L’ENTOURAGE
Je veux fixer ici pour toi nos trois portraits, le mien tel que je suis à quarante ans dans l’ombre que modèle une humble lampe au mois de Mars de l’an 1909: Sous des sourcils indociles mon masque un peu lourd se creuse autour d’yeux qui semblent comme ceux des chats avoir pris leur lueur de cul-de-bouteille aux vieilles petites vitres bosselées de la Province. Sous le lorgnon miroitant de myope, qui enfourche obliquement un nez plutôt fort et busqué dont le bout s’abaisse parfois en s’arrondissant pour aspirer quelque ironie que lance la bouche sensuelle, ces yeux sont tantôt d’une grande dureté, tantôt d’une grande douceur. De la colère au calme ils passent sans transition et leurs ondes rident ou aplanissent le front un peu fuyant plus apte à refléter des images qu’à mouler des pensées. Les oreilles moyennes s’enroulent simplement. Les cheveux qui grisonnent et s’éclaircissent et les crins emmêlés de la barbe noire et blanche n’ont pas de beauté: seuls les yeux et les mains. Depuis peu le corps s’est beaucoup élargi: un homme qui accepte enfin d’être tel qu’il a été pétri. Il a assez souffert, assez aimé, assez prié pour renoncer peu à peu à toute grâce qui n’est point divine, le père de Bernadette.
Ta mère, à vingt-six ans, est une grosse rose dont les joues supportent comme deux hannetons les yeux qui semblent bourdonner et s’envoler. Son double petit menton, vu de profil, est assez d’un Louis XIV, et sa bouche, sous le nez large mais bien fait, a la forme d’un chapeau de polichinelle. Le sourire découvre les dents brillantes et petites dont deux plus aiguës en haut ont poussé en avant et de chaque côté. Elle aime et elle rit de tout son cœur qui est d’or et agité au moindre souffle comme celui de la rose. Aucun grain de rosée n’accueille si vite le soleil qu’une de ses larmes le sourire. Sur son chignon un ruban est posé, frère de ce papillon du Brésil qui, au-dessus de la cheminée, luit comme un miroir d’azur. Elle porte ce soir un corsage clair et une robe sombre, elle est assise sur une chaise basse en face du feu et je lui dis: «Ginette, il est temps de prendre ton quinquina.» Elle sort un instant, puis revient et se penche sur ce papier avec tendresse et va se rasseoir. Maintenant fondue dans l’ombre elle babille d’une voix nerveuse qui se fait si chaude pour le chant. J’entends qu’elle dit: «l’air de petits myosotis... il y en a de très fines...» De quoi parle-t-elle?... cependant que tu dors, ô Bernadette! toi qu’elle placera comme un bouton de rose sur son cœur qui te nourrit.
· · ·
Tout auprès de ta mère il y a une grande ombre, la plus grande du salon, et la flamme éclaire la face de cette ombre et la neige éternelle de ses cheveux et, sur le nez long, très en avant des yeux couleur de lin, s’appuient les cercles d’or qui jadis autour d’autres yeux encadrèrent des choses et des êtres des Antilles.
O Bernadette! C’est ton aïeule paternelle, c’est de la nuit vivante à genoux devant toi et elle te serre contre son vêtement sombre comme le soir serre une étoile.
LE PÈRE DES PÈRES
Hier, fête de Saint Joseph, on t’a conduite à la chapelle de l’Hospice. Tu sauras plus tard quel père fut Saint Joseph qui, dans les mauvais chemins, tirait par la bride le petit âne qui servait de monture à la Vierge pressant contre son sein son Bernadou chéri qui est N. S. Que de bons pères encore dans l’Histoire Sainte! Que tous ces pères prient pour nous le Père qui nous a mis dans son cœur, dans son cœur pareil à un jardin qui n’a pas de portes!
VERS LA SOURCE
O Bernadette dont on compte tous les doigts avec amour! dont on entend les petits ongles gratter parfois le dessus du berceau! voici que l’on t’a habillée pour te mettre dans la petite voiture et ton bonnet rappelle la coiffe d’un Pharaon et ta robe de mousseline est comme un liseron blanc que déborderaient deux étamines: tes jambes agitées par la brise de l’impatience.
Tu es couchée dans la voiture que nous poussons tour à tour ta mère et moi, et tu souffres un peu de ta dent, tu tires la langue d’un air boudeur. Nous quittons la grand’route, nous stoppons dans un sentier auprès d’un talus qui borde un ruisseau; jamais on ne t’a conduite aussi loin dans la campagne. Je t’élève dans mes bras au-dessus de la haie, mais tu ne peux encore saisir ce qui dépasse l’horizon d’une chambre et tu ne fixes ni les montagnes ni les champs. Cependant notre voisin, le petit ruisseau, jase. Tes yeux s’abaissent vers lui et le contemplent. Dieu l’a placé là pour qu’il amuse, ô toi qui ne verrais pas l’océan! mais qui regardes vers la Source dont tu es si près encore.
LE ROSIER QUI GAZOUILLE
Je crois que Bernadette parle quand elle gazouille. Que signifient ces phrases qu’elle module et qui m’impressionnent dans le silence de la nuit? Le parler de Bernadette est comme un rosier dont les fleurs sont encore closes. Les mots sont encore fermés; l’un après l’autre ils s’épanouiront; déjà ils s’entr’ouvrent. Mais ce langage encore en boutons, les innocents du Ciel seuls le comprennent.
Puissions-nous, ô mon enfant! soigner bientôt le doux rosier de tes mots enfin délivrés, et diriger ses branches dans un bel ordre qui assigne à chaque fleur sa place: le mot Dieu comme une rose rouge, au centre de l’arbuste, et la plus haute pour que le parfum de ses sœurs monte vers elle et que tu la voies toujours dominer. Oh! Si saintes que soient les autres roses, même la blanche Marie, aucune ne doit être sentie avec autant d’amour que cette rose paternelle. O mon enfant! que le mot Dieu ne fleurisse jamais sur tes lèvres, sans que tu pries pour les pauvres jardiniers qui auront aidé à son épanouissement... Après ce mot, tu délieras de leurs calices de silence les mots qui disent les élus, les hommes, les animaux, les plantes et les pierres. Et tu nommeras ainsi une à une au Seigneur toutes ses merveilles plantées dans ton cœur: puisqu’en te faisant croître dans le sien il t’a appelée Bernadette.
PREMIER PRINTEMPS
Tu es entrée depuis cinq jours dans ton premier printemps. Quand j’étais adolescent j’aimais de toute mon âme cette époque où mes rêveries fleurissaient avec la rose rustique, l’aubépine et l’anémone-sylvie. Je vibrais comme une ruche et me nourrissais d’avenir. Il y avait un banc dans un bosquet... Et les jeunes filles que j’avais suivies tiraient derrière elles les lourdes portes qui se refermaient sur leurs yeux flattés, interrogateurs et liquides. Les pluies fines dans la poussière sentaient bon... O mon cœur! qui fus longuement balancé, tel que dans la haie le rameau que l’on touche en courant, que faisais-tu de ces trésors vivants cachés en toi comme des dormeuses dans leur demeure?
Mon cœur répond: ce que j’ai fait de ces impressions de printemps, je les ai mûries en secret pour qu’elles prissent une forme. Des teintes de la rose rustique, de l’aubépine et de l’anémone-sylvie, du chant des oiseaux des bois, de la naissance mystérieuse de l’amour, des légères larmes de l’averse sur la terre et du balancement des branches j’ai pétri Bernadette.
LES RAMEAUX
Ta mère regrette que tu ne puisses déjà soutenir une branche de laurier bénit d’où pendent des œufs de sucre, des gâteaux, des noix dorées. Tu n’élèves vers le Seigneur que tes mains nues, séparées des poignets ronds par un pli fin comme un fil de soie auquel rien n’est attaché.
JEUDI ET VENDREDI SAINTS
Ton ami l’Enfant Jésus a gagné à la sueur de son front, dans l’atelier de son père, un morceau de pain qu’il te garde pour quand tu auras faim.
Et il a dit:
«Mon père, si vous voulez, avec le reste de ce bois faisons un berceau encore?» Il a tant fabriqué de berceaux, le pauvre Enfant Jésus, qu’il n’est plus resté pour lui que deux poutres où il s’est étendu... Tant de berceaux dans l’échoppe du Charpentier ont été fabriqués! Et le tien, Bernadette!
Ah! Les gens qui dans l’étroit atelier de ce père et de ce Fils s’asseyaient parfois pour leur dire bonsoir ne savaient guère que là, chez Joseph, tous les berceaux du monde à venir devaient être faits.
Un jour il semblait que le bois fît défaut, qu’il n’en restât plus que juste ce qu’il fallait pour la Croix de N.-S. Et la Mère au cœur transpercé s’écria: «O mon Fils! quelle place te restera-t-il pour mourir sur ce bois?»
Mais l’Enfant Jésus sourit et il prit encore sur sa Croix.
Et, dans notre chambre se dressait ton berceau, ô ma Bernadette!
Que je marque ici, d’une façon particulière, tes premiers Jeudi et Vendredi Saints:
N’avais-je pas écrit au début de ce livre que ton ange gardien te protégerait, qu’il écarterait de toi le cheval emporté? Or Jeudi, quand vous alliez être écrasés toi et ta petite voiture par un attelage emballé et sans conducteur, les chevaux ont dévié tout à coup d’eux-mêmes en te frôlant.
Et, le lendemain, Notre-Seigneur est mort à ta place.
PAQUES
Pâques; l’œuf de la poule blanche luit dans la mousse et l’ajonc fleuri a chanté. Cocorico! Cocorico! Ma Bernadette, les fidèles ont communié. La calme splendeur de Dieu baigne les collines, le soleil brun des frelons ronfle dans le jardin verni, le chant du rossignol dans la matinée est plein d’encens, la terre s’entr’ouvre, la mort est morte, tu vivras à jamais, ô Bernadette! car en toi, autour de toi, à l’infini, le Ciel s’étend. Le Seigneur est si humble que Madeleine le prit pour un jardinier. En ce jour il t’appelle peut-être sa petite sœur, parce que le grelot de ton hochet sonne comme la clarine d’une agnelle pascale. Alleluia. Alleluia.
NUIT SOUFFRANTE
Dans la triste nuit tu tousses et nous nous levons pour te soigner. La flamme rousse et bleue de l’alcool fleurit sous la casserole grésillante, et les perles fines de l’air se détachent du métal, montent crever à la surface de l’eau, y sont remplacées par d’autres, de plus en plus rapidement, jusqu’à l’ébullition complète.
Quelle angoisse de voir ta petite figure se contracter sous la toux! Mais quelle grandeur que de veiller sur toi! On n’entend que l’eau et la flamme. Et, au milieu du sommeil qui entoure la maison, nous nous tenons debout ta mère et moi avec, pour témoin et ami, Dieu. Ne nous abandonnez pas, ô Sauveur! J’ai confiance. Ne nous montrez point dans notre enfant cet affaissement où vous avez été. C’est assez que, dans le chemin, vous soyez tombé sous la Croix en nous jetant un regard interrogateur... Nous avons calmé Bernadette et maintenant elle s’est assoupie. Son souffle qui devient paisible me prend comme une berceuse. Et c’est ainsi qu’à mon tour mon enfant m’endort.
FÊTE-DIEU
Ta première Fête-Dieu, tu l’as passée loin d’Orthez aux Égrets, dans le pays qu’habite la maman de ta maman. Tu avais une couronne retenue par un élastique, une couronne de roses blanches, si petites que l’on eût dit des camomilles, et un panier suspendu au cou pour que tu fisses semblant de jeter quelques pétales au passage de Notre-Seigneur. Tu ne sais même pas ce que c’est que de jeter des fleurs. Et alors on te prenait la main et l’on te faisait essayer ce geste d’en lancer à Dieu. Comme il a dû te regarder! Quel attendrissement n’a-t-il pas dû avoir en sentant sa toute-puissance envelopper ta faiblesse!
... La Fête-Dieu est si belle et si bonne qu’il semble que ce jour-là le feuillage soit plus ombreux, le gâteau plus sucré, l’herbe plus verte, la cerise plus rouge, la rose plus rose. A cette Fête-Dieu paraissais-tu donc, de même que la rose plus rose, plus Bernadette que jamais? Non, car pour nous, ô ma fille! tu es la Fête-Dieu de tous les jours.
NOUVEAUX PROGRÈS
Tu t’émancipes lentement, tes jambes et tes bras se délient, tu peux redresser à la façon d’un rameur ton buste dans ton berceau. Tu appelles, tu appelles, tu appelles la chienne: «iane... iane...». Tu commences d’apercevoir les détails, les reflets des glaces où tu te souris de tes six dents. Tu t’intéresses à tout avec passion. Tu regardes d’un œil soutenu les anguilles que je rapporte de la pêche. Le grand chaos pour toi s’ordonne! La vue du sirop purgatif et de la seringue te font pleurer. Viendra le jour qu’au-dessus du miroir noir tu voudras saisir le papillon de feu bleu qui, dans son cadre, évoque les forêts dont mon père m’a transmis l’ardeur, forêts qui baignent sans doute dans un ciel pareil à cet insecte géant qu’écaille une limaille d’azur. Papillon, miroir, seringue, sirop, anguilles, chienne, berceau, papa, maman, voilà les premiers exemples de ta grammaire vivante, le vocabulaire que tu traduis dans une langue diffuse qui embrouille les syllabes, compose un mot avec les assonances d’autres mots, se résout parfois dans un appel semblable à celui d’une perruche. Ton progrès est une agitation. Comme le jeune oiseau tâte l’air avec ses plumes, tu palpes le monde avec les ailes de ta petite âme qui bat, qui est là pareille, quand je te tiens, à cette fauvette au bord du nid, ta petite âme qui est là au bord de tes yeux, de ta bouche et de ta vie; qui est là. Et tu cries! Et tu cries! Et tu saisis à deux mains ton pied nu et tu le portes à ta bouche, parce qu’un pied c’est pour s’amuser.
LE TROUSSEAU DE CLEFS
Dans sa voiture, à l’ombre de l’acacia, Bernadette me sourit comme la lune en plein jour. Entre les pavés de la cour, un plantain est si net qu’il semble une tache d’eau sur la lumière. La vie, telle qu’une mer calme, fait entendre son murmure et l’enfant joue avec un trousseau de clefs. Elle jouera longtemps avec ce trousseau de clefs, heureuse de toute nouveauté, et si douce sous son petit chapeau de paille d’où pendent deux pompons de fleurs d’artichaut! Qu’il est beau, ce monde où chaque chose se découvre peu à peu! Voilà: il y a donc encore, en dehors du polichinelle, de la poupée et du chat d’étoffe, il y a des clefs. Mon Dieu, se dit sans doute Bernadette, il est bon de vivre à cette heure-ci sur une terre où il y a quelque chose de brillant qui fait du bruit et que je mords.
LE PÈLERINAGE ACCOMPLI
Je vous salue, patronne de ma petite fille. Ayant quitté un jour votre chaumière pour paître comme d’habitude vos brebis au bord du gave: vous qui n’aviez rencontré jamais au pied de la montagne que des gens obscurs comme leurs foyers éteints, vous avez vu la Mère de Dieu plus brillante qu’une étoile. Le choc de vos sabots sur les galets cesse. Et tout à coup il n’y a plus rien que de l’Amour, que de l’Amour, il n’y a plus rien que de l’Amour. Vous êtes à genoux. Vous la voyez. Elle. Et c’est cette terre de bénédiction qui la supporte parmi des roses, ma terre à moi, la terre pétrie de ciel et pleine des murmures affectueux des torrents et des brises chargées de pinsons.
Comme je l’avais promis, nous sommes allés présenter notre Bernadette à votre Vierge, ô Bernadette! Ainsi, ne sachant plus que faire pour témoigner de leur reconnaissance, des enfants qui ont reçu un trésor vont l’offrir à celui qui le leur a donné.
LE ROYAUME DES CIEUX EST POUR CEUX QUI LEUR RESSEMBLENT
(Saint-Matthieu, XIX, 14.)
Tu sauras plus tard, Bernadette, qu’un saint n’a pas une figure différente de celle d’un autre homme et que, même dans sa niche, il ne diffère pas beaucoup en apparence d’un vieux qui se tient debout dans un petit magasin. Il te faudra donc être bien respectueuse envers tout le monde puisque telle ou telle personne peut être une sainte sans que ce soit écrit sur sa figure. Il est probable que Bernadette de Lourdes est une sainte, puisqu’elle a vu la Vierge. Cependant si tu regardes un jour son portrait, tu verras qu’elle ressemble à une pauvre paysanne pas bien jolie qui vendrait des pommes au marché.
C’est dans le cœur qu’est la sainteté, comme de l’eau pure dans une cruche sous des feuilles. Sous les vêtements Dieu remplit cette cruche peu à peu avec de l’eau de Ciel sans que personne voie tomber cette pluie, pas même celui ou celle qui la reçoit. Cette eau doit être bonne puisque ceux qui en ont le cœur plein se mettent à genoux pour remercier le Seigneur de les avoir ainsi désaltérés.
Mais comment, demanderas-tu, faire que mon cœur soit la petite cruche de Dieu?
En le gardant toute ta vie, ce cœur, tel qu’il est aujourd’hui que tu as un an. Ainsi soit-il.
TES MORTS
TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE
La figure ronde et rose, les cheveux en brosse arrondie et noirs comme les courts favoris, les yeux bleus sous des lunettes d’or, le nez et la bouche petits et bien faits, un peu trapu, il charge son fusil non loin de l’habitation de planches que surmontent les plumeaux des cocotiers. Il tue un ramier qu’il met dans sa carnassière. Et le souffle de la mer lui apporte l’odeur de la cuisine des noirs.
Il y a une tempête. Le voici maintenant sur une chaloupe. Il va au secours d’un navire en danger et le sauve.
Il y a un tremblement de terre, beaucoup de maisons s’effondrent sur les habitants de la Pointe-à-Pitre à midi quand les fourneaux sont allumés. Il ampute des bras et des jambes.
Il se dévoue lors d’une épidémie de choléra.
Il a la croix d’honneur.
Mais que lui importent la chasse, la saveur épicée des mets et ses actes de courage récompensés? Sa compagne charmante est morte en rentrant à la Guadeloupe, malgré tous les soins qu’il lui a fait donner à Paris, malgré l’habileté des chirurgiens. Il est seul, ses enfants sont en France au collège. Son cœur est malade et il pense avoir trouvé, pour en accélérer ou ralentir les battements, le jus de la verveine.
TA BISAIEULE ANTOINETTE
Elle passa la mer plusieurs fois, des Antilles en France et de France aux Antilles où elle mourut en touchant terre, comme une vague gémit et s’efface.
Ses traits sont absents, il ne reste d’elle que du corail, de la soie et deux raisins d’or qui tremblaient à ses oreilles.
TON GRAND-PÈRE PATERNEL
Le front courbe, les tempes larges et plates, le nez busqué, les yeux noirs, la lèvre supérieure retroussée, la barbe grise en pointe, le port de tête en arrière, de haute taille; il était fait davantage pour vivre en grand seigneur à la Guadeloupe que dans ce bureau où il gagnait notre pain en usant son cœur.
Tout est bien en ordre sur sa table de travail.
Le vieil huissier qui, lorsqu’il sue en marchant, fait sécher sa chemise sur son parapluie qu’il ouvre au soleil, vient faire enregistrer des papiers et s’en va.
Entre le notaire qui se plaint de ce qu’une pie apprivoisée lui dérobe des objets brillants. Il cause un moment de sa chasse aux petits oiseaux et part.
Voici le conservateur des hypothèques. Receveur, dit-il, je venais vous inviter à manger un lièvre que j’ai failli tuer.
Quatre heures sonnent. Je sors avec mon père dans la campagne chaude et bleue. Il amorce sa ligne.
Aujourd’hui sur la berge où il fut il n’y a plus que de la lumière.
UN FRÈRE DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE
Médecin puis juge de paix il avait une tête ronde, je n’en sais guère plus sur son physique, il demeura garçon jusqu’à un âge assez avancé. Il avait étudié chez Dupuytren et se consolait de l’abandon de la chirurgie par l’abatage des arbres. Il les sciait lui-même au moment que leurs fruits commençaient de mûrir. Il préparait par la chimie des dragées et du civet de lièvre. Il jouait du cor de chasse dans la garde nationale. Et il était galant avec les dames, en voici la preuve:
Un jour qu’il chassait il se brisa un os de la jambe et se traîna jusqu’au bord d’un fossé où il s’assit. Une voiture de jeunes femmes passa. Ne voulant pas qu’elles eussent le désagrément de le savoir estropié, il fit comme si de rien n’était. Et, se soulevant sur le talus, il les salua de son plus souriant coup de chapeau.
UN AUTRE FRÈRE DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE
Ce fut une vie de duels, emportée comme une tempête, et puis la mort prématurée à La Havane dans la désolation d’un soleil jaune comme la fièvre.
Rien. Rien. Il ne reste de lui rien que la miniature de sa fiancée Mademoiselle Dubarry dont j’interroge la beauté méridionale: N’avez-vous pas bien souffert quand loin de vous le bien-aimé courait les aventures?
Elle me contemple d’un air désabusé.
CLÉMENCE, SŒUR DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE
Elle était protestante comme sa mère et ses sœurs, maigre, avec des yeux verts et perçants dans une figure anguleuse. Mais sa sévérité se faisait douce pour moi. Le Seigneur était sa vie. Il semblait quand elle marchait sur le parquet ciré de la maison natale que la harpe du roi David accompagnât ses pas sur les eaux. On la disait colère, mais un peu je pense de la colère des prophètes en face de ceux qui n’observent pas assez rigoureusement la Loi. Pour ceux qu’elle voulait convertir, elle ne connaissait pas de trêve et sa voix chargée des orages de l’Ancien Testament retentissait jusque dans les agonies.
Je recopie dans sa Bible ce verset qu’elle a transcrit d’un Psaume:
«Certainement c’est dans l’apparence que l’homme se promène. Certainement c’est en vain qu’il s’agite. Il amasse des biens, et il ne sait qui doit les cueillir.»
Elle ne mentait jamais, pas même en plaisantant. Il y avait en face d’elle sur la table à manger un huilier dont les cornues croisaient leurs cols en forme d’x.
UNE AUTRE SŒUR DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE
Si Clémence optait pour la vie contemplative, Célanire avait choisi la vie active. Je revois Célanire aux yeux bleus, au menton et au nez crochus, osseuse et voûtée sur le fond de suie de l’âtre où elle fixe à une pince de fer une chandelle de résine; elle rompt du fagot sur son genou, évente les braises avec un écran, gonfle ses joues pour attiser le feu davantage, frotte le gril, avance et recule le pot où cuisent des haricots, suspend le chaudron à la crémaillère, bat l’omelette, s’impatiente, chasse les chats, balaie, cire, lave, tire du vin de la barrique et, à la mode béarnaise, lèche sur le dos de sa main un peu d’aigre pâte de millet.
C’est la saison où il faut surveiller les vendanges. Elle boit un peu de café et de bouillon, coiffe un chapeau de moissonneuse, grimpe dans le char-à-bœufs, se dispute avec le métayer et prétend lui confectionner des guêtres avec un vieux haut-de-forme.
Elle prise du tabac, joue au loto et cite des proverbes.
Le soleil descend comme un pressoir sur la colline rouge.
TON GRAND-ONCLE PATERNEL
Il descend la colline dans le soleil rose des bruyères. Il boit un coup de vin à sa gourde. Il porte l’impériale, et la couleur de ses yeux qui s’enflamment est vive et noire comme la poudre de son Lefaucheux. Il s’est marié tout jeune. Comme un enfant il est emporté et bon. Une de ses filles voudrait entrer en Religion. Si elle y entre, je mettrai le feu au couvent, a-t-il dit. Ses chiens tombent en arrêt. Il tue deux perdreaux. Il casse une croûte à l’auberge et regagne sa perception des finances. J’ai cinq ans. Il me montre son fusil, il me voudrait déjà de son âge et son camarade. On me donne du miel pour goûter.
L’ombre descend sur l’étendue sauvage, et il meurt vers quarante ans usé par sa violence.
Il y a des clochers au sommet des coteaux, des lièvres dans les fourrés et de bons dîners avec les compagnons de chasse.
TON BISAIEUL AUGUSTIN
Le port roide de quelque intendant militaire retraité, de petite taille, le nez long chaussant des lunettes fines, les yeux d’un bleu clair, la moustache un peu jaunie par les pipes qui enfumaient aussi les journaux et les livres, et tombante et relevée aux bouts cirés, le menton peu saillant, les cheveux rares et longs ramenés sur le côté du front un peu fuyant, l’oreille large: il faisait songer encore à quelque ancien héros des victoires du romantisme.
Son enfance fut si choyée que lorsqu’il désirait la pluie on montait sur le toit d’où l’on vidait un arrosoir.
C’était un lettré. Il récitait avec passion ces vers de Musset:
Oh! Sous le vert platane, Sous les frais coudriers, Diane Et ses grands lévriers!
Mais il était surtout musicien.
Dans la ville élégante où il s’est retiré, il longe le boulevard. On voit bien le pic du Midi aujourd’hui.
--Bonjour, Monsieur Bellot, vous allez au concert classique?
Le voici dans la salle pleine d’un beau monde silencieux. Il est assis tenant par le milieu sa canne qui supporte son chapeau. Il vibre déjà comme un violon que l’on accorde. Une dame lui adresse un salut de la main. Il sourit et s’incline. La symphonie ruisselle et ronfle et à la fin il applaudit, il frappe le parquet poli en signe de satisfaction.
La présence d’un seul moustique dans sa chambre lui fait souhaiter de n’être jamais né.
TA BISAIEULE ÉLÉONORE
La dignité, la bonté et la douleur la marquaient. Je revois le deuil de ses yeux, le deuil de ses vêtements, le deuil de son chapelet dont les grains semblaient faire partie d’elle-même, avoir mûri entre ses doigts. Sa chambre où elle me gardait quelques pastilles de réglisse était si remplie d’ombre que l’on n’y devinait la présence de la sainte femme qu’à la blancheur de ses cheveux.
Une partie de sa vie se passait à genoux devant un Crucifix jauni.
Parfois elle était en pleine lumière, face à face avec le Saint Sacrement exposé, mais tout à coup son front retombait dans ses mains.
PAYSAGES
TA VILLE
Le bord du cadre est fait des bois de chênes des collines et du marbre bleu des Pyrénées. Un clocher assez proche coupe la vue d’un mamelon éloigné qui s’isole en s’avançant dans la plaine. Tout ce qui, comme ce mamelon, est en relief en dehors de l’horizon, semble couché sur les damiers de blés, de maïs, de vignes et d’herbes: les carènes des anciennes redoutes, les avenues et les places, le vieux pont pareil au pont du jeu de l’oie et la tour du château qui, dans un nuage d’arbres, ressemble à une leçon de dessin. Seules demeurent toujours debout les Pyrénées, car jamais elles n’abandonnent le ciel si bleu qu’il est solide.
En amont, le gave est une nappe qui forme des îlots ombreux, et, sur les cailloux, des vaguettes qui battent de l’aile ensemble comme un vol de pigeons fondu dans la lumière. En aval, le roc nu encaisse l’eau couleur d’olive et s’avance au milieu et émerge çà et là comme une troupe de bêtes d’avant le déluge.
Les maisons des vieux quartiers chaussées de galets, vêtues de jardins pareils à des châles de l’Inde vus à l’envers, coiffées de toits qu’empanachent les fumées, comme de plumes d’autruches, regardent les passants à travers leurs lunettes carrées et fixent à leurs fichus de chaux blanche, garnis de balcons à jour, des bouquets de géraniums et des colliers de piments rouges.
Tel est le tableau, ô Bernadette, où tu figures au premier plan parce que sans cela tu paraîtrais trop petite!
LA PETITE FERME DITE AU CHOÜ
Sous un ciel bleu comme une plume de geai, quand le soleil suspend ses rayons de miel aux feuilles des aulnes et quand les champs de blé sont comme l’intérieur des lis, la petite ferme est fraîche. Elle est comme la niche du chien du Bon Dieu. Peut-être est-elle placée au milieu de la Terre, et que c’est là qu’habite la fidélité. Endroit sauvage! A deux kilomètres, sur le chemin qui continue la rue Moncade, tu tournes à gauche. De là un chemin défoncé, tantôt boueux tantôt friable, t’y conduit, à trois cents mètres. Les champs sont sur le versant d’un coteau qui s’incline de l’Est à l’Ouest. Au bas, un petit ruisseau les borne où de minces insectes patinent, projetant sur son fond blond leurs ombres en feuilles de trèfle. On les nomme des cordonniers à cause des mouvements qu’ils font. Recherche la noirceur de l’Été pour déjeuner là sur l’herbe en écoutant les maïs se froisser entre eux. En amont le ruisseau s’enfonce dans des terrains détrempés où croît en abondance le baume, cet arbuste coriace à l’odeur d’encens, et où l’on trouve çà et là des rossolis.
Lorsque je ne serai plus, dis-toi que par là je poursuivais les bécasses et que parfois cette solitude semblait lentement s’élargir et se refermer sous mon coup de fusil.
Le terrain qui se relève à l’Ouest au delà du ruisseau est flanqué de légers bosquets. Une ferme, en face de la nôtre, le domine dans les vignes. C’est la propriété de Dabitou qui invoque, le verre à la main, le pacte cordial du voisinage ancien.
Sur la crête opposée serpente le chemin craquelé qui fait songer à la fable torride: Le Coche et la Mouche. Il surplombe des ajoncs épineux tout bourdonnants d’abeilles dans l’après-midi qu’ils endorment.
Vers le Sud une claire échappée en éventail rafraîchit l’âme. Une tour en ruine et des montagnes lustrées semblent parler d’un pèlerinage au Ciel.
Pense à ce pèlerin, prie pour lui, ô ma Bernadette! quand tu entendras la douceur du bétail respirer dans la pauvreté de l’étable.
LA VIE
La vie est comme une petite maison bâtie sur le bord d’un sentier, ô ma Bernadette, une maison toute simple aux gros murs honnêtes dans le jardin de laquelle on cueille du chasselas et des noisettes. Puis l’on s’en va.
Vois la petite maison avec son perron. Elle est là comme nous sommes là et la saison avance à grands pas.
Qu’est-ce qui demeure, de tout cela quand a sonné la dernière heure, celle où comme un filet d’eau une ombre à genoux pleure? Dieu.
Il reste Dieu, c’est-à-dire la maison d’où jamais nous ne sortirons, la maison où l’ange en prière sur le perron ferme les yeux.
Mais apprends bien, ô Bernadette, pendant que tu es dans la vie comment elle est, cette vie; sache-la comme une leçon qu’on a suivie du bout du doigt et qui t’aura ravie jusqu’à la fin.
Et quand ton front si doux et bosselé se relèvera du grand livre où tu auras épelé le pain qui naît du blé et le vin du raisin,
tu comprendras combien la petite maison est chère, la maison sur le sentier, dans laquelle il n’y a rien d’extraordinaire, mais où vivent quatre cœurs: ton père, ta mère, ta grand’mère et toi.
Et voici que le ciel doré comme le miel après notre réveil s’élève sur le toit.
TABLE DES MATIÈRES
DÉDICACE 7 L’ÉNIGME 11 L’ACTE DE NAISSANCE 15 L’ANGE GARDIEN 19 VUE SUR LES CHOSES 33 LE SOURIRE 37 LES LARMES 43 LA NYMPHE 49 LA VISITE AUX MORTS 53 LA VISITE AUX VIVANTS 57 L’ARBRE-A-LAIT 63 LE RIRE 67 L’AME DE LA MAISON 71 L’ALPHABET A LA FLEUR 75 LE SIROP DE POMME-REINETTE 79 LA RÉPÉTITION POUR NOËL 83 L’ENFANT-JÉSUS 87 LE SOMMEIL DANS LA TEMPÊTE 91 ANGOISSE DE MÈRE 95 CHOSES QUI PARLENT 99 LE FÉVIER 103 LA NATIVITÉ 107 LA PETITE VOITURE 113 NEIGE 117 LA PREMIÈRE DENT 123 PORTRAIT A SIX MOIS 127 PRIÈRES DU MATIN ET DU SOIR 131 LA VACCINATION 135 L’ENTOURAGE 139 LE PÈRE DES PÈRES 147 VERS LA SOURCE 151 LE ROSIER QUI GAZOUILLE 155 PREMIER PRINTEMPS 161 LES RAMEAUX 165 JEUDI ET VENDREDI SAINTS 169 PAQUES 175 NUIT SOUFFRANTE 179 FÊTE-DIEU 183 NOUVEAUX PROGRÈS 187 LE TROUSSEAU DE CLEFS 193 LE PÈLERINAGE ACCOMPLI 197 LE ROYAUME DES CIEUX EST POUR CEUX QUI LEUR RESSEMBLENT 201
TES MORTS:
TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE 209 TA BISAIEULE ANTOINETTE 213 TON GRAND-PÈRE PATERNEL 217 UN FRÈRE DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE 221 UN AUTRE FRÈRE DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE 225 CLÉMENCE, SŒUR DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE 229 UNE AUTRE SŒUR DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE 233 TON GRAND-ONCLE PATERNEL 237 TON BISAIEUL AUGUSTIN 241 TA BISAIEULE ÉLÉONORE 247
PAYSAGES:
TA VILLE 253 LA PETITE FERME DITE AU CHOÜ 259
LA VIE:
LA VIE 265
POITIERS Imprimerie G. Roy 7, rue Victor-Hugo, 7.