Chapitre 11
Les pieds de Barthélemy. – L’officier timide. – Régime exceptionnel de ma mère. – Mortifications cachées. – Bonté maternelle. – Noms écorchés. – Brun ou blond ? – Saint-Nazon. – Le bracelet de fer. – Sympathie efficace. – Une inscription. – Le lavis. – La naine.
Nous étions tous, on le sait, d’un naturel fort gai et prêts à rire pour un rien. Aussi notre sérieux poli fut-il mis à une rude épreuve pendant un déjeuner chez une dame de nos connaissances, fort liée, elle et ses enfants, avec toute notre famille.
Pendant le repas, Mme de X… se redressa soudain d’un air à la fois surpris et choqué.
« Comment, Barthélemy, dit-elle alors à son valet de chambre du ton plaintif et sentencieux qui lui était habituel ; vous ne vous êtes pas encore lavé les pieds ? »
Nous restâmes interloquées, regardant involontairement le coupable qui était devenu rouge comme un coq, mais qui restait muet comme une carpe.
« Je vous avais pourtant donné des bas, à condition que vous vous laveriez les pieds, Barthélemy ! continua l’impitoyable maîtresse de maison plus plaintive et plus sentencieuse que jamais. Vous auriez dû le faire, Barthélemy ! ! Réellement vous infectez, Barthélemy ! ! ! »
Et patati, et patata… un discours en trois points avec le nom du malheureux à chaque virgule… c’était à la fois cruel et désopilant.
Je ne conçois pas comment « Barthélemy », écorché moralement dans son amour-propre comme son saint patron le fut en réalité, ne s’enfuit pas dès le premier paragraphe de l’exhortation !… mais non ! le sotichon demeurait là, tête basse, bras ballants, et subit jusqu’au bout cette éloquence dont nous étions les auditeurs ahuris. Ma mère, mes sœurs et moi, nous nous pincions les lèvres, tremblant de nous entre-regarder, car nous n’y eussions pas tenu… Mais l’attitude passive de « Barthélemy » nous intéressait et captiva peu à peu notre attention, ce qui nous sauva du fou rire redouté.
Ce fou rire, nous l’eûmes un soir chez l’aimable et hospitalière marquise d’Aiguevives, belle-mère de ma sœur aînée. Nous avions été y passer quelques mois au moment de la naissance du second enfant de ma sœur et nous nous tenions habituellement chez la marquise dans son magnifique salon tout tendu de gobelins merveilleux.
Pour les soirées intimes deux lampes éclairaient faiblement, mais suffisamment cette immense pièce dont l’aspect imposant était complété par un splendide ameublement pareil aux tentures.
Ma sœur étant alitée, nous étions seules, ma mère, mes sœurs jumelles et moi près de la marquise, et nous causions avec elle lorsque la porte s’ouvrit et l’on annonça M. de X…, jeune officier dont le frère venait d’épouser une des parentes de la maîtresse de maison.
Si ce militaire était aussi brave devant l’ennemi que timide dans un salon, sa valeur devait être inouïe. Il entra d’un air effaré en se cognant à tous les meubles et vint saluer la marquise comme un homme ne sachant plus ce qu’il fait. Celle-ci, aimable et bonne, eut pitié de son trouble extrême, parla pour lui et pour elle et finit par le rassurer un peu.
Elle le fit asseoir près d’elle et la conversation devint générale, ce qui permit au pauvre garçon d’essuyer son front ruisselant…
Nous ne pouvions nous empêcher de le regarder curieusement, ce qui entretenait son malaise, mais il était si original avec son nez en pied de marmite, son air effaré, ses yeux arrondis par l’effroi et ses cheveux, ses cheveux étonnants qui se tenaient droits comme des piquets, ce qui faisait ressembler sa tête à une petite forêt noire !
On apporta le thé. Chacun se rapprocha de la table et, pour son malheur, l’officier accepta une brioche et la mit machinalement dans sa tasse par petits morceaux, tout en nous regardant chacune tour à tour avec un ahurissement qui persistait.
Il finit par remarquer la fixité narquoise de nos regards qui contemplaient sa tasse. Il baissa les yeux sur son thé et resta consterné ! La brioche, se gonflant peu à peu, avait absorbé tout le liquide et ressemblait à un petit bouquet de coucous jaunes, bien arrondis au-dessus de la tasse. On eût pu chanter, certes, « que c’est comme un bouquet de fleurs ! ».
Une folle envie de rire s’empara de nous toutes devant ce pauvre garçon coupant péniblement avec sa cuiller cette brioche envahissante et l’avalant à la hâte pour en finir plus vite avec ce supplice.
Et quand il eut terminé, on croit peut-être qu’il s’en alla ? Eh bien, non, il resta ! il resta parce qu’il ne savait comment s’y prendre pour s’en aller. Dix heures et demie, onze heures, onze heures et demie sonnèrent et l’officier était là, toujours là, vissé sur sa chaise !
Enfin, il prend son parti avec une soudaineté d’éclairage électrique. Il se lève, il salue, il part à grands pas en renversant trois chaises dans l’ardeur de sa fuite…
Un quart d’heure après ce départ étonnant, nous nous pâmions encore. La marquise gémissait à force de rire. Cela tournait au spasme !
Je ne crois pas que ma mère eût approuvé pour un autre le régime qu’elle avait adopté pour elle et qu’elle suivit pendant plusieurs années. Il fallait un estomac exceptionnel comme le sien pour le supporter ! Chaque matin, en effet, son déjeuner consistait en radis (plein un ravier !) et une ou deux tasses de thé.
Le soir, elle mangeait fort peu, se réservant pour les plats sucrés et pour le dessert, de préférence à une nourriture solide. « Voilà Sophie qui va commencer son repas ! » remarquait gaiement mon père lorsqu’apparaissait la crème ou le gâteau précédant les compotes et les macarons.
Dans les dernières années de sa vie, notre chère mère se supprima ces douceurs par mortification et elle fit cette réforme, pénible à son âge, avec une telle mesure, elle l’amena si bien à une privation complète qu’elle s’abstint même de thé le soir, rompant ainsi les habitudes de toute sa vie. Nous remarquâmes ces changements progressifs et, sur ses réponses à mes remarques, je compris pourquoi elle se privait et lui arrachai la vérité sur le motif édifiant qui la faisait agir ainsi.
Autant elle était rigoureuse envers elle, autant elle était indulgente et maman gâteau pour les autres. Elle m’emmenait au printemps chez le pâtissier y fêter l’apparition des tartelettes aux fraises et je me rappelle encore son cri de surprise en voyant l’assiette couverte de ces appétissants gâteaux, vidée pendant les quelques instants passés par elle à regarder machinalement dans la rue en m’attendant. La douzaine avait disparu, soit 48 sous que ma bonne mère paya en souriant, à la grande joie du pâtissier qui vénérait ma pratique.
Une particularité amusante chez ma mère était une propension incessante à écorcher certains noms un peu bizarres qu’elle n’avait retenus qu’à moitié. Rien n’était plus original que de les lui entendre dire devant les infortunés qu’ils intéressaient ; elle affublait les gens du monde de noms de comédie ayant une certaine analogie avec les leurs. La tranquillité pleine d’aisance avec laquelle ma mère estropiait ces appellations les ébouriffait au point de ne pas oser réclamer et de n’en maugréer que tout bas.
Un autre détail furieux concernant « grand-mère » était sa façon de voir les couleurs des chevelures ; elle prenait invariablement le brun pour le blond et vice versa.
Qu’on me permette de revenir à mon frère pour dire ce que je dois à l’aimable obligeance d’un de ses fils spirituels ; il s’agit d’un détail charmant sur lui. Gaston avait remarqué que parfois, pendant qu’il disait la sainte messe devant ses chers écoliers, beaucoup d’entre eux se mouchaient bruyamment pendant l’élévation. Il saisit la première occasion pour leur dire avec entrain d’invoquer Saint Nazon, pour ne pas troubler le silence en pareil moment. Sa gaieté (me dit encore le même pénitent du saint aveugle) s’alliait avec de rudes macérations. Mon frère portait, paraît-il, un bracelet de fer, qui fut aperçu par plusieurs de ses fils spirituels, entre autres par celui de qui je tiens ce fait.
Rude pour lui, mais tendre pour les autres, Gaston souffrait avec eux et ses larmes attestaient la sincérité de sa profonde sympathie. Lorsque je perdis mon Louis bien-aimé, son cher filleul, ce pauvre frère quoique brisé par le chagrin donna en sanglotant à l’abbé Diringer, de qui je tiens ce détail touchant, des instructions pour se procurer des croix qu’il voulut indulgencier et donner à chacun de nous, après les avoir fait toucher au corps de l’innocent endormi ! Ce fut le dernier témoignage donné ici-bas, de sa pieuse et tendre sollicitude pour les affligés qu’il chérissait.
J’ai retrouvé dans mes livres l’inscription d’un ouvrage de piété sur la première page duquel sont inscrits les mots suivants de la main même de mon frère, alors qu’il était au séminaire.
Totus Jesu-Christo In Sacro Sancto Altaris
Sacramento per Virginem Mariam,
dilectissimam Matrem meam.
(Issy, 1844)
Signé : G. DE SÉGUR Servus ind. J. et M.
Alleluia !
J’ai conservé scrupuleusement la façon d’écrire chaque ligne. On remarquera avec émotion cet Alleluia ! que Gaston redisait agonisant près de quarante ans plus tard !
Je conserve aussi parmi mes trésors de famille une feuille-carton sur le revers de laquelle est écrit de la main de ma mère : « Dernier travail fait par Gaston pour faire voir à M. Mazier ce qu’il voyait s’élever entre l’œil et la lumière, à partir du coin de l’œil (interne). » C’est un lavis à la sépia fait par mon frère et je me souviens de le lui avoir vu exécuter tranquillement, moins de quarante-huit heures avant le moment où il devint aveugle.
Dans les jours joyeux de mon enfance précédant ces temps d’épreuves, je retrouve la bonté ingénieuse de notre cher aîné qui se plaisait à inventer des jeux pour nous être agréables. Parmi ces passe-temps il organisait souvent, avec l’aide d’un autre de mes frères, des représentations dont nous ne nous lassions jamais. Gaston et son associé, placés derrière un rideau, contrefaisaient une naine dont les soi-disant pieds étaient posés sur une table. Son cadet, la tête coiffée d’un bonnet de ma mère et grimé d’une façon grotesque, se montrait à demi caché dans les replis du rideau, les mains dans des brodequins qui se trémoussaient sur la table ; Gaston, les bras passés autour du corps de « la naine », faisait des gestes dramatiques s’accordant avec les déclarations et les chansons sentimentales du phénomène ; détail amusant : « la naine » avait des moustaches qu’elle trouvait fort inutile de supprimer pour ces parades intimes. Le petit prodige avait une façon de pleurer et d’essuyer ses larmes, des cris grotesques qui nous faisaient pouffer de rire !
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