Chapitre 6
Distractions amusantes. – La laideur de M. X... – Le manchon-bazar. – Les variétés de billes. – Déluge de joujoux. – Le vole-heures. – La martre de l’Oural. – Le Saint-Georges. – Promenades champêtres. – Les rêves amusants. – Types enfantins. – Le salon de ma mère. – M. Tocambel. – La baronne. – Les petits souliers. – Les trois perruques. – Le lion d’Ali-Pacha. – Hélem ! – Les champignons. – Le pâté de carton. – Les carpes de la Trappe. – L’inauguration d’un chemin de fer. – Mots spirituels de M. Tocambel.
Tout nous charmait dans notre bon Gaston et notre chère maman. Tout, jusqu’à leurs oublis et à leurs distractions ; il en résultait parfois des pataquès qui nous amusaient d’autant plus qu’eux gardaient un calme parfait, tout en s’apercevant de ce qui venait d’être dit par eux. Je me souviens, entre autres, d’un certain soir où, chez mon père, on parlait de laideur ; l’un des causeurs (je crois que c’était notre vieil ami M. Naudet) dit gaiement que rien n’était plus drôle de se figurer d’affreuses personnes en costumes de bain.
« Oh oui ! s’écria ma mère en riant avec lui ; ainsi, par exemple, M. X… »
Elle nommait le père d’une jeune femme assise à quelques pas, laquelle entendit fort bien cette exclamation qui nous abasourdit tous.
Le soir, étant seules, je rappelai à ma mère cette réflexion Pétrifiante, vu la présence de l’infortunée fille du gnome en question.
« Bah ! que veux-tu ! me dit ma mère avec entrain. Ça ne lui apprend rien, à cette malheureuse. Elle sait bien que son père est laid comme un singe et que cela ne l’empêche pas d’être excellent. »
Son calme me gagna et je finis par rire avec elle.
Lorsque nous étions à Paris, cette excellente « grand-mère », qui adorait faire des surprises et offrir des cadeaux, arrivait chez moi le matin avec son grand beau manchon de zibeline, devenu légendaire comme capacité, bourré à éclater de mille trésors récoltés par elle dans les bazars du quartier. Celui de la rue Bonaparte, notamment, recevait toujours notre visite lorsque nous sortions de Saint-Sulpice où nous allions nous confesser toutes deux. Ce que maman réussissait à fourrer là-dedans était inimaginable… J’y ai vu s’engouffrer un certain jour tout un petit thé en porcelaine, un ballon, des plumeaux, des billes et je ne sais plus quoi encore !
Pauvre maman ! il n’était plus question alors de se chauffer les mains, mais de les employer à soutenir ce déménagement lilliputien.
J’ai parlé de billes. On ne s’imagine pas, en effet, les variétés innombrables découvertes et apportées par l’infatigable « grand-mère ». Il y en avait de petites, de moyennes, de grosses, d’énormes, de transparentes, de mates… il y en avait de veinées à l’intérieur ; d’autres étaient peintes à la surface ; d’autres encore, fantastiquement bariolées… les enfants en perdaient la tête !… Et pour les joujoux, quelle profusion inépuisable ! Animaux en caoutchouc, poupées Huret, armes de toute espèce et enfin joujoux-primeurs. Parmi ceux-ci, je me souviens entre autres d’un délicieux petit vole-heures, espèce de flûte creuse terminée par une façon de flageolet qui faisait des bulles de savon incomparables. Sur le milieu de ce jouet charmant était adapté une sorte de raquette ronde, recouverte de flanelle très tendue qui complétait la joie des enfants, car on pouvait jouer avec les bulles comme avec un volant ; c’était une chose exquise que de voir aller et venir ces globes légers et brillants, sur lesquels les rayons du soleil se jouaient, de façon à éblouir les yeux.
Le manchon de ma mère me rappelle une idée originale de sa propriétaire. « Grand-mère » aimait beaucoup les belles fourrures et en avait toujours eu de merveilleuses. Elle ne dédaignait cependant pas les autres, mais n’admettait que celles ayant des noms déjà connus et possibles. Aussi se récria-t-elle, en voyant un manteau de voyage acheté par moi et doublé d’une fourrure excellente qui lui plut comme aspect, mais dont le nom l’indigna.
« Du chat de Sibérie ! dit-elle avec animation. Tu ne dois pas appeler cela de ce nom affreux et ridicule. Nomme-la martre de l’Oural ; c’est convenable, au moins ! »
Je trouvai l’idée impayable et je baptisai solennellement ainsi la fourrure incriminée, ce qui charma ma bonne mère.
Dans une autre occasion, elle procéda à une appellation officielle, à propos d’un vin fort médiocre qui lui avait été envoyé et dont elle ignorait le nom exact.
« Il faut pourtant que nous sachions comment le désigner, me dit-elle, très ennuyée de posséder un liquide anonyme. Si nous le nommions “Saint-Georges” ? Il me fait l’effet de venir de là. »
J’approuvai gaiement cette idée. Peu à peu, ma chère maman se pénétra de la conviction agréable que c’était, non seulement du Saint-Georges, mais encore que c’était du vin fin. Au bout de quelque temps, elle le ménagea et ne le fit servir que pour les solennités, le vantant gravement lorsqu’il faisait son apparition et cela avec une conviction profonde qui faisait mon bonheur.
Nos promenades de famille les plus charmantes étaient celles que nous faisions le soir, dans les champs. On suivait les sentiers étroits, marchant un à un et faisant avec délices la cueillette des bleuets, des coquelicots et des autres fleurettes rustiques qui ornaient le bord du chemin. Quand les blés mûrissaient, nous arrachions les épis encore verts et nous les égrenions avec volupté, afin d’en savourer les grains encore laiteux. Au temps des mûres et des prunelles, nous en remplissions nos chapeaux, ce qui faisait crier ma bonne, toujours occupée à en nettoyer les fonds. Elle aussi, comme maman, aimait fort la propreté.
Un de nos amusements en famille était de nous raconter nos rêves, parfois baroques. Ma sœur Sabine, surtout, en avait d’abracadabrants. Une nuit, elle songea que le Moniteur officiel de l’Empire contenait un décret ainsi conçu :
— « Article 1er. Désormais, tous les enfants qui naîtront devront avoir onze cheveux bruns et un cheveu blond.
— « Art. II. Ils s’appelleront tous Lombago-Ananas.
— « Art. III. Le docteur Darbo (l’inventeur du célèbre biberon) est chargé de faire exécuter le présent décret. »
On juge si ce récit nous mit en joie !
Une de mes belles-sœurs en eut un autre qui fit le pendant de celui-là.
Elle s’imagina être dans la chapelle des Tuileries, pendant que l’empereur Napoléon III, habillé en nourrice, y officiait et bénissait l’assistance, au grand ahurissement de la dormeuse qui contemplait, tout effarée, le bonnet cauchois et les jupes du célébrant.
Détail curieux sur mes sœurs jumelles. Eugène Sue, qui les vit toutes deux pendant le séjour qu’il fit chez mon oncle et ma tante, le marquis et la marquise de la Grange, fut si frappé de leur ressemblance et de leur gentillesse innocente qu’il les prit plus tard comme types dans un de ses ouvrages.
Le salon de mon oncle et ma tante de la Grange, très recherché et tout littéraire, était cependant moins animé que celui de ma mère, laquelle était incomparable dans sa manière de recevoir et de grouper parents et amis. Les jeunes, les vieux, les gens sérieux, les personnes gaies, tous se plaisaient chez elle, car il y avait là un de ces « home » presque introuvables aujourd’hui. On se sentait accueilli avec une sympathie si franche, si gracieuse ! On s’y voyait l’objet de soins si délicats ! Le whist du chevalier de Pouqueville y était installé à l’état de puissance. C’était à qui s’approcherait des joueurs, car l’esprit de l’ex-consul de France à Janina était connu et la petite guerre qui existait entre lui et une de mes tantes faisait nos délices. Ma mère a mis en scène ces deux charmantes figures dans son livre Quel amour d’enfant ! sous les pseudonymes de M. Tocambel et de la Baronne.
M. Pouqueville était effectivement un type fait pour séduire un auteur. Il soignait fort sa mise dont il parlait avec une négligence affectée, la qualifiant de « hardes ». Il avait une recherche toute particulière pour ses chaussures. C’étaient des amours de bottines en étoffe, à bouts vernis, serrant outre mesure ses petits pieds afin de les amincir encore plus, aussi ne lui permettaient-elles de marcher que peu et avec une gêne déguisée ; ce que « la Baronne » qualifiait cruellement de « marche sur des œufs cassés ».
Quant à ses trois perruques, elles étaient l’objet d’un véritable culte. Du 1er au 10, il en portait une fort courte ; du 10 au 20, celle du numéro deux offrait un aspect plus touffu ; le numéro trois était une véritable toison. Aussi son propriétaire déclarait-il en passant négligemment la main dans ses vastes boucles, qu’il allait se faire tondre sans plus tarder. Comme « la Baronne » riait en l’entendant ! Ce qu’elle répliquait est facile à comprendre, pour tout esprit gai et malin.
Elle qualifiait sans pitié les perruques de « gazon » à la grande indignation de « M. Tocambel » qui ripostait avec verve, car il n’admettait pas de raillerie sur sa toilette, et c’était de part et d’autre un feu roulant qui nous ravissait.
Les souvenirs de M. de Pouqueville étaient des plus intéressants. Il était en Grèce, alors qu’y régnait le fameux Ali-Pacha, et ses anecdotes sur ce dernier étaient des plus curieuses à entendre. Celle au sujet de son lion favori nous était souvent redite par lui, car elle nous intéressait en nous épouvantant. Ce sauvage favori du pacha n’avait-il pas troublé une nuit le sommeil de son maître ; malgré les injonctions réitérées d’Ali, il n’avait pas cessé de faire rouler un objet pesant que le pacha crut d’abord être une boule… À la lueur naissante du jour, Ali, tout brave qu’il était, ne put s’empêcher de frémir… Le lion jouait avec la tête du nègre qui prenait soin de lui et qu’il avait mis en lambeaux, à l’insu de son maître. Le pacha n’eut rien de plus pressé que de faire enchaîner l’animal.
« Hélem ! » telle était l’exclamation favorite de M. Pouqueville, qui la soupirait fréquemment. C’est, paraît-il, « l’Hélas ! » des Grecs et il aimait ce souvenir de jeunesse.
Le digne homme venait nous voir à la campagne. Il se plaisait fort à ramasser des champignons et déployait une astuce de sauvage pour nous induire en erreur, afin de les cueillir tout seul aux bons endroits qu’il était allé reconnaître d’avance.
« Cherchez de ce côté, nous disait-il d’un air aimable. Moi, je vais par là tâcher d’en découvrir quelques-uns… »
Nous allions avec candeur aux places désignées par « M. Tocambel »… Rien ! rien… toujours rien ! et pendant ce temps le malin vieillard, riant sous cape, faisait main basse aux bons endroits et nous plaignait gravement ensuite de notre insuccès ! Puis, non moins friand de les déguster que de les découvrir, il allait les faire cuire lui-même sur le gril après les avoir bourrés de beurre frais et les avoir largement saupoudrés de sel et de poivre. Mangés tout chauds ils étaient exquis et nous nous régalions de ce mets, car le brave homme en avait ramassé pour tous.
Il eut un jour une déception profonde. Allant avec nous déjeuner dans une des habitations voisines de la nôtre, il vit avec consternation que le repas était des plus exigus. Un pâté trônant au milieu de la table avait été l’objet de ses espérances et il comptait là-dessus pour se restaurer. Personne n’en servit… le gourmand déçu revint avec nous, indigné de ce mécompte, et déclarant avec aigreur que ce pâté devait être en carton.
Il prit sa revanche lors d’une visite au monastère de la Trappe. Dans les vastes étangs des religieux se jouent de superbes carpes qu’il était interdit de pêcher, même aux pères. Ces poissons ne sont pris que de loin en loin, lorsqu’on vide les pièces d’eau. Le chevalier enjôla le père abbé, tant et si bien, que ce dernier finit par faire jeter les filets dans un étang et fit servir à M. Pouqueville, radieux, de magnifiques spécimens de ces carpes renommées.
« M. Tocambel » allait sans cesse chez « la Baronne », son excellente, quoique taquine amie. Elle habitait avec sa famille à quelques lieues de Paris et tous se réjouirent quand le chemin de fer, passant à peu de distance de sa propriété, permit d’y aller avec une extrême facilité.
M. Pouqueville, en particulier, s’en montra enchanté. Il promit d’étrenner la ligne et convint avec ses hôtes du jour et de l’heure de son arrivée à Sillery. Il partit exactement, en effet, mais arrivé à la station, fort peu habitué aux usages du chemin de fer qui exige de la célérité et de l’initiative, il resta tranquillement assis à sa place, attendant qu’on vînt lui ouvrir la portière et l’avertir de descendre.
Ma tante, venue à la station au-devant de lui, avait beau s’évertuer et lui faire signe de démarrer, le bon chevalier répondait paisiblement par de petits saluts de la main… Tout à coup, le sifflet retentit et le train s’ébranla…
« Arrêtez ! Arrêtez ! Ouvrez-moi ! crie M. Pouqueville effaré ; je descends ici… »
Paroles inutiles ! le wagon l’emporte éperdu et gesticulant, sous les yeux consternés de « la Baronne ».
Le voyageur était exaspéré ! À la station suivante il descendit comme une trombe, maugréa, se plaignit, cria, se lamenta ; enfin, il mit à bout la patience du personnel. Un mécanicien qui se trouvait là, agacé par cette kyrielle de paroles désagréables, eut alors l’idée de lui offrir une place sur sa machine, prête à partir en sens inverse. Le pauvre homme accepta avec empressement et se hissa sur la locomotive, au milieu de rires étouffés…
M. Pouqueville se croyait à la fin de ses peines en revoyant la station amie et « la Baronne » encore là et partagée entre l’étonnement et l’envie de rire… car la locomotive ne s’arrêtait pas et continuait sa route, emportant sa victime, tandis que le malin mécanicien, insensible aux cris perçants de Sa victime, se tenait imperturbablement à son poste et ne descendit l’infortuné que là où il se rendait véritablement, c’est-à-dire à la station suivante. Le triste voyageur loua une carriole et partit piteusement pour se rendre enfin à destination. Il fut accueilli à bras ouverts, cela va sans dire, mais aussi avec des rires inextinguibles, ce qui ne contribua pas peu à compléter sa rage contre le chemin de fer.
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