Chapitre 8
Expérience profonde de ma mère en littérature. – Ses excellents conseils. – Remarque touchante sur ses derniers livres. – Le rôle brillant qu’elle donne exprès à Jacques dans Après la pluie, le beau temps. – L’avenir, là-haut. – Le type de Sophie. – Détails vrais. – Les œufs de Pâques. – Les ours. – Modestie de ma mère. – Sincérité et fidélité de sa reconnaissance. – Le roquet de ma tante Galitzine. – Les visites non rendues. – Les glaces. – Le fou rire intempestif. – L’abbé Huc. – Ses souvenirs. – L’avarice chinoise. – La queue-serpent. – La barbe gênante. – Le miracle de l’abbé Huc. – Un remède terrible. – Résultats effrayants des grands froids en Chine. – Les tables tournantes. – Danger de ces pratiques. – Dessins extraordinaires. – Leur disparition extraordinaire.
J’ai parlé dans Mon bon Gaston de la façon d’écrire, simple et sans façon, de ma mère. Elle n’en était pas moins très experte en littérature et ses conseils à cet égard étaient des plus précieux. « On parle enfant comme on parle français, me disait-elle un jour ; les mots compliqués découragent les pauvres petits qui les lisent. Ils demandent l’explication du premier, mais ils se rebutent devant le second et ne vont pas jusqu’au troisième. »
Ma mère attachait une grande importance aux corrections des épreuves de ses livres et prenait au tragique les erreurs commises parfois par les protes. En pareil cas, lorsqu’elle était à Paris, elle allait elle-même faire ses observations et s’adressait à un pauvre invalide qui n’en pouvait mais et qui l’avait dans une sainte terreur, paraît-il ! « Cette dame a des yeux comme des pistolets ! » disait-il après une visite faite à l’imprimerie par la descendante indignée de Gengis-Khan.
Les Rostoptchine, on le sait, ont pour premier ancêtre russe Rastapcha, fils du célèbre souverain tartare-mantchou.
Une remarque curieuse à faire sur les trois derniers ouvrages de ma mère pour la Bibliothèque rose : François le bossu, Après la pluie le beau temps et La fortune de Gaspard. C’est que, commencés en livres d’enfants, ils se transforment vers le milieu et se terminent en nouvelles. La raison en est touchante. Les petits enfants grandissaient et « grand-mère », préoccupée de l’avenir, leur faisait jouer un rôle anticipé, brillant comme le souhaitait sa tendresse. « Je termine mon livre Après la pluie le beau temps, écrivait-elle à Jacques, et je t’y fais jouer un beau rôle, comme de raison. » Dieu s’est plu à dépasser les espérances ambitieuses de ma bonne mère en appelant à Lui son cher Jacques et sa chère Camille et en les réunissant à elle !…
Dans Les malheurs de Sophie, ma mère s’était mise gaiement en scène, dépeignant sa vie à la campagne, sa manière de s’habiller, mais parlant de sa personne en en dissimulant avec modestie le charme piquant. « La petite Sophie » avait des yeux magnifiques, gris, pétillant d’intelligence et pleins d’expression. Toute sa vie, ces grands yeux, si tendres pour ceux qu’elle aimait, surent foudroyer les méchants et les hypocrites. Nous appelions cela son regard tartare-mantchou, et de fait, le sang de Gengis-Khan bouillonnait alors visiblement dans les veines de « Sophie ». Ma mère avait eu, en outre, un teint éblouissant dont ma sœur aînée et mon frère Gaston héritèrent. Sa physionomie était animée, spirituelle et charmante. Les malheurs de Sophie racontent fidèlement les bêtises enfantines imaginées par ma mère, enfant originale et aventureuse, ainsi que le prouve l’épisode des sourcils coupés qui ne repoussèrent que peu et mal ; l’histoire du pot de crème et celle du thé sont vraies. Celle des cassis racontée dans Les petites filles modèles est arrivée également. Un détail amusant sur les œufs de Pâques n’a pas été donné par l’aimable auteur. On se divertit en Russie, le jour de la grande fête religieuse, à faire rouler sur une planche inclinée des œufs durs, teints en rouge. Ceux que heurte au passage l’œuf lancé par un des partners sont la propriété du joueur. « La petite Sophie » en gagna neuf. Affamée comme elle l’était toujours (car on la rationnait sévèrement pour la nourriture et la boisson), elle les mangea tous en cachette, à la file les uns des autres ! On juge de l’indigestion gigantesque qui en résulta !
Les détails donnés dans Les malheurs de Sophie sur le haras et le pain des chevaux sont fort exacts. Mon grand-père élevait 300 juments. L’on conçoit l’amusement de « Sophie » à suivre sa mère dans les immenses écuries contenant ces magnifiques poulinières. Pour l’aventure des loups, elle n’est réelle qu’en partie. Ce furent des ours que les braves molosses de la comtesse Rostoptchine attaquèrent vaillamment, au moment où ils s’approchaient de la pauvre gourmande épouvantée.
Les illustrations délicieuses faites par Castelli et par Bayard à la plus grande partie des livres de ma mère furent très appréciées par elle et je sais qu’elle adressa au dessinateur plein de verve de « Cadichon » de chaleureux remerciements. Elle avait le culte de la reconnaissance ; notre bon Gaston également. Aussi ses lettres me parlent-elles avec une émotion pleine de gratitude de l’excellent docteur Mazier, de Laigle, qui nous fut si dévoué ; elle garda également un souvenir doux et profond du dévouement plein d’intelligence avec lequel ma nièce Thérèse et Henri, mari de Thérèse, emmenèrent de Poitiers mes deux fils aînés lors d’une terrible épidémie de fièvre muqueuse, préservant ainsi notre cher Jacques de ce mal affreux et nous permettant de soigner à temps mon second fils, qui couvait déjà en lui la maladie régnante.
Quoique d’une bonté inaltérable pour tous les animaux, ainsi que je l’ai déjà dit, ma chère maman blâmait les personnes qui ont la manie d’avoir des chiens d’appartement et qui en incommodent les gens chez lesquels vont en villégiature lesdites personnes, escortées de leurs roquets.
On peut donc juger de sa surprise désagréable en voyant arriver à la campagne, un été, sa cousine germaine la princesse Lise Galitzine, avec un toutou sous le bras !
« Ah ! ma chère, vous ressemblez à votre mère ! » s’écria naïvement ma tante, effarée devant la physionomie farouche de la châtelaine à l’aspect du roquet. Il fallut pourtant bien le subir, sous peine de contrister l’excellente femme et nous supportâmes patiemment les cris de paon de cet être grincheux.
Élise et Eugène Veuillot, alors en vacances près de nous, partagèrent nos ennuis et partagèrent aussi notre joie lorsqu’un matin ma tante éplorée appela en vain son horrible toutou.
Le chien était égaré ! quelle chance ! Nous jubilâmes, d’abord. Puis la figure navrée de la princesse Lise nous peina et nous nous mîmes courageusement à la recherche de l’odieux vagabond. Nos allées et venues furent vaines et nous le croyions au diable vert lorsqu’Eugène, se promenant avec Élise et moi dans une allée, se retourna par mégarde et fit une exclamation de surprise…
Le fugitif, l’air penaud, la tête basse et la queue idem, était sur ses talons…
Nous poussâmes un gros soupir et nous le ramenâmes à mon heureuse tante qui l’embrassa à tour de bras, tandis que maman ne pouvait s’empêcher de les regarder de travers tous les deux.
Ma pauvre mère manquait de courage pour faire des visites ennuyeuses. Il y avait une vieille marquise qui est venue la voir pendant seize ans !… Maman était pleine de remords… mais elle ne rendait pas les visites ! Mêmes désolations avec une famille de notre parenté. Les braves gens, ennuyeux comme la pluie, venaient chez nous non seulement le matin, mais encore à nos soirées hebdomadaires. Ma mère allait vertueusement les voir à leur jour. Là s’arrêtait son courage. Pour les réunions du soir, elle ne s’y décidait jamais.
« Ah ! ma cousine, lui dit une fois la pauvre Mme de X. ; que nous vous avons regrettée hier soir (son jour !), nous avions des glaces exquises.
— Ah ! s’écria maman, si j’avais su… »
Elle s’arrêta soudain, consternée de ce qu’elle venait de dire… Un sourire indulgent la rassura. La brave dame trouvait cela tout naturel…
Une année pourtant, on décida en famille qu’une telle conduite était indigne, devenait impossible et l’on prit avec héroïsme l’engagement d’aller à une de ces réunions brillantes… et solitaires, où le salon éclairé ad giorno ne contenait jamais que le père, la mère, le fils et la fille, tous les quatre en grande toilette. Patients et résignés, les infortunés se regardaient dans le blanc des yeux jusqu’au moment où, le thé pris dans cette solitude, ils se retiraient chacun chez eux.
La grande résolution prise, ma mère, accompagnée de ma sœur aînée et de l’un de mes frères, partit pour cette soirée assommante.
En arrivant à la porte, pas de voiture !
L’escalier brillamment éclairé est morne et désert !… le rire s’empare des visiteurs. Il redouble lorsqu’ils se voient introduits dans une antichambre complètement dénuée de pelisses et de paletots. Ma mère veut raisonner ma sœur, qui pouffe de plus belle ! Mon frère l’imite… Maman ne peut s’empêcher d’en faire autant… Le domestique, très interloqué, ouvre brusquement les portes et l’on aperçoit (comme on l’avait prévu) le triste quatuor assis autour de la table à thé…
Sensation !… des visites ! mais quels rires, grand Dieu ! il faut pourtant les expliquer…
« Excusez-nous, balbutie mon frère qui s’avance en se dominant à grand-peine ; nous rions parce que ma sœur a manqué de se casser la jambe en montant l’escalier ! »
Les pauvres gens eurent la candeur d’accepter cette explication d’une hilarité devenue convulsive.
Un de nos bons amis, notre visiteur à la campagne comme à Paris, était l’abbé Huc, ancien missionnaire, dont la plume élégante et facile traçait, en se jouant, le chef-d’œuvre littéraire intitulé Souvenirs de la Tartarie et du Thibet.
Sa conversation était charmante, cela va sans dire ; pleine d’esprit, de malice, de gaieté et d’observation originale. Il racontait à merveille. Sa mort prématurée et presque subite ne lui a pas permis, malheureusement, d’écrire un livre qui eût, certes, été ravissant.
L’avarice chinoise, nous déclara un jour l’abbé Huc, en remontrerait à Harpagon.
« Ne me fais pas faire un grand cercueil, dit un Chinois agonisant à son fils. Il est plus économique de me couper les bras et les jambes et de les mettre avec le buste pour user moins de bois… et pour cela, ne prends pas notre hache neuve, car mes os sont durs et pourraient l’abîmer. Emprunte plutôt celle du voisin. »
L’abbé Huc avait dû, en allant résider en Chine, se conformer aux usages du pays. Il avait donc laissé croître ses cheveux et avait fini par être propriétaire d’une natte, longue et touffue. Un certain soir d’été, en se couchant, il sentit quelque chose de froid et de souple. S’imaginant que c’était l’un des innombrables serpents qui pullulent dans le sud de cette région, il saisit cet objet pour le lancer de toutes ses forces au loin… Une douleur violente lui fit comprendre brusquement sa désagréable erreur… c’était sa queue, sa malencontreuse tresse qu’il avait prise pour un reptile ! Il avait failli se décoller la peau du crâne…
« Comment mets-tu ta barbe quand tu te couches ? lui demanda un jour un de ses néophytes.
— Que veux-tu dire ? s’écria le Père, étonné de cette question bizarre au sujet de cette barbe qu’il avait fort longue, comme tous les missionnaires.
— Ma foi ! je n’y avais pas pris garde jusqu’à présent, répliqua l’abbé Huc tout surpris ; dessus… dessous… je ne m’en souviens pas… qu’est-ce que ça te fait ?
— Vois cela cette nuit », répondit gravement le néophyte sans vouloir s’expliquer davantage.
« Ce n’est pas ainsi qu’elle doit être ; elle me gêne, murmura-t-il en la tirant en dessous de l’étoffe… non ! elle m’agace autant de cette façon, plus peut-être ! c’est par-dessus qu’elle doit se trouver… eh bien, ce n’est pas encore ça… assommante barbe !… »
La nuit se passa à maugréer et à faire changer de place aux poils malencontreusement placés, soit qu’ils fussent d’une façon, soit qu’ils fussent de l’autre. On juge si le Père était vexé de cette insomnie et de la raison pour laquelle il restait réveillé. Le matin arrivé, il querella le néophyte qui se mit à rire de tout son cœur en lui avouant que cette farce, faite à dessein par lui, ne manquait jamais d’horripiler les gens barbus qui en étaient les victimes.
« Dans ces parages où la foi naïve impose parfois les miracles des premiers temps, n’avez-vous jamais, demandâmes-nous un jour à l’abbé Huc, eu l’occasion ou de voir ou de faire peut-être un prodige ?
— Oui, répondit-il gravement, après un court silence. Il m’est arrivé, en effet, d’être témoin d’un fait qui a paru caractéristique et qui a été attribué à mes prières.
— Ah ! racontez-nous cela ! nous écriâmes-nous, impressionnés par cette réponse.
— Volontiers, reprit-il. Voici l’histoire : étant un jour en voyage, je vis entrer sous ma tente un homme d’un certain âge qui semblait à la fois souffrant et agité.
« – Je viens à toi, me dit-il en m’abordant, car j’ai appris que tu pratiquais la religion du Seigneur du ciel 1, et j’espère obtenir par ton entremise la guérison d’un mal d’yeux qui me fait beaucoup souffrir. Vois ! l’un d’eux est déjà perdu et l’autre semble très malade. Prie pour moi ; je veux savoir tout de suite à quoi m’en tenir.
« – Y penses-tu ! m’écriai-je, consterné de cette demande qui pouvait, par un insuccès fort probable, nuire à sa foi naïve. Le Seigneur du ciel est infiniment bon, infiniment puissant, il est vrai ; mais je ne puis m’engager, moi, pauvre pécheur ! à faire déroger, sur ma parole, les lois de la nature.
« Je raisonnai, j’argumentai, mais en vain. Le Tartare insista et mit une telle persistance dans sa demande que, vaincu par son opiniâtreté, je me mis à genoux à côté de lui et je priai de tout mon cœur pour lui obtenir la grâce désirée…
« Tout à coup il fait un mouvement, chancelle, tombe sur le réchaud qui servait à faire cuire ma nourriture et crève dans sa chute l’œil qui y voyait encore…
« Je restai suffoqué de cette catastrophe… et bien plus encore en l’entendant se réjouir du dénouement obtenu !
« Eh bien ! voilà ce que je demandais ! s’écria-t-il d’un air heureux. Je voulais savoir à quoi m’en tenir… Je le sais, à présent ! Cela vaut bien mieux que l’incertitude ; merci, Père.
« Et il s’en fut, fort satisfait du résultat de mon intervention. »
La façon dont l’abbé Huc nous raconta « son miracle » était inimitable. Il avait mis un tel sérieux dans ce récit que, jusqu’au dernier moment, nous crûmes à un fait surnaturel et nous l’attendions en palpitant… Mais quels éclats de rire saluèrent la fin imprévue et originale de cet amusant récit !
J’ai raconté gaiement les faits plaisants. Mais une religieuse émotion accueillit les détails dramatiques et touchants, qui nous furent donnés par le missionnaire au sujet d’un mal terrible qui faillit le tuer en traversant les montagnes du Thibet. L’abbé Gabet et l’abbé Huc voyageaient ensemble alors. La constante réverbération des neiges était un supplice pour la vue. Les voyageurs avaient beau porter des lunettes en crin, faites spécialement pour adoucir la torture de cet éblouissement perpétuel, cela ne leur suffisait pas, et pour sa part l’abbé Huc en souffrit tellement qu’il finit par tomber dans un état voisin de la mort. Il avait dû être attaché sur son cheval pour éviter les chutes occasionnées par sa faiblesse ; la caravane dont il faisait partie ne pouvait s’arrêter pour le soigner, sous peine de périr elle-même. Pourtant, le chef eut pitié du missionnaire mourant, et consentit, sur les supplications de l’abbé Gabet, à stationner vingt-quatre heures dans un endroit où un homme du pays proposait de guérir l’abbé Huc dans ce laps de temps.
« J’exige seulement, dit-il au malade, que tu te laisses attacher solidement, parce que tu voudras me tuer dès que je t’aurai appliqué mon remède. »
Le missionnaire eut beau protester qu’il se résignait par avance à tout souffrir, le Tartare tint bon.
« Il avait raison, ajouta l’abbé Huc qui nous faisait ce terrible récit, car à peine eus-je senti couler dans mes yeux devenus aveugles le liquide destiné à les guérir, que je devins fou, tant la souffrance en fut épouvantable ! Je hurlais, je me débattais et j’endurais plusieurs heures d’un martyre sans nom. Puis, des pleurs coulèrent de mes yeux malades… Pleurs si corrosifs, qu’ils dévorèrent comme du vitriol la chair de mes joues et y laissèrent une trace profonde qui y subsista pendant des années ! Je m’endormis enfin, épuisé ! À mon réveil j’y voyais, j’étais guéri et je pus repartir avec la caravane. »
Dans ces voyages effroyables, le froid était de quarante degrés au-dessous de zéro ; les boules de pâte faites le matin pour être mangées le soir, quoique renfermées brûlantes dans un linge chauffé et porté sur la poitrine des voyageurs sous leurs vêtements, étaient retirées par eux tellement durcies par le froid, qu’il fallait les briser à coups de hache pour pouvoir les manger Par petits fragments.
Pour dire la messe, on devait user de précautions inouïes. Le vin était tenu dans un vase au-dessus d’un feu brûlant à côté de l’autel, et versé bouillant dans le calice, lequel était entouré de linges chauds… et néanmoins, au moment où le célébrant absorbait les saintes espèces, le calice était glacé au point de dépouiller la peau des lèvres du missionnaire.
C’était à bout de forces et la santé brisée par tant d’épreuves et de privations que l’abbé Huc était revenu en France y finir ses jours.
Il y arriva pour assister à l’explosion de curiosité dangereuse occasionnée par les tables tournantes et les spirites américains. Lui-même assista souvent à des expériences des plus bizarres et venait ensuite nous les raconter d’une façon si dramatique que nous frissonnions en l’écoutant.
Il cessa de fréquenter la maison de l’écrivain distingué où se passaient ces faits étranges, à la suite d’une manifestation véritablement effrayante pendant laquelle des sifflements horribles, entendus de tous côtés, prouvaient que l’enfer n’était pas étranger à ce désordre affreux.
Je pourrais citer nombre de faits de ce genre, que je tiens d’amis chrétiens, sûrs et sérieux.
Je ne parlerai que d’un seul. Il suffira pour montrer combien le pape eut raison d’interdire ces pratiques, funestes à la foi et à la raison, par cela même qu’elles sont à la fois surhumaines et inutiles.
Notre illustre ami Louis Veuillot nous apporta un soir deux grands dessins. Ces œuvres, d’une beauté merveilleuse, avaient été faites en vingt minutes avec un seul crayon tenu à poignée par un enfant de douze ans qui ne savait pas dessiner.
Cela avait été exécuté chez un des curés de Paris, le curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas qui avait demandé au crayon tenu par le médium s’il pouvait faire un portrait ressemblant du Christ et de la Vierge songeant aux péchés du monde.
La réponse fut affirmative et le crayon commença son œuvre d’une façon des plus étranges ; c’est-à-dire que, pour le Christ, la barbe puis les traits divins furent tracés en remontant, faisant à l’envers ce profil pur, triste et sévère ; c’était un tour de force impossible à exécuter avec un seul crayon tenu de cette manière et en si peu de temps, déclara Hippolyte Flandrin qui vit et admira ce chef-d’œuvre.
Puis ce fut le tour de la Vierge ; elle était de trois quarts, pleurant. Les larmes qui ruisselaient de ses yeux et qui baignaient son visage étaient idéalement belles et semblaient une émouvante et sublime réalité !
Lorsque nous vîmes ces deux merveilles, nous restâmes tous pétrifiés.
« Je puis attester qu’elles ont été faites comme le raconte M. Louis Veuillot, nous dit alors le nonce qui se trouvait chez nous ce soir-là. J’étais chez le curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas lorsque ces dessins ont été demandés et ils ont été exécutés sous mes yeux. »
Toujours aimable et généreux, Louis Veuillot voulut, quelque temps après, me donner ces dessins qui lui avaient été offerts par le curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas et dont je lui parlais avec une admiration enthousiaste. Il alla prendre le carton où il les avait déposés… plus rien ! Personne cependant ne les savait là et les deux braves servantes du logis, honnêtes et ignorantes, étaient incapables d’avoir commis ce larcin. Impossible non plus de soupçonner les fillettes de l’illustre écrivain, presque des bébés alors et qui d’ailleurs entraient à peine chez leur père, qu’elles voyaient seulement chez leur tante et aux repas. Cette disparition mystérieuse resta inexpliquée et nos mémoires seules ont gardé un souvenir profond de ces merveilles artistiques.
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