d’entretien est nécessaire entre nous…
— Asseyez-vous, monsieur, dit Lucie en lui indiquant un fauteuil en face d’elle. Quoi qu’il lui dit, elle aimait mieux l’entendre parler que d’être contrainte à lui parler elle-même.
Il hésita un instant avant de reprendre : tout ce qu’il avait à dire était si difficile ! Enfin il parla, bas et lentement.
— Madame Varin est morte, dit-il.
Lucie tressaillit : ceci était pire que tout ; avait-il l’intention de rentrer à ce foyer conjugal si longtemps délaissé, et traité maintenant comme un pis-aller ? Il continua :
— Elle est morte il y a une quinzaine de jours, après une courte maladie, à Thonon où nous étions établis depuis deux ans. Vous me pardonnerez de vous parler d’elle ; je ne puis faire autrement : les circonstances l’exigent. Quels qu’aient été ses torts envers son mari et envers vous, elle a été pour moi bonne et dévouée, dévouée jusqu’au dernier jour…
— M. Varin sait-il ? interrompit Lucie.
— Pas encore ; j’ai apporté les papiers, et je les lui ferai remettre dès demain.
Madame Rodey poussa un grand soupir de soulagement en apprenant que Georges était libre. Au moins, il pourrait pardonner maintenant… Elle se retourna vers Max, attendant le reste de sa communication.
— Je suis ruiné, dit-il ; la maladie et l’enterrement ont emporté le peu qui me restait de mon capital ; je possède encore ici quelque fortune, et je suis venu vous prier de m’en laisser la libre disposition. Je sais qu’agir ainsi, c’est dépouiller Renée ; mais je suis encore jeune, j’espère travailler, et regagner ce que j’ai perdu. Si vous pouviez lire dans mon cœur, Lucie, je vous assure que vous y verriez la douleur profonde d’un homme qui sent qu’il a fait fausse route, et qui ne demande qu’à réparer ses torts.
Il s’était rapproché en parlant ainsi, et Lucie put voir sur ce visage mieux éclairé les ravages du temps et du chagrin. Les pommettes proéminentes étaient tachées d’un rouge vif, les lèvres sèches avaient peine à laisser passer les paroles ; une toux creuse et convulsive le secoua comme il finissait, et il se rejeta en arrière, de l’air d’un homme qui est las de tout et surtout de la vie.
— Vous êtes malade, s’écria Lucie, très malade… il faut vous soigner.
— Qu’importe ? fit Max en détournant la tête, ma vie n’est plus utile à personne.
C’était vrai ; mais le sentiment de l’humanité fut plus fort chez Lucie que la voix de la raison. Pressant son mari de questions, elle acquit la certitude qu’il était parti malade de Thonon, et que depuis deux jours le voyage et l’inquiétude n’avaient fait qu’aggraver son mal…
— Ne vous occupez pas de cela, dit-il en se levant ; puisque vous me permettez de vous voir, je reviendrai demain, afin de causer d’affaires ; – mais je ne pouvais pas rester plus longtemps sans vous parler, sans savoir comment…
Il défaillait et dut s’appuyer sur un meuble. Lucie, prise de frayeur, sonna vivement ; en même temps que la femme de chambre, sur le seuil de la porte opposée, Renée apparut tout effarée, dans son blanc vêtement de nuit qui lui tombait jusqu’aux pieds.
— Tu es malade, maman ? dit-elle tout d’une haleine ; en voyant son père qu’elle ne reconnut pas, elle s’arrêta, frissonnante, et prise de terreur.
— Ma fille, dit Max en lui tendant les bras, ma pauvre fille abandonnée ! heureusement ta mère valait mieux que moi.
Les yeux de Renée allaient de Max à Lucie avec inquiétude : elle se demandait si cet homme aux joues rouges, aux yeux brillants, n’était pas fou.
— C’est ton père, dit Lucie en la poussant doucement ; embrasse-le.
Renée se laissa faire sans enthousiasme, mais sans frayeur. Elle avait une confiance aveugle dans les paroles de sa mère.
— Je vous remercie, fit le père en s’inclinant vers Lucie. Il tremblait si fort qu’on entendait ses dents s’entrechoquer dans sa bouche.
— Où demeurez-vous ? demanda Lucie.
Il indiqua un hôtel du centre.
— Vous avez pris une voiture pour venir dans ce quartier éloigné ?
— Non… j’étais venu à pied pour me réchauffer… je suis glacé depuis… À demain.
Il s’en allait, suivi par le regard compatissant de sa fille. Sur le seuil de la porte, il fut repris d’une quinte de toux qui l’arrêta.
— Maman, dit tout bas Renée, comme il est malade ! Il va peut-être mourir en route ! Pourquoi ne lui dis-tu pas de rester ?
— Monsieur, dit Lucie d’une voix douce, Renée vous offre sa chambre ; vous êtes trop souffrant pour vous en aller seul, la nuit, si loin. Votre fille vous veillera.
Il voulut parler, mais ses dernières forces l’abandonnèrent, et il tomba dans un fauteuil.
Lucie envoya chercher un médecin, qui trouva le malade dans le lit de Renée, avec sa femme à ses côtés.
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