‹ Ma Fille BernadetteChapitre 7 sur 8 · L’ENFANT-JÉSUS

L’ENFANT-JÉSUS

Cet Enfant-Jésus est ton frère, mais toi tu es dans ton berceau et il dormait sur la paille. Et ceux qui avaient une grande inquiétude devenaient joyeux en le regardant, les mages et les bergers. Écoute, ô ma Bernadette! la petite cloche d’un agneau, d’un agneau qui le baise au front, lui ton Dieu! Lui, ton Dieu et ton frère...

Oh! que me penchant sur toi, ô mon enfant! je retrouve dans tes traits ceux du Nouveau-Né qui s’abaissa jusqu’à ta petitesse. Déjà tu lui ressembles. Il tette et pleure aujourd’hui, mais bientôt il vaquera à d’humbles besognes comme toi qui iras chercher le pain sur le buffet et le fil pour coudre. Mais, toi plus grande, je te conduirai vers la bleue montagne de Lourdes pour te le montrer auprès de sa Mère. Je te hausserai dans mes bras pour que tu voies ce Roi qui est ton frère, te dis-je! et pour que tu lui cries en élevant les mains qu’il t’a données: «Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu!»

LE SOMMEIL DANS LA TEMPÊTE

Cette nuit, la tempête a pleuré sans discontinuer, les rafales se succédaient comme se suivent les lames de la mer. On entendait les bouffées de vent pluvieux s’écraser aux volets, des coups sourds, une souris.

Sans souci de ce désarroi de la nature, Bernadette, dans son berceau voilé, a sommeillé jusqu’au matin au calme de notre chambre. O divin mystère qui rapproche une créature du Créateur! «Cependant Jésus, couché à la poupe, la tête sur un coussin, s’était endormi.»

O ma Bernadou! Petite disciple! Tu sais que tu es dans la main du Tout-Puissant et que, malgré cette furie de l’air et de l’eau, il ne peut t’arriver rien que le Ciel ne veuille. C’est pourquoi tu ne doutes pas que ton pauvre nid qu’un coup de vent suffirait à balayer ne continue à t’être un sûr abri. Toi seule, ô innocente! si la crue venait lécher le seuil de la maison, ne t’inquiéterais pas. Car, mieux que nous ne le voyons de nos yeux grands-ouverts, tu vois, ô mon enfant! à travers tes paupières closes, à l’avant de ton berceau, Dieu dormir.

ANGOISSE DE MÈRE

Qu’a-t-elle? Qu’a-t-elle? Qu’a-t-elle? Mais qu’a-t-elle? Mais qu’a-t-elle? Et voici que, penchée sur Bernadette qui pleure, pleure sa mère. Il suffit que le motif des sanglots de notre enfant nous soit caché pour que l’ombre noie nos cœurs. Je crois néanmoins que la cause est peu grave de ces larmes--quelque dent qui perce?

Mais la mère est émue au plus haut point, et toute la passion et toute l’angoisse qui font se coucher une brebis devant son agnelle qu’on veut lui ravir sont renfermées dans ces mots:

--Je ne veux pas descendre pour dîner! Je veux manger ma soupe auprès de ma petite.

O tristesse de la vie matérielle, quand l’âme est dans l’angoisse! Soyez loué, mon Dieu, de ce que les pleurs cessent de part et d’autre. Ainsi la rivière se ride sous l’ondée et se déride au beau temps comme le visage de la mère en face d’une larme ou d’un sourire.

CHOSES QUI PARLENT

Le cliquetis des aiguilles à tricoter, le froissement de la page que l’on tourne, le tic-tac de la pendule, le grincement de ma plume composaient et composent mes soirs de fin d’Automne. Mais, à la venue de Bernadette, les objets familiers ont prononcé de nouvelles paroles: les aiguilles discutent la mesure des petits chaussons, et la page du livre chuchote à la mère que l’heure de l’allaitement s’avance sur le cadran qui rabâche. Cette plume qui versa tant de larmes s’arrête un instant comme une noire voyageuse après un long parcours. Elle se souvient d’une halte plus douloureuse, quand le destin semblait aveugle et la route incertaine.

O ma plume qui erras dans le deuil! Tu recommences à chanter sur cette feuille, tu loues Dieu de t’avoir donné pour guide cette enfant qui ne sait pas marcher.

LE FÉVIER

Le févier est un grand arbre originaire de la Chine et dont les enfants sucent les gousses marron pleines de baume. A travers la vitre pluvieuse Bernadette regarde le févier. Elle interroge en silence ce témoin quelconque de la vie, apprend à le connaître, et nul doute que déjà il ne soit pour elle un grand personnage qu’elle ne définit pas, mais qui l’intéresse. Que lui répond l’arbre sinon: «Je suis là»? Et quelle affirmation pourrait satisfaire davantage Bernadette? Elle ne sait pas qu’en Août il étendait sur elle, qui dormait, de grands éventails de feuilles harmonieuses.

Ma petite fille, je laisse un peu d’ombre sur ce papier pour que tu saches que moi aussi, dans ma belle saison, j’ai fait chanter mes feuilles sur ton sommeil.

LA NATIVITÉ

Ton premier Noël est passé. Les constellations ont tremblé à minuit, cerfs-volants d’or obliques. Et le cœur de ta mère et le mien étaient parfumés d’encens. Et j’écoutais bruire dans l’ombre je ne sais quel rouet de sainte. «Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonæ voluntatis...» Mais était-ce bien le rouet d’une sainte accompagnant de son ronron les frustes répons des bergers?... Non, c’était ce doux vent que ta respiration produit durant ton sommeil, ô Bernadette! Le ciel peu à peu devenait une pelouse et ton souffle y montait, tandis que descendait celui des anges. Et les brebis des hommes étaient assises, élevant leurs pattes fatiguées, deux pattes, en signe d’adoration. Et puis elles parlaient pour baiser au museau les brebis de Dieu. Et puis elles revenaient sur la terre et s’acheminaient vers la Crèche du Pauvre. Et le diadème du roi nègre brillait sous l’étoile. Et des milliers de pas marquaient la neige, le pas de ceux qui répétaient: «Laudamus te. Benedicimus te. Adoramus te. Glorificamus te...» et les pas des chameaux des Mages, et même des pas de petits oiseaux. Il y avait trois passereaux, le père, la mère et le fils qui allaient à Bethléem et qui parfois s’arrêtaient pour saluer le monde plus vaste que le désert.

Et puis j’ai vu, j’ai vu, ô Bernadette! une empreinte chérie, celle de tes pieds, ô qui ne sais pas marcher! l’empreinte envoyée par ton cœur, imprimée au seuil de l’Étable. Et tandis que ton Frère divin, quatre mois plus jeune que tu n’es, dormait entre la Vierge et le Charpentier, il m’a semblé que tu étais là, debout, chantant le chant de ton doux sommeil.

LA PETITE VOITURE

On lui a acheté une petite voiture qui a quatre roues comme la Grande Ourse et que ma femme pousse sur la route. Je marche auprès avec la chienne, et le paysage glisse. Douceur rustique d’un ménage modeste, constellation terrestre, poème prêt à éclore, si grand par sa médiocrité même: le père, la mère et l’enfant qui se répètent tels que les vers d’une strophe qui ne lasse pas.

Il est des voitures plus luxueuses que n’est la tienne, ô Bernadette! Mais nous avons fait ce que nous avons pu, et ce m’est d’une tristesse bien douce que nous n’ayons pas pu davantage: il est bon de sentir que si Dieu ne nous donne pas la richesse, il nous épargne la pauvreté.

... Pas la richesse? Ah! Que dis-je? Il y a un trésor dans la petite voiture.

NEIGE

La neige interrompt soudain le renouveau des pépiements, des roulades et des sifflets et, tandis qu’hier encore les fins duvets des blés naissants recouvraient la terre çà et là, pareils aux cheveux de Bernadette, aujourd’hui le vieil Hiver a fait tondre sa barbe. Il n’y a plus d’autre évocation de Printemps que des fumées qui se balancent au-dessus des chaumines et forment des touffes lilas fleuries aux soleils des petits feux ménagers. O bosquet de la halte des pauvres en hiver!

J’ai hissé Bernadette sur mon bras, de telle façon qu’elle pût apercevoir les toits qui semblent basculés et les terreaux que l’on dirait picorés et les feuilles qui ont du coton dans les oreilles. Elle a contemplé tout cela avec une curiosité qui figeait son sourire. Que la nature est donc belle, mon Dieu! Elle change encore de robe, mais cette fois c’est une robe comme la tienne, ô Bernadette! la robe d’une nouvelle-née, robe où mûrit le grain de blé ou le cœur de l’homme. Regarde face à face cette grande sœur, la Terre qui, demain, après son sommeil, se remettra à gazouiller. Elle te garde son cœur, ce grain de blé, afin qu’un jour Dieu puisse entrer sous ton toit, de nouveau recouvert par un voile de neige, le voile de ta première communion.

LA PREMIÈRE DENT

La rose ouvre la bouche pour prier Dieu en silence, et cette oraison amène une larme jusqu’aux lèvres des pétales. Ta bouche s’ouvre aussi, ô Bernadette! pour louer le Seigneur. Et ta première dent vient à poindre comme la goutte de rosée sur la corolle. Il fallait bien que tu obtinsses quelque faveur de la Trinité, puisque depuis six mois tu lui souriais de ce sourire si bon! L’Éternel te convie ainsi au banquet où ce grêlon percera la cerise de feu, le raisin vert d’eau, la prune d’air bleu et la pomme grise comme la terre.

O mon enfant! Ta mère qui l’a arrosé de son lait a poussé des cris de joie quand ce germe a pointé. Mais moi je m’attriste un peu... O Bernadou! Pourquoi cette petite dent? Le lait de ta maman n’est-il donc pas si doux qu’à jamais il ne te suffise?

PORTRAIT A SIX MOIS

L’âne de caoutchouc siffle comme un nid, le hochet tombe, la poupée est repoussée. On redonne à Bernadette le hochet qu’elle mord et qui retombe aussi et, quand on le lui remet, c’est l’âne qui va rejoindre le hochet. Et ainsi de suite, et l’aïeule sans se lasser ramasse les jouets tandis qu’un bourdonnement et de petites bulles sortent des lèvres de Bernadette dont je contemple la face. Cette face ressemble à la pleine lune à qui les simples prêtent des yeux, un nez et une bouche faits avec des ronds. Mon enfant me sourit soudain, et cette impression s’accuse davantage d’une lune naïve que des nuages qui glissent recouvrent et découvrent tour à tour. Le sourire, c’est l’éclaircie.

PRIÈRES DU MATIN ET DU SOIR

Bernadette, lorsque tu t’éveilles au matin, la lumière délicate met un baiser couleur de primevère jaune aux lèvres du contrevent. Et ce baiser glisse jusqu’à toi, et alors tu pries Dieu dans un langage incompris de nous, un langage qui est celui des oiseaux à cette heure où le ciel éclaire la nuit.

· · ·

Bernadette, lorsque je t’élève vers le Seigneur, le soir, avant de te recoucher, tu souris et ta bouche est comme la braise d’un encensoir. Ta jeune prière c’est toi-même, ton innocence qui ne parle pas. Un jour tu diras: «Notre Père...» Mais à présent tu contemples ce Père sans trouver aucun mot, et ton oraison ressemble à celle des oiseaux qui se taisent à cette heure où la nuit éclaire le ciel.

LA VACCINATION

Elle avait une bonne grosse tête, pas méfiante du tout, tandis que le docteur préparait son bistouri pour la vacciner. Elle ne savait pas, elle! Est-ce que ce n’est pas toujours pour se faire du bien que l’on se rapproche? Pour donner un baiser ou à téter? Elle était si sûre de ce que l’on ne lui voulait aucun mal qu’elle n’en a ressenti aucun, l’innocente! Et tandis que sous l’épine d’acier naissaient quatre petites roses rouges, la figure de Bernadette exprimait la confiance et peut-être un peu aussi l’étonnement. «Je ne sais pas ce que vous faites», avait-elle l’air de nous dire.

Je songe à ce que l’on m’a dit que fit Notre-Seigneur quand, les rites voulant qu’il saignât de sa propre main un agneau pascal, il ne sut du bout du couteau que lui donner une caresse. O mon agnelle! je pense qu’avant qu’un autre que Notre-Seigneur le tuât, ton frère l’agneau dut avoir le doux regard dont tu nous fixais en attendant ta première blessure.

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