Chapitre 10
Le type d’Abel dans Jean qui rit. – Une catastrophe. – L’ancien nègre. – La drogue. – À bras tendus. – Les bébés missionnaires. – Un émule du Bon petit diable. – Le domestique avancé ! – Un pari avec ma mère. – Diversion spirituelle. – Le guichet. – Controverse entre pioupious. – Le hareng-saur et le baba. – Cadeau comique.
Gaston aimait beaucoup notre excellent et spirituel ami, M. Charles Naudet, ancien professeur de dessin et de peinture de ma mère et devenu notre professeur à tous. M. Naudet était un artiste de mérite faisant des sépias superbes, et des dessins à la mine de plomb non moins beaux. Gai comme un enfant, il était d’une verve, d’un entrain intarissables.
Ma mère l’a pris pour type de l’artiste protecteur de Jean dans son joli livre Jeannot qui grogne. C’est lui qui imagina un soir dans une réunion bourgeoise l’épisode de L’Enlèvement des Sabines, farce dont le récit nous rendit tous malades de rire. C’est un ami à lui qui, détestant les épiciers comme le raconte l’ouvrage de maman, exécuta la plaisanterie de l’Anglais demandant l’hôtel Meurice, puis celle de l’Auvergnat achetant une terrine de mélasse pour en coiffer un garçon épicier.
C’est avec M. Naudet que cet ami exécuta la farce du fou furieux en chemin de fer (dont parle également Jeannot qui grogne). La façon burlesque dont ledit « fou furieux » nous raconta cette scène en y joignant une pantomime, des effets de cheveux hérissés et des reproductions de grimaces inouïes, nous procura une des soirées les plus drôles que nous ayons jamais passées.
Il est une aventure que la plume de ma mère n’a jamais songé à redire et qui était cependant aussi amusante que les autres. La voici : notre ami, revenant de voyage, se sentit souffrant avant d’arriver à Paris et son indisposition, étant de celles qui affectent les entrailles, se montra si mal disposée à subir les rigueurs de l’attente que le pauvre homme, malgré tous ses efforts, constata avec consternation à son arrivée les résultats du mal qu’un blanchissage pouvait seul réparer. Décidé à ne pas subir la honte de livrer son linge aussi… avarié, il profita de l’obscurité pour jeter par la fenêtre le caleçon accusateur et se mit ensuite tranquillement au lit, enchanté de cette offrande aux chiffonniers de l’endroit. Le lendemain au jour naissant, il fut réveillé par des rumeurs et des rires. Cela l’étonna, car la rue de Babylone habitée par lui était alors des plus calmes et même des plus désertes, surtout le matin. Intrigué, il se mit à sa fenêtre (il demeurait au troisième) pour savoir ce qui se passait et il resta saisi de stupeur en voyant son misérable caleçon, toujours odieusement maculé, se balancer doucement, avec grâce, accroché à un réverbère ! On juge qu’il se retira promptement et s’il fut tenté de se mêler à la foule moqueuse et bavarde.
M. Naudet n’avait pas son pareil pour faire des réponses abracadabrantes, dites avec un sérieux magnifique. Son délice était de faire gober des bourdes aux naïfs. Il persuada un jour à une de ses élèves qu’un jeune homme très basané était un ancien nègre ! « C’est donc ça ! » répondit avec candeur la fillette convaincue, croyant se rendre compte ainsi de ce teint olivâtre qui l’avait intriguée.
Moi-même je fus un jour sa dupe lorsque je fis faire la miniature de mon fils aîné tout enfant.
« Méfiez-vous de MlleDelien, m’avait dit avec mystère le farceur émérite. Je vous l’ai recommandée comme artiste de valeur et, certes, elle le mérite ; seulement, sa manie est de faire avaler aux bébés qui posent une petite drogue qui les rend tranquilles sur le moment, mais qui leur fait faire le diable la nuit et met en rage les bonnes et les mamans. »
Ceci m’avait impressionnée fâcheusement, car mon nourrisson dormait déjà fort peu et je redoutais pour lui des nuits complètement blanches si MlleDelien s’en mêlait.
Mon premier soin en arrivant chez la bonne demoiselle fut donc de la supplier de ne pas donner à son petit modèle de sa « drogue » habituelle.
La pauvre femme ouvrit de grands yeux en m’écoutant. Il y eut une explication laborieuse de laquelle il résulta une double colère noire : la sienne et la mienne. Nous nous jurâmes de faire chacune une scène au coupable : MlleDelien pour l’avoir calomniée en prétendant qu’elle faisait ingurgiter des choses impossibles avec des façons de sorcière, moi pour m’avoir attrapée et fait jouer un rôle de jocrisse.
Je croyais atterrer notre ami par la façon virulente dont je l’abordai pour faire la scène en question… Ah bien oui ! il m’éclata de rire au nez.
« Vous l’avez cru ? Oh ! la bonne farce ! s’écria-t-il en se pâmant. Je vais raconter cela à toutes mes élèves. »
Je m’indignai, je protestai… je lui prescrivis le silence… Peine inutile ! Ma sottise fut colportée dans vingt maisons du Faubourg-Saint-Germain et alla réjouir les élèves rieuses qui attendaient toujours avec impatience les histoires nouvelles dont les régalait constamment notre spirituel professeur.
Un des missionnaires les plus connus était le Père de l’Étang. Plein de zèle, pieux et actif, ce bon prêtre était fort estimé dans le pays où sa tournure athlétique, sa force herculéenne étaient devenues célèbres après l’aventure suivante.
Le Père voyageait un jour sur l’impériale d’une patache ; il se rendait à un village éloigné où il devait prêcher une mission.
À sa droite et à sa gauche s’installèrent deux commis-voyageurs qui trouvèrent plaisant de déblatérer contre la religion, afin de « vexer » leur voisin. Le prêtre disait son bréviaire et subit d’abord en silence les lazzis grossiers dont le régalaient ces malhonnêtes. Mais voyant qu’ils continuaient à dessein leurs sarcasmes blessants, il ferma son livre ; le fourrant dans sa poche, il saisit de chaque main le collet des causeurs ahuris, les souleva comme deux plumes et les tint, suspendus à bout de bras, gigotant avec frénésie dans le vide.
« Messieurs, leur déclara-t-il froidement, ma patience est à bout. Entendons-nous, je vous prie. Promettez-moi de parler d’autre chose que de religion ou je vous lâche… »
Le conducteur se tordait de rire ainsi que les personnes qui se trouvaient dans la patache, devant ce spectacle curieux, rendu cocasse par les contorsions furibondes des insulteurs… Ceux-ci s’engagèrent, tout en maugréant, à ne plus blesser leur redoutable voisin qui les réinstalla paisiblement à leurs places et se remit à dire son bréviaire.
Une des missions du Père doit son succès à une inspiration trop charmante pour ne pas la rapporter ici. Ses premiers sermons dans un village n’avaient attiré aucun des habitants. Consterné de parler dans le vide, le pauvre prêtre eut l’idée de rassembler les enfants de la localité et leur dit : « Mes chers petits, personne ne vient quand je prêche ; voulez-vous m’aider à réunir vos parents à l’église ? Amenez-les-moi et devenez les serviteurs du bon Dieu. » Les braves marmots accueillirent ce petit discours avec acclamations et promirent au Père de lui amener « leurs gens », locution normande pour dire « leurs parents ».
Ils tinrent parole et ces mignons missionnaires en béguins et en bavettes firent de véritables merveilles. Les papas, les mamans, les grands-pères, les mères-grands, tous arrivèrent, grommelant plus ou moins, mais tiraillés, poussés, houspillés par leurs infatigables persécuteurs. L’aubergiste surtout se faisait tirer l’oreille. Il dut céder comme les autres et dit au Père, moitié riant, moitié en colère : « Me v’là ! n’y avait pas moyen d’y tenir ; le gars était endévé (obstiné) et ne m’a pas laissé de repos que je ne l’aie suivi jusqu’ici. »
Le résultat de cette idée originale et touchante fut la conversion en masse de la population, groupée, puis attentive et enfin convaincue, grâce aux chers innocents qui s’étaient si gentiment obstinés dans leur noble tâche !
Ma bonne mère dut un jour subir une timide et respectueuse gronderie de son bien-aimé Gaston, à la suite d’une aventure arrivée rue des Postes. Un des élèves imagina d’y renouveler la plaisanterie racontée par maman dans son livre Un bon petit diable ; il décrocha donc fort adroitement une nuit le battant de la cloche et tout le monde dormit ce matin-là à cœur joie. Une seconde tentative semblable fit découvrir le coupable qui, interrogé sur la raison qui l’avait fait agir, répondit naïvement en accusant « Mme de Ségur ».
Là-dessus. Gaston informé s’était chargé de dire à l’auteur qu’elle avait occasionné un grand trouble dans l’établissement en montant la tête aux écoliers par son récit trop séduisant.
Maman, nullement repentante, rit et se félicita carrément d’avoir procuré une bonne matinée aux infortunés qui trimaient depuis le matin jusqu’au soir, mais elle déplora l’expulsion du coupable devenu victime de ses espiègleries.
Mon frère dînait toujours chez ma mère. Il cédait cependant de temps à autre aux affectueuses instances de quelques parents ou amis. Chez l’un d’eux, le maître d’hôtel eut un soir une tournure de phrase vraiment sublime pour annoncer à mon frère l’arrivée de Méthol.
« Le domestique de Monseigneur est avancé ! » déclara-t-il pompeusement, assimilant ainsi cet excellent serviteur à un élégant équipage.
Par hygiène et par économie, notre bon Gaston allait à pied le plus possible. C’était, du reste, un plaisir pour lui, car il était, comme nous tous, excellent marcheur.
Je me souviens à ce propos que ma chère maman discutant avec moi (nous étions à la campagne) sur la possibilité d’aller à la ville voisine, distante de quatre kilomètres de l’habitation, me déclara qu’il fallait plus d’une demi-heure pour s’y rendre (à pied bien entendu) ; je soutins que j’irais en moins de temps et nous convînmes, pour exécuter le pari, de me faire escorter par la femme de chambre, car j’avais environ seize ans alors et ne pouvais, bien entendu, aller seule nulle part.
Je partis donc enchantée, laissant à la barrière ma mère sa montre en main, car il s’agissait d’aller et de revenir en une heure et Marie (ainsi s’appelait la femme de chambre) devait être le témoin aussi bien que l’accompagnatrice et attester que j’avais loyalement atteint les premières maisons de la ville.
Je marchais ferme, excitée par les regards de doute que m’avait lancés ma mère à mon départ et j’arpentais le terrain avec une vigueur, une rapidité pleine d’entrain… Mais mon pauvre trottin, qui avait de petites jambes, peinait pour me suivre, haletait, tirait la langue et gémissait dès avant la moitié du parcours. Ce fut bien pis au retour de notre course échevelée ! Elle se coucha en arrivant et resta tout le reste du jour comme une carpe pâmée. Inutile d’ajouter que je gagnai mon pari.
Notre cher Mgr Bastide avait, j’ai oublié de le dire, des récits fort comiques sur ses soldats. Il nous en régalait volontiers : en voici deux que j’ai retenus.
Un jour, le jeune aumônier militaire avait, par ses exhortations, décidé un artilleur à venir se confesser. Il alla s’installer dans « sa boîte » ! Là, il attend… il attend… rien ! personne ! Mgr Bastide étonné regarde plus attentivement le guichet… Chose curieuse ! il était obscur comme si un corps opaque eût intercepté le filet de lumière qui arrivait habituellement jusqu’au confesseur. Ce dernier, de plus en plus surpris, veut se rendre compte de cela et fourre son doigt à travers la grille !… ce qui fait sursauter le pénitent, naïvement assis sur l’appui-main du confessionnal.
« Hé ! s’écria Mgr Bastide partagé entre le rire et l’agacement, ce n’est pas par là qu’on se confesse, imbécile !… »
Voici la seconde anecdote.
Un soldat, fort bon chrétien, mais d’une intelligence plus que médiocre, avait entrepris la conversion d’un camarade des moins pratiquants. Il s’évertuait à le ramener à des sentiments religieux et répondait de son mieux aux objections multipliées de l’esprit fort.
« Tiens ! s’écria enfin ce dernier (qui n’était guère mieux partagé que l’autre sous le rapport de l’intelligence) ; y a une chose que je n’comprends pas et qui m’empêche de croire à c’que tu dis. C’est par rapport à l’hostie dans quoi que s’trouve l’bon Dieu, d’après toi. Comment ça peut-il être, qu’il soit dans du pain ?
— Écoute, répondit gravement l’interpellé, sans se déferrer par cette difficulté nouvelle. Si y est, donc y est. Si y n’y est pas, c’est pas toi qui l’y mettras, n’est-ce pas ?
— Eh bien ! tu as raison », murmura pensivement l’esprit fort, écrasé par un argument qui lui semblait irréfutable.
Et il devint un excellent chrétien.
Ce charmant Mgr Bastide, le jour du 1er avril 1852, époque de notre séjour à Rome, alla trouver l’abbé Figarella, comme lui, prêtre attaché à Saint-Louis-des-Français et lui confia avec mystère et solennité un gros paquet soigneusement ficelé, le priant de me le remettre, et si j’étais absente de le confier à ma sœur Sabine… Mais à aucun prix ! non, à aucun prix, il ne fallait le donner à Mme la comtesse de Ségur, non plus qu’à Mgr de Ségur.
Le pauvre abbé, naturellement grave et mélancolique, fut terriblement impressionné par ces dernières paroles et convaincu qu’il était chargé d’une mission à la fois importante et délicate.
Il vint en tremblant au palais Brancadoro que nous habitions avec mon frère et me demanda avec des frissons.
J’y étais ! Le valet de pied reçut donc le paquet que le jeune prêtre n’eut pas le courage de me remettre lui-même ; il se contenta d’attendre en tremblotant s’il y avait une réponse…
Giovanni m’apporta alors, sur un plateau d’argent, le fameux envoi reçu par moi avec surprise, car j’ignorais qui m’expédiait cela, l’abbé ayant reçu la défense de nommer Mgr Bastide.
Fort intriguée, je défis la ficelle, puis l’enveloppe ; encore une ficelle, encore une enveloppe. J’arrachai la ficelle ; je déchirai l’enveloppe… bien ! une autre ficelle ! une autre enveloppe… Ma main, devenue convulsive, enleva ainsi une bonne demi-douzaine de ces satanées ficelles et une autre demi-douzaine de ces fichues enveloppes… Enfin, enfin !… je trouve… un hareng saur, sur lequel étaient inscrits ces mots railleurs : Poisson d’avril.
Je fis un tel cri en appelant ma mère, que l’abbé, éperdu, s’imagina avoir provoqué par cet envoi une véritable catastrophe et s’enfuit tout d’un trait jusque chez lui, où il s’enferma à double tour en se demandant avec angoisse s’il n’allait pas être compromis du coup !
Moi, je n’avais fait qu’un bond chez ma mère et là, après avoir ri à gorge déployée de cette farce si bien faite, nous méditâmes, maman, Sabine et moi de prendre notre revanche.
Nous fîmes donc immédiatement acheter un magnifique baba et nous y plantâmes l’inscription suivante : « Vengeance d’une personne qui n’a pas le hareng sur l’estomac. » Puis, après avoir empaqueté le gâteau, nous l’expédiâmes au malin prélat.
L’amusant de la chose, c’est que, nous jugeant d’après lui, il crut à une attrape, et persuadé qu’il y avait peut-être dans le paquet un diable à surprise, il fit défaire l’enveloppe par son ordonnance (car il avait une ordonnance, vu sa position d’aumônier militaire). Lorsque apparut le baba, l’aspect appétissant du gâteau le laissa soupçonneux ! Convaincu d’une addition sournoise d’ingrédients désagréables : « Goûte ça », dit-il avec autorité à ladite ordonnance, mais en voyant le soldat se lécher les lèvres : « Halte-là ! commanda-t-il, puisque c’est bon, j’en veux ma part. »
À peu de temps de là, l’aimable Mgr Bastide m’offrait un magnifique poignard turc en argent ciselé. Me le tendant à bout de bras d’un air tragique, il accompagna son cadeau de ces mots comiques : « C’est pour tuer les infidèles ! »
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