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Chapitre 5

Souvenir fidèle de ma mère. – Ma tante Lise. – Apparition consolante. – La pièce russe. – Les échanges avantageux. – Les primes. – Les centimes neufs. – Cadeaux utiles. – « Be, oi...canard ! » – Exactitude dans les paiements. – Les speechs de ma mère aux jeunes mariées. – Les marbres de Rome. – GRAND-MÈRE ! – Sa physionomie inoubliable. – Les Benjamins de grand-mère. – Dévouement de grand-mère. – « Nénay » et « Jacquot ». – « Hon. Pan ! » – « Pince-la ! »

Ma mère avait le culte du souvenir. Avec quelle tendresse fidèle et vraie elle nous parlait des siens, éloignés d’elle depuis de longues années et de ceux d’entre eux qu’elle pleurait.
De mon grand-père d’abord, qu’elle honorait et admirait au plus haut degré et pour lequel nous éprouvions, en entendant ma mère parler de lui, la même affection et le même respect enthousiaste. Puis de ma tante Lise, cette sœur charmante de ma bonne mère.

Hélas ! cette nature exquise, cette âme si aimante et si pure fut enlevée presque subitement à l’amour de sa famille. Sa bonté la porta un jour à dissimuler un malaise sérieux pour ne pas entraver une partie de plaisir, et un refroidissement amena une maladie qui eut vite un dénouement fatal. Sur son lit de mort, la jeune fille eut la révélation des vérités catholiques et embrassa la religion de sa mère, ce qui fut un baume pour la foi profonde de l’amour maternel.

… Plus tard, une apparition mystérieuse et douce fut la consolation d’une douleur qui implorait pour la chère morte les miséricordes divines.

Le récit de ce fait, je le tiens de ma mère à qui l’avait confié ma grand-mère Rostoptchine.

Pieusement agenouillée un jour devant son crucifix après la mort de son mari, qui n’avait survécu que peu de temps à sa fille chérie, mais qui avait gardé ses fermes croyances à la religion grecque, la pauvre femme priait spécialement pour l’âme de sa chère Lise, lorsque tout à coup elle la vit apparaître vêtue de blanc et souriante…

« Ma chère maman, lui dit-elle, ne priez plus pour moi, parce que je n’en ai plus besoin, mais priez pour mon père, car il souffre beaucoup. »

Et elle disparut.

… Ma grand-mère eut alors de doubles actions de grâces à rendre au ciel ! Le bonheur éternel de sa fille chérie venait de lui être annoncé et elle avait, en outre, la certitude que son mari était sauvé, quoiqu’encore dans le lieu de l’expiation. Ah ! certes, cette âme droite, bonne et tendre s’il en fut, avait la foi qui sauve et l’on doit avoir d’autant plus de confiance en Dieu qu’il appelle à lui sans distinction ceux qui croient en Lui, qui l’aiment, qui souffrent et qui espèrent en cette bonté infinie.

Ma mère avait beaucoup de souvenirs de sa patrie. Elle possédait, entre autres, une pièce de monnaie russe qu’elle passait son temps à me donner, lorsque j’étais toute petite et que je passais mon temps à lui revendre. Cette pièce était pour moi l’équivalent d’une rente sûre et me fournissait de gâteaux, de balles, de billes et de pelotes de ficelle, ma passion.

Plus tard, l’excellente grand-mère Ségur aimait à faire de ces sortes d’échanges rappelant celui de ma pièce et cela avec mes bébés et ceux de mes sœurs. C’était devenu un vrai commerce, on le verra dans sa correspondance. Poulets, canards, poissons, tous les élevages des petits étaient achetés et payés par grand-mère des prix de fantaisie. Elle donnait des primes pour les travaux de couture, aimant fort encourager ces utiles labeurs féminins. Son bonheur était de combler ses chéris de centimes tout neufs, offerts par elle dans de gros sacs de deux francs. Puis venaient des pluies de petits ciseaux (à bouts ronds pour ne pas se crever les yeux) ; des masses de petits couteaux à plusieurs lames ; des tas de bougies de couleurs ; tout un arsenal qui ravissait les destinataires en les pénétrant de tendre reconnaissance.

Un détail touchant sur le caractère de ma mère. Elle, si vive, était d’une patience inépuisable, héroïque, soit en instruisant ses enfants et petits-enfants, soit en les soignant, soit en les gardant dans leurs maladies. C’est elle qui m’a appris à lire, avec la méthode Boniface qu’elle préférait à l’autre. Elle eut fort à faire, car j’étais attentive comme un papillon et patiente comme un chat qu’on étrangle. Une première tentative ne réussit pas. Après avoir appris mes lettres, je trouvai terrible d’assembler les syllabes.

« Voyons, ma petite Gaga, me dit alors ma douce institutrice, après de vaines tentatives pour combattre des distractions obstinées ; b... oi, qu’est-ce que cela fait ? Dis ? Regarde ?

— B... oi, répétais-je pensivement, mais plus distraite que jamais.

— Oui, b... oi. Allons, dis vite. »

C’était d’autant plus élémentaire à savoir que, grâce à la méthode Boniface, le b se prononce beu ; la syllabe était dite par cela même.

« Ça fait… ça fait canard ! » m’écriai-je triomphalement, songeant soudain à mes amis emplumés qui se promenaient dans la ferme.

Pauvre maman ! Le livre manqua de lui tomber des mains. Découragée, elle le ferma tristement pour ne le rouvrir que plusieurs mois après.

La loyauté de ma mère la rendait très exacte dans ses paiements ; elle détestait les notes et voulait toujours payer comptant, aussi fut-elle très tourmentée en voyant que le Journal d’Alençon, feuille conservatrice qui l’intéressait et qu’elle aimait à lire, tardait à lui présenter sa quittance d’abonnement. Elle écrivit lettre sur lettre pour savoir ce qu’il lui fallait payer et ne se tranquillisa que lorsqu’elle fut en règle.

Elle eut plus de peine avec son cordonnier, brave Hanovrien installé en France depuis un temps immémorial, lequel s’obstinait à ne pas lui donner sa note.

« Cela ne bresse bas, fous êtes une gliente zûre, répondait-il paisiblement.

— Si ! je veux, j’exige cette facture ! » reprenait ma mère, très animée… Désespérant de l’avoir, elle mit alors dans son testament une mention relative à ce fournisseur obstiné, avertissant qu’il devait être soldé puisqu’elle renonçait à pouvoir le faire elle-même. Le cordonnier finit par s’exécuter, cependant !

Heureuse de marier ses filles à ceux qu’elles aimaient et dont elles étaient aimées, à ceux qu’elle chérissait elle-même tout maternellement, elle disait à chacune de nous, la veille de la cérémonie :

« Surtout, ne pleure pas demain. Il n’y a rien de plus ridicule et de plus embarrassant à voir qu’une mariée larmoyante. Pourquoi des pleurs quand on a confiance en celui que l’on épouse ? C’est désagréable pour lui et assommant pour les autres. Je te préviens que pour ma part je ne pleurerai pas. Ainsi ; compte là-dessus et ne va pas t’attendrir, car tu serais toute seule. Je suis heureuse de ton bonheur ; j’ai confiance en celui qui va être ton mari. Je serais donc injuste et sotte de lui faire voir une émotion, pouvant lui faire croire à de la méfiance de ma part sur ton bonheur futur. »

Il en résulta une sérénité parfaite et une joie générale à nos mariages. Chaque fois, les invités le remarquaient tout haut.

« Quelle différence, disait-on, avec la plupart des autres mariages ! On n’y entend que des sanglots et l’on ne sait quelle figure faire ! Pour celui-là, tout le monde sourit, ce qui est charmant. »

Je tiens à mentionner ici le ravissement communicatif de ma mère pendant notre séjour à Rome. Naïvement joyeuse, elle était infatigable pour explorer et pour admirer les merveilles de cette capitale du monde chrétien. Sa passion, partagée par nous, était de découvrir et de rapporter des débris de marbres gisant ça et là dans les ruines. Elle avait fini par attacher sa jupe de dessous avec de fortes épingles, de façon à former des poches où elle amassait ses trouvailles. C’était au point de faire murmurer les cochers de fiacre, qui déclaraient rageusement leurs voitures surchargées par ces suppléments inattendus.

C’est à Rome qu’elle connut Louis Veuillot 1.

Après les joies de la mère de famille vinrent les sollicitudes de la double maternité.

Alors apparut « grand-mère ». Comme les peintres illustres, notre chère maman eut sa seconde manière et révéla enfin tous les trésors de son cœur incomparable, de même que les feux du soleil couchant sont les plus splendides et les plus étincelants de cet astre magnifique.

J’ai l’air de dire ici un paradoxe et j’ai écrit cependant la simple vérité. Ma mère a eu toujours un esprit jeune, vif et alerte. Elle se croyait vieille cependant et sa modestie, son humilité aimaient les vêtements les plus simples et les plus austères.

… Mais son âme se peignait dans sa physionomie ; elle était expressive, intelligente, et empreinte d’un cachet d’originalité et de distinction suprême. Ce n’était pas une personne ordinaire, certes, que celle dont le souvenir enthousiasme ses petits-enfants à l’heure même où je trace ces lignes. Comme moi, ils regrettent « grand-mère » autant qu’au premier jour.

Ma mère soignait avec une telle sollicitude, un tel amour, ses bien-aimés petits-enfants ! Ses Benjamins furent Camille et Jacques. Elle avait pour tous, mais pour ceux-là plus encore peut-être, une de ces affections sans pareilles qu’elle seule savait traduire aussi bien qu’elle les ressentait, par des attentions délicates, incessantes, exquises comme elle. De tout temps elle avait eu pour eux, comme pour nous, ce que mon père appelait spirituellement « le dévouement des ailes de poulet ». Elle avait la passion de toujours s’adjuger ce qu’il y avait de moins bon, de moins bien, et de combler les autres à son détriment en s’efforçant de leur faire croire que c’était mieux ainsi, par le fait même qu’elle le jugeait mieux. Elle ne voulait aimer que ce que les autres n’aimaient pas ou ce qu’ils dédaignaient. On l’eût consternée en voulant lui réserver ce qu’elle offrait à ses enfants et sa figure s’épanouissait chaque fois qu’elle s’était sacrifiée à l’un de nous. Pendant longtemps, elle était restée incrédule devant notre goût réel pour les pilons de poulet, par cela même qu’elle voulait nous donner les morceaux les plus délicats et il lui fallut des preuves réitérées de notre préférence pour la décider à se bien servir.

À la naissance de mon petit Jacques, ma mère s’en empara, à la lettre. Le premier-né de sa dernière-née fut pour elle un enfant à part. Elle venait chaque matin lui donner elle-même son bain, faire elle-même sa toilette et le cher petit devina vite l’immensité de l’affection qu’il inspirait. Dès qu’il put comprendre, il voulut, de préférence, être tenu par ma mère. Quelque affamé qu’il était, il oubliait toute nourriture pour regarder « grand-mère » et pour lui sourire. Enfin son premier mot, qui ravit ma chère maman, en la touchant jusqu’au plus profond de son cœur, fut pour l’appeler… Mais, chose curieuse et charmante, en lui donnant un nom bizarre que jamais aucun de nous n’avait eu l’idée de prononcer en parlant d’elle. Il l’appela ou plutôt la surnomma « Nénay » et cette idée enfantine parut si aimable, si gentille à ma mère que cela riva à jamais les deux cœurs l’un à l’autre. « Nénay » et « Jacquot » avaient des conversations à eux, même avant que ce dernier pût parler et je me souviendrai toujours, entre autres, d’un certain jour où ma pauvre maman arriva chez moi, inquiète, agitée ; mon petit Jacques avait alors un an environ.

« Olga, me dit-elle sans préambule, il faut veiller sur la bonne. Je crains qu’elle ne batte mon pauvre Jacquot.

— Le battre, chère maman ! m’écriai-je profondément surprise, car je savais l’enfant très bien soigné ; comment pouvez-vous croire ?…

— Jacquot vient de me le dire. »

Je restai un instant confondue.

« Mais il ne sait pas parler ! repris-je en sortant de la stupeur où m’avait plongée cette réponse, faite sur un ton très positif.

— Et tu crois que malgré cela il ne se fait pas comprendre, ce pauvre amour ! répliqua ma mère avec animation. Écoute et tu vas voir ! Je l’ai rencontré tout à l’heure, en venant chez toi ; il était dans les bras de sa bonne. Il paraissait triste. Je lui ai dit : “Qu’est-ce que tu as, mon chéri ?” Il a répondu : “Bobonne, hon. – Qu’est-ce qu’elle t’a fait, bobonne ? – Hon, hon, pan !” et il m’a donné une immense claque. “– Elle t’a tapé aussi fort que cela, mon pauvre gros ? – I.” À son âge, on ne peut pas mentir, ainsi tu vois ! ! ! veilles-y ! »

J’avoue que cette narration originale me laissa incrédule, car je savais la bonne fort attachée à l’enfant, mais je promis à ma pauvre mère, qui était réellement inquiète, de regarder de près à ce que mon nourrisson ne fût pas maltraité.

Pour ma fille aînée, grand-mère eut aussi des tourments à subir. Dans les premières semaines après sa naissance, le bébé dormait le jour et restait éveillé la nuit, au grand désespoir de sa bonne que cela fatiguait outre mesure. Le docteur, à qui je parlai de cette particularité fâcheuse, me dit que certains enfants naissaient « désheurés », suivant son expression. Il fallait donc, pour remédier à cela, troubler le sommeil dans le jour afin de déshabituer la fillette de dormir à contretemps. Maman écouta cela en silence, le visage assombri…

Quand il fut parti :

« Il est méchant, cet homme ! me dit-elle avec conviction. J’espère que tu ne vas pas tourmenter cette petite malheureuse, comme il te le conseille ?

— Mais, chère maman, objectai-je timidement, ce qu’il vient de dire est très simple à faire. Il s’agit seulement de l’ôter de son berceau, de la changer de bras, de l’appeler, de lui parler, de la délanger un peu… que sais-je ! tout cela n’est pas bien terrible… »

À ce moment, on m’apporta « la petite malheureuse » dont la figure rebondie ne justifiait certes pas le regard de compassion de « grand-mère ». L’enfant s’endormit bientôt dans mes bras et je voulus alors combattre ce sommeil, comme le docteur me l’avait recommandé. Je me penchai vers elle et l’embrassai, en essayant de provoquer ce que les bonnes appellent « une petite risette ».

« Mimi, mimi », murmurais-je en effleurant ses grosses joues, de façon à la chatouiller.

Ma mère me regardait faire avec une indignation toujours croissante. Enfin, n’y pouvant plus tenir :

« Pince-la ! » me dit-elle avec force.

Et elle sortit, me laissant interloquée.

Quelques minutes après, mon mari vint chez moi.

« Ma chère, me dit-il, votre mère vient de me déclarer que, ne voulant pas être responsable de la mort de l’enfant, elle était décidée, à partir de ce jour, à ne plus la baigner, ni même la toucher, du moment où l’on commençait à la faire souffrir, de parti pris. Laissez la bonne se tirer d’affaire comme elle pourra afin de calmer grand-mère, car il y aurait quelqu’un de martyrisé si l’on suivait les avis du docteur, et ce serait elle. »

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