Partie 3 LE PERE
Je dois l’avouer, je suis un peu gris… Excuse-moi, je suis entré, chemin faisant, dans un débit et j’ai bu, à cause de la chaleur, deux bouteilles de bière. Il fait chaud, frère !
Le vieux Moussâtov sortit de sa poche une espèce de chiffon et en essuya sa figure rasée, gonflée par l’alcool.
– Bôrénnka[33], mon ange, continua-t-il sans regarder son fils, je viens chez toi une minute pour une chose sérieuse. Excuse-moi, je te dérange peut-être ? N’as-tu pas, mon âme, dix roubles à me prêter jusqu’à mardi ? Il fallait, comprends-tu, payer dès hier mon loyer, et, comme argent… me coupât-on la gorge, on n’aurait rien !
Moussâtov jeune sortit sans dire un mot et chuchota derrière la porte avec sa propriétaire et ses collègues qui louaient une villa avec lui. Il rentra trois minutes après et remit en silence un billet de dix roubles à son père.
Moussâtov, sans le regarder, fourra négligemment le billet dans sa poche et dit :
– Merci. Alors, ça va ?… Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus…
– Oui, longtemps. Depuis Pâques.
– J’ai voulu cinq ou six fois venir chez toi, mais je n’en ai pas eu le temps. Tantôt une affaire, tantôt une autre… c’est assommant ! Au reste, je mens…, en tout cela je mens ! Ne me crois pas, Bôrénnka. Je t’ai dit que je te rendrai les dix roubles mardi ; ne le crois pas non plus ! Ne crois aucune de mes paroles. Je n’ai pas la moindre affaire ; ce qui m’a retenu ce n’est que la paresse, l’ivrognerie, et la honte de me montrer dans la rue, habillé comme je suis. Excuse-moi, Bôrénnka ! Je t’ai envoyé à trois reprises une petite fille chercher de l’argent et je t’ai écrit des lettres apitoyantes ; merci pour l’argent, mais ne crois pas à mes lettres : j’ai menti. J’ai honte de te dépouiller, mon ange ; je sais que tu joins toi-même à peine les deux bouts et que tu te nourris de criquets[34], mais je ne puis dominer mon impudence. Je suis d’une impudence telle qu’on pourrait me montrer pour de l’argent !… Excuse-moi, Bôrénnka. Je te dis toute la vérité parce que je ne peux pas voir avec indifférence ton visage angélique.
Une minute passa en silence. Le vieux soupira profondément, et dit :
– Si tu m’offrais un peu de bière ?
Le fils sortit sans dire un mot, et un nouveau chuchotement se fit derrière la porte. Quand, peu après, on apporta de la bière, le vieux, à la vue des bouteilles, s’anima et changea brusquement de ton.
– J’ai été aux courses ces jours-ci, frère, raconta-t-il en roulant des yeux effarés. Nous mîmes à trois au pari mutuel un billet de trois roubles sur Choûstrii ; que ce Choûstrii soit béni ! Nous avons touché trente contre un. Je ne puis, frère, me passer des courses ; c’est un noble plaisir. Ma bonniche me flanque sans cesse des tripotées à cause des courses, mais j’y vais tout de même ; j’aime les courses ; que veux-tu y faire ?
Boris, jeune homme blond, à la figure mélancolique et impassible, marchait de long en large et écoutait en silence. Quand le vieux interrompit son récit pour se nettoyer la voix, il s’approcha de lui et lui dit :
– Je me suis acheté, ces jours-ci, des bottines trop étroites ; ne voudrais-tu pas me les prendre ? Je te les céderai à bon marché.
– Si tu veux, accepta le vieux en faisant une grimace ; mais je les prends au prix coûtant, sans rabais.
– Bien, tu me les devras.
Le fils chercha sous son lit et en tira des bottines neuves. Le père enleva ses bottes informes, rousses, qu’évidemment on lui avait données aussi, et il essaya la nouvelle chaussure.
– Comme sur mesure ! dit-il. Bon, je les garde. Mardi, quand je recevrai ma pension, je t’en enverrai le prix. D’ailleurs, je mens… dit-il, en reprenant tout à coup son ton pleurard. Pour le pari mutuel comme pour la pension, je mens. Toi aussi, tu me trompes, Bôrénnka !… Je sens ta généreuse politique envers moi ; je te connais à fond ! Tu as inventé l’histoire de ces bottines étroites parce que tu as l’âme grande. Ah ! Bôria, Bôria ! je comprends et je sens tout !
– Vous n’avez plus le même logement ? lui demanda son fils, pour changer la conversation.
– Oui, frère, j’ai changé. Je déménage chaque mois. Ma bonniche, avec son caractère, ne peut pas habiter très longtemps au même endroit.
– J’ai été à votre ancienne adresse, je voulais vous inviter à venir ici avec moi ; pour votre santé, le bon air serait bien.
– Non, dit le vieux, secouant la main, d’un air décidé, ma femelle ne me laisserait pas venir ; et moi non plus je ne le veux pas. Vous avez essayé cent fois de me tirer de mon taudis ; je l’ai essayé moi-même, mais le diable n’y fait rien. Laissez-moi crever dans mon bouge. Je suis assis ici chez toi, je regarde ta figure angélique et je me sens attiré vers mon taudis. C’est sans doute mon destin ! On ne fixe pas un bousier sur une rose. Inutile ! Tout de même, frère, il est temps que je parte, il commence à faire nuit.
– Alors, attendez, je vais vous reconduire ; j’ai justement besoin d’aller en ville aujourd’hui.
Le vieux et son fils mirent leur pardessus et sortirent. Peu après, alors qu’ils étaient en fiacre, il faisait déjà sombre et des lumières s’allumaient peu à peu aux fenêtres.
– Je t’ai dépouillé, Bôrénnka, marmonnait le père. Pauvres, pauvres enfants ! Ce doit être un grand malheur d’avoir un père comme moi ! Bôrénnka, mon ange, je ne puis mentir quand je vois ton visage angélique ; excuse-moi… Mon Dieu, jusqu’où va mon impudence ! Je viens de te dépouiller ; je te fais honte avec mon allure d’ivrogne ; je dépouille aussi tes frères et leur fais honte, et si tu m’avais vu hier ! Je ne te le cacherai pas, Bôrénnka : hier se sont assemblés chez ma femelle des voisins et tout un ramassis de gueux ; je me suis saoulé avec eux et me suis mis à dire sur votre compte, mes chers petits enfants, les choses les plus ignobles ; je vous ai vilipendés ; je me suis plaint de ce que vous m’ayez abandonné. Je voulais, vois-tu, apitoyer les femelles ivres et jouer le père malheureux : c’est ma manière ; quand je veux cacher mes vices, je rejette toute la faute sur mes enfants innocents. Je ne peux pas te mentir, Bôrénnka, ni rien te cacher… Je venais chez toi, fier comme un canard, mais quand j’ai vu ton humilité et ta pitié, ma langue s’est collée à mon palais et toute ma conscience a été retournée.
– Assez, papa, parlons d’autre chose.
– Mère de Dieu, quels enfants j’ai ! poursuivit le vieux sans écouter son fils. C’est un luxe que le Seigneur m’a donné ! De pareils enfants n’étaient pas pour un dépravé comme moi, mais pour un véritable homme, ayant un cœur et des sentiments ! J’en suis indigne.
Le vieux enleva sa petite casquette à bouton et se signa plusieurs fois.
– Gloire à Dieu ! soupira-t-il, en regardant autour de lui comme s’il cherchait une icône. Des enfants rares, étonnants ! J’ai trois fils et tous pareils ! Sobres, sérieux, travailleurs ; et quel esprit ! Cocher, quels esprits ! Grigôri seul a de l’esprit pour dix. Il sait le français, il sait l’allemand, et quand il parle, va te faire fiche les avocats, on s’oublie à l’entendre… Mes enfants, mes enfants, je ne puis croire que vous soyez à moi ! Je ne le crois pas ! Toi, Bôrénnka, tu es ma victime. Je te ruine et te ruinerai… Tu me donnes sans cesse, bien que tu saches que ton argent ne servira à rien de bon. Je t’ai envoyé ces jours-ci une lettre apitoyante ; je te décrivais ma maladie ; mais je mentais ; j’avais besoin de ton argent pour acheter du rhum. Et toi, tu me donnes parce que tu crains que ton refus ne me fasse de la peine. Tout cela, je le sais et je le sens ! Grîcha[35] lui aussi est un martyr. Jeudi, frère, je suis allé à son bureau, ivre, sale, déguenillé… Je sentais la vodka comme un cabaret. Je vais droit à lui, et moi, sale monsieur, je l’embête avec des paroles dégoûtantes, tandis qu’il est entouré de collègues, de chefs, de public ; je l’ai couvert de honte pour toute sa vie. Et lui ne s’est pas décontenancé le moins du monde ; il a un peu pâli seulement et est venu à moi comme si de rien n’était ; il m’a même présenté à ses collègues. Puis il m’a reconduit jusqu’à la maison, sans un mot de reproche. Je le plume encore plus que toi. Prenons ton frère Sâcha ; lui aussi est un martyr. Il s’est marié, tu le sais, avec la fille d’un colonel de l’aristocratie ; il a reçu une dot… Il semble qu’il n’avait plus à penser à moi… Eh bien, non, frère ! Dès qu’il a été marié, il m’a fait sa première visite avec sa jeune femme… dans mon taudis… Ma parole !
Le vieux fit un sanglot, mais se remit tout de suite à rire.
– Et, comme un fait exprès, le jour de sa visite, nous avions mangé du raifort râpé, avec du kvass[36], et fait frire du poisson ; c’était dans le logement une puanteur à en faire vomir le diable. Moi, j’étais couché, ivre ; ma femelle courut au devant des jeunes époux avec son museau rouge ; bref, une abomination… Et Sâcha a tout supporté !
– Oui, Sâcha est un brave homme, dit Boris.
– Magnifique ! Vous êtes tous des trésors, mes enfants, toi, Grîcha, Sâcha et Sônia. Je vous torture ; je vous harcèle ; je vous fais honte ; je vous ruine, et pourtant je n’ai pas entendu de vous en toute ma vie un mot de reproche, et vous ne m’avez pas une seule fois regardé de travers… Si encore j’étais un père convenable, mais, pfouh ! Vous n’avez rien vu de moi que du mal ! Je suis un mauvais homme, dépravé… A présent encore, grâce à Dieu, je me suis calmé, je n’ai plus de caractère ; mais quand vous étiez petits, j’en avais, j’étais ferme !… Quoi que je fisse ou dise, il me semblait que tout était ce qui devait être. Parfois, je revenais du cercle, ivre, méchant, et me voilà à accabler ta défunte mère de reproches pour ses dépenses. Toute la nuit, je la harcelais, et je croyais que c’était bien ainsi ; vous vous leviez et partiez pour le lycée, et je continuais à décharger ma bile sur elle. Que Dieu ait son âme ! Je l’ai tuée, la malheureuse ! Et quand vous reveniez du lycée et que je dormais, vous n’osiez pas, bien souvent, dîner avant que je fusse levé. A dîner, même musique ! Tu te rappelles ? Que Dieu ne donne à personne un père tel que moi ! Dieu m’a imposé à vous pour vous faire gagner des mérites. Précisément, des mérites ! Souffrez, mes enfants, jusqu’au bout. Honore ton père afin de vivre longuement ; pour vos mérites, le Seigneur vous donnera peut-être une longue vie. Cocher, arrête !
Le vieux sauta de fiacre et courut dans un débit. Il revint au bout d’une demi-heure et s’assit auprès de son fils, faisant un hoquet d’ivrogne.
– Où est Sônia maintenant ? demanda-t-il. Toujours au lycée ?
– Non, elle a terminé en mai ; elle habite maintenant chez la belle-mère de Sâcha.
– Tiens ! s’étonna le vieux, elle a donc de l’énergie ; elle ressemble à ses frères. Ah ! Bôrénnka, vous n’avez plus de mère ; personne pour se réjouir de vous !… Ecoute, Bôrénnka, Sônia sait-elle… sait-elle comment je vis ? Hein ?… Dis-le-moi !
Boris ne répondit rien. Cinq minutes passèrent en un profond silence. Le vieux sanglota, s’essuya avec son chiffon et dit :
– Je l’aime, Bôrénnka. C’est mon unique fille, et, dans la vieillesse, il n’y a pas de consolation plus grande qu’une fille. Je voudrais la voir. Le puis-je, Bôrénnka ?
– Certainement. Quand vous voudrez.
– Parole ! Et elle ne dira rien ?
– Mais non, elle a cherché elle-même à vous voir.
– Dis-tu vrai ? En voilà des enfants ! Cocher, tu entends ? Eh bien, Bôrénnka, mon petit, arrange-moi ça. Maintenant, c’est une demoiselle, une délicatesse, un consumé[37], toute en nobles manières ; je ne veux pas me montrer à elle dans ce vil état. Nous arrangerons, Bôrénnka, toute cette mécanique. Je me sévrerai pendant trois jours de spiritueux pour que ma sale trogne d’ivrogne s’arrange ; puis je viendrai chez toi. Tu me prêteras pour quelques jours l’un de tes vêtements. Je me raserai, me ferai couper les cheveux ; ensuite, tu iras la chercher et l’amèneras chez toi. Ca va ?
– Bien.
– Cocher, arrête !
Le vieux sauta de nouveau du fiacre et entra dans un débit. Jusqu’à la maison de Boris, il descendit encore deux fois, et, chaque fois, son fils l’attendait patiemment en silence. Lorsqu’il eut payé le cocher, ils se rendirent, à travers une longue cour sale, au logement de la « femelle ». Le vieux prit un air excessivement gêné, se mit à toussoter et à claquer des lèvres.
– Bôrénnka, dit-il d’un ton pénétrant, si ma femelle se met à te dire choses et autres, n’y fais pas attention, et… traite-la… enfin, tu comprends,… avec prévenance ! Elle est mal polie et insolente, mais c’est tout de même une bonne femme ; elle a le cœur bon et chaud !
Au bout de la longue cour, Boris pénétra dans un sombre vestibule. La porte grinça sur sa poulie ; cela sentit la cuisine et la fumée de samovar ; on entendit des voix criardes. En passant du vestibule dans la cuisine, Boris ne vit que de la fumée noire, du linge pendu sur une corde et le tuyau du samovar à travers les fentes duquel tombaient des étincelles dorées.
– Voilà ma cellule, dit le vieux, se baissant pour entrer dans une petite chambre au plafond bas, à l’atmosphère épaisse, empestée par le voisinage de la cuisine.
Trois femmes, attablées, mangeaient. Voyant une figure inconnue, elles s’entre-regardèrent et cessèrent de manger.
– En as-tu trouvé ? demanda l’une d’elles sévèrement, apparemment la « femelle » elle-même.
– J’en ai trouvé, balbutia le vieux. Allons, Boris, nous t’en prions, assieds-toi. Chez nous, jeune homme, frère, c’est simple… Nous vivons dans la simplicité.
Il semblait se démener sans raison. Il avait honte en présence de son fils et, en même temps, il voulait évidemment, comme toujours, crâner devant les femmes et paraître un père malheureux et abandonné.
– Oui, jeune homme, frère, marmonna-t-il, nous vivons simplement, sans façon. Nous sommes des gens simples, jeune homme… Nous ne sommes pas comme vous, nous n’aimons pas à jeter de la poudre aux yeux. Oui, monsieur ! Buvons-nous de la vodka ?
L’une des femmes – elle avait honte de boire devant un inconnu – soupira et dit :
– J’en boirai encore un peu à cause des champignons. Ils étaient si bons qu’il faut boire malgré soi. Ivane Guerâssimytch, offrez-lui-en ; peut-être que monsieur en prendra.
– Bois-en, jeune homme ! dit le vieux sans regarder son fils. Nous n’avons, frère, ni vins ni liqueurs ; ici, chez nous, c’est tout simple.
– Monsieur ne se plaît pas chez nous, soupira la « femelle ».
– Bah, bah, il boira !
Pour ne pas désobliger son père, Boris prit le verre et but en silence. Quand on apporta le samovar, il but mélancoliquement, sans rien dire, deux tasses d’un thé répugnant, pour faire plaisir au vieux. Il écouta silencieusement la « femelle » qui disait à mots couverts qu’il y a en ce monde des enfants cruels et sans crainte de Dieu, qui abandonnent leurs parents.
– Je sais ce que tu penses ! dit le vieux, déjà ivre, retombant dans son excitation habituelle d’ivrogne. Tu penses que je me suis laissé aller, que je me suis enlisé, que je fais pitié ; et, à mon sens, cette vie simple, jeune homme, est bien plus normale que la tienne. Je n’ai besoin de personne et… et je n’ai pas besoin de m’humilier !… Je ne peux pas souffrir que le moindre gamin me regarde avec pitié.
Après le thé, il nettoya un hareng, le saupoudra d’oignon avec tant de convoitise qu’il en eut des larmes d’attendrissement. Il reparla du pari mutuel, de ses gains, d’un chapeau panama qu’il avait payé la veille seize roubles. Il mentait avec autant d’ardeur que lorsqu’il savourait le hareng et buvait.
Son fils resta une heure, se taisant, et songea à partir.
– Je n’ose pas te retenir, lui dit le vieux d’un air superbe. Excusez-moi, jeune homme, de ne pas vivre comme vous le voudriez.
Il plastronnait, soufflait avec dignité et faisait des signes d’intelligence aux femmes.
– Adieu, jeune homme, dit-il en reconduisant son fils jusqu’à l’entrée. Attendez[38] !
Dans le vestibule, où il faisait sombre, il appuya tout à coup le visage à la manche de son fils et se mit à sangloter.
– Je voudrais revoir ma petite Sôniouchka[39] ! murmura-t-il. Arrange-moi ça, Bôrénnka, mon ange. Je me raserai, je mettrai ton petit costume… je prendrai une mine convenable… Je me tairai devant elle. Je te le jure, je me tairai !
Il regarda craintivement la porte derrière laquelle on entendait les voix de femmes, retint ses sanglots, et dit d’une voix forte :
– Adieu, jeune homme. Attendez !
1887.
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