‹ Ma Vie - Récit d'un provincialChapitre 23 sur 30 · Partie 4 AGÂPHIA

Partie 4 AGÂPHIA

Pendant mon séjour dans le district de S…, j’eus souvent l’occasion d’aller aux potagers de Doûbovski, chez le garde-maraîcher Sâvva Stoukatch, ou, comme on l’appelait simplement : Sâvka. Ces potagers étaient mon endroit de prédilection pour la pêche dite « générale », celle pour laquelle, en partant, on ne sait ni le jour ni l’heure où l’on rentrera, celle pour laquelle on emporte tous les engins possibles de pêche, et où l’on se munit de provisions. A vrai dire, c’était moins la pêche qui m’intéressait que la flânerie en paix, les repas sans heures réglées, la conversation avec Sâvka, et les confrontations prolongées avec les calmes nuits d’été.

Sâvka était un garçon d’environ vingt-cinq ans, grand et beau, solide comme le silex. Il passait pour raisonnable et intelligent, savait lire, buvait rarement de la vodka, mais, comme travailleur, ce gars robuste ne valait pas un rouge liard. Répandue dans ses muscles, durs comme des cordes, il y avait en lui une paresse accablante, insurmontable. Il vivait, comme chacun au village, dans une isba à lui, avait un lot de terre, mais il ne le labourait ni ne l’ensemençait, et n’exerçait aucun métier. Sa vieille mère mendiait aux fenêtres ; lui, vivait comme l’oiseau du ciel, ne sachant pas le matin ce qu’il mangerait à midi. Non qu’il manquât de volonté, d’énergie, ou de tendresse pour sa mère : il n’avait tout simplement aucun goût pour le travail et n’en reconnaissait pas l’utilité. De toute sa personne émanait une passion innée, paisible, presque artiste, pour la vie les bras croisés, va-comme-je-te-pousse. Quand son jeune corps bien portant demandait du travail musculaire, le jeune gars s’adonnait tout entier à quelque futile passe-temps, comme d’apointer des pieux, dont personne n’avait besoin, ou de courir avec les femmes à qui arriverait le premier. Son état favori était l’immobilité concentrée. Il était capable de rester des heures entières à la même place sans bouger, regardant un même point. Il se mouvait par inspiration, et cela lorsque seulement l’occasion s’offrait de faire quelque mouvement brusque et rapide : attraper par la queue un chien qui court, faire tomber le fichu d’une femme, ou sauter par-dessus un large trou…

Il va de soi que, avec une pareille avarice de mouvements, Sâvka était aussi pauvre qu’un faucon et vivait plus mal que le dernier pauvre diable, démuni de terre. Avec le temps, il devait forcément avoir des impôts en retard, et lui, jeune et bien portant, fut mis par l’Assemblée communale à une place de vieillard, en qualité de gardien – ou d’épouvantail – dans les potagers communaux. On eut beau rire de sa vieillesse anticipée, il s’en moqua complètement. Ce paisible emploi, favorable à la contemplation, convenait tout à fait à sa nature.

Il m’arriva de me trouver chez Sâvka par un beau soir de mai. J’étais couché, il me souvient, sur un bout de toile, sale et déchirée, auprès de la hutte du gardien, d’où s’exhalait une lourde et suffocante odeur d’herbes sèches. Les mains sous la tête, je regardais devant moi. A mes pieds se trouvaient des fourches en bois. Derrière elles se dessinait, en tache noire, le chien du gardien, Koûtka, et, deux toises plus loin, la terre s’effondrait brusquement, formant la rive escarpée de la rivière.

D’où j’étais, la rivière, je ne pouvais la voir. J’apercevais seulement les cimes des saules qui se pressaient sur la rive et un coin de l’autre rive, sinueuse et comme rongée. Loin derrière cette rive, sur une colline obscure, se blottissaient l’une à côté de l’autre, comme des jeunes perdrix effrayées, les isbas du village que Sâvka habitait. Le couchant s’éteignait derrière la colline ; il ne restait de lui qu’une petite raie rouge pâle qui commençait à se couvrir, elle aussi, de menus nuages, comme une braise se couvre de cendres.

A droite du potager, un bosquet d’aunes bruissait doucement et tressaillait de temps à autre sous la course du vent ; à gauche, s’étendait un immense champ. Là où l’œil, dans l’obscurité, ne pouvait plus discerner le champ du ciel, scintillait une vive lumière. A quelques pas de moi, Sâvka était assis. Les jambes repliées à la turque, la tête baissée, il regardait Koûtka en rêvant. Nos hameçons, appâtés de petits poissons, étaient depuis longtemps dans l’eau, et nous n’avions rien à faire qu’à nous livrer à ce repos que Sâvka aimait tant et dont il ne se lassait jamais. Le couchant n’était pas encore éteint, mais déjà la nuit d’été enveloppait la nature de sa douce et endormante caresse : tout s’engourdissait dans la profondeur du premier sommeil. Seul un oiseau de nuit, inconnu de moi, émettait dans le bosquet son cri prolongé et indolent, pareil à ces mots : « As-tu vu Ni-kî-ta ? » Et il se répondait tout de suite à lui-même : « Je l’ai vu, je l’ai vu, je l’ai vu ! »

– Pourquoi, demandai-je à Sâvka, les rossignols ne chantent-ils pas cette année ?

Il se tourna lentement vers moi. Ses traits étaient gros, mais bien dessinés, expressifs et doux comme ceux d’une femme. Il regarda de ses yeux pensifs le bosquet, la saulaie, tira lentement de sa poche un flûteau, le porta à sa bouche, et se mit à en gringotter comme la femelle du rossignol. Et aussitôt, comme une réponse à son chant, un râle de genêt, sur la rive opposée, ronfla.

– Vous voilà un rossignol !… dit Sâvka en riant, dergue, dergue, dergue, dergue[40] ! On dirait qu’on le tire par un crochet et certainement il croit qu’il chante.

– Cet oiseau me plaît, lui dis-je. Sais-tu qu’au moment de la migration, le râle de genêt ne vole pas, mais court. Il ne vole que pour passer les rivières et les mers ; autrement il court toujours.

– En voilà un chien…, murmura Sâvka.

Et il regarda avec une considération affectueuse dans la direction où criait le râle.

Sachant combien Sâvka aimait à écouter, je lui racontai tout ce que je savais du râle de genêt d’après les livres de chasse. Du râle de genêt, je passai insensiblement à la migration des oiseaux ; Sâvka m’écoutait attentivement sans ciller, et tout le temps il souriait de plaisir.

– Quel pays les oiseaux aiment-ils le mieux ? me demanda-t-il, le nôtre ou celui de là-bas ?

– Assurément le nôtre. C’est ici que l’oiseau naît, fait ses petits ; ici est sa patrie ; il ne s’en va là-bas que pour ne pas geler.

– C’est curieux, dit Sâvka, s’étirant, de quoi que l’on parle, tout est intéressant ! L’oiseau, l’homme…, ou ce caillou… chaque chose a sa sorcellerie ! Ah ! si j’avais su, bârine[41], que vous viendriez, je n’aurais pas dit à une femme de s’amener… L’une d’elles a demandé de venir aujourd’hui.

– Ah ! je t’en prie, lui dis-je, je ne te gênerai pas ; je peux coucher dans le bosquet…

– En voilà une idée, bârine ! Elle n’en mourrait pas, si elle ne venait que demain… Si elle était là, et nous écoutait, bien, mais elle ne ferait que baver. Devant elle, on ne peut pas parler sérieusement.

– C’est Dâria que tu attends ? lui demandai-je après un instant de silence.

– Non… Aujourd’hui, c’est une nouvelle qui a demandé… Agâphia, la femme de l’aiguilleur…

Sâvka prononça cela de sa voix habituelle, calme et un peu sourde, comme s’il parlait de tabac ou de bouillie…, mais, moi, je sursautai d’étonnement.

Je connaissais Agâphia… C’était une toute jeune femme, de dix-neuf à vingt ans qui avait épousé, il n’y avait pas plus d’un an, un aiguilleur du chemin de fer, un brave et jeune garçon. Elle habitait au village et lui, après son travail, revenait chaque soir coucher chez elle.

– Ca finira mal, frère, soupirai-je, toutes tes histoires de femmes !

– Bah ! Tant pis…

Et après avoir un peu réfléchi, Sâvka ajouta :

– Je l’ai dit aux femmes ; elles ne veulent pas m’écouter… Elles ne se font pas de bile, les sottes !

Un silence se fit… Les ténèbres s’épaississaient de plus en plus et les contours des objets se noyaient. La raie, derrière la colline, s’était éteinte tout à fait et les étoiles devenaient de plus en plus brillantes, lumineuses… Le cri mélancolique et monotone des grillons, le ronflement du râle de genêt, le cri de la caille, ne troublaient pas le calme de la nuit, mais lui communiquaient une monotonie encore plus grande. Il semblait que ce n’était pas les oiseaux et les insectes qui chantassent et réjouissent l’ouïe, mais que c’était les étoiles elles-mêmes, en nous regardant du ciel…

Sâvka rompit le premier le silence. Il détacha lentement ses yeux de sa chienne noire, les retourna vers moi et dit :

– Je vois, bârine, que vous vous ennuyez. Commençons à souper.

Et sans attendre mon acquiescement, il rampa dans sa hutte, y farfouilla si bien que toute la hutte trembla comme une seule feuille ; puis il rampa à reculons et plaça devant moi ma vodka et une écuelle de terre. Il y avait dans l’écuelle, des œufs durs, de petites galettes de seigle à la graisse, des morceaux de pain noir et encore je ne sais quoi… Nous bûmes dans un verre boiteux, qui ne pouvait tenir debout, et nous commençâmes à manger… Le gros sel gris, les galettons, sales et graisseux, les œufs, élastiques comme du caoutchouc, comme tout cela était bon !

– Tu vis seul, et comme tu as de bonnes choses ! lui dis-je en montrant l’écuelle. Où prends-tu tout cela ?

– Les femmes m’apportent… murmura-t-il.

– Pourquoi donc ?

– Comme ça… par pitié…

Ce n’était pas seulement le menu, l’habillement de Sâvka portait, lui aussi, les traces de cette « pitié » féminine. Ainsi, je remarquai qu’il avait une nouvelle ceinture de laine tricotée et un petit ruban ponceau, auquel pendait, à son cou sale, une croix en cuivre[42]. Je connaissais la faiblesse du beau sexe envers Sâvka, mais je savais combien il en parlait à contre-cœur ; aussi je ne poussai pas plus loin mon interrogatoire.

Et ce n’était pas le moment. Koûtka, qui se frottait à nous et attendait patiemment un morceau, dressa soudain les oreilles et grogna. Un clapotement sourd, intermittent, lointain, se fit entendre.

– Quelqu’un passe le gué…, dit Sâvka.

Trois minutes après, Koûtka grogna encore et fit un aboiement qui ressemblait à une toux.

– Tais-toi ! lui cria son maître.

Des pas timides résonnèrent dans l’obscurité et une silhouette de femme sortit du bosquet. Je la reconnus, bien qu’il fît sombre : c’était Agâphia, la femme de l’aiguilleur. Elle s’approcha de nous timidement, s’arrêta et haleta. Elle était essoufflée, moins probablement par la marche que par la peur et ce sentiment désagréable que chacun éprouve en passant, de nuit, un gué. Voyant auprès de la hutte deux hommes au lieu d’un seul, elle poussa un petit cri et fit un pas en arrière.

– Ah ! c’est toi ! prononça Sâvka en fourrant tout un galetton dans sa bouche.

– Oui… moi, balbutia-t-elle, laissant tomber à terre un paquet, et me regardant de côté. Iâkov vous salue et m’a commandé de vous remettre… tenez ce qui est là dedans…

– Iâkov ?… Bah ! pourquoi mentir ? dit Sâvka en riant ironiquement ; il n’y a pas à mentir. Le bârine sait pourquoi tu viens ! Assieds-toi et mange avec nous.

Agâphia me regarda encore et s’assit irrésolument.

– Je croyais déjà que tu ne viendrais pas… dit Sâvka après un silence prolongé. Qu’attends-tu ? Mange ! Ou peut-être veux-tu que je te donne de la vodka ?

– Y penses-tu ! dit Agâphia ; suis-je une femme ivrogne ?

– Bois… Ca te réchauffera le cœur. Allons !

Sâvka tendit à Agâphia le verre boiteux. La jeune femme but lentement l’eau-de-vie, ne mangea rien, mais souffla fortement.

– Tu m’apportes quelque chose… dit Sâvka en défaisant le paquet et donnant à sa voix une inflexion plaisamment indulgente ; une femme ne peut se passer d’apporter quelque chose. Ah ! du pâté et des pommes de terre… Ils ne manquent de rien ! fit-il avec un soupir en se tournant vers moi ; eux seuls, dans tout le village, ont encore des pommes de terre…

Je ne voyais pas dans l’obscurité le visage d’Agâphia, mais, à en juger par le mouvement de ses épaules et de sa tête, il me semblait qu’elle ne quittait pas Sâvka des yeux. Pour ne pas être un tiers dans un rendez-vous, je décidai d’aller me promener et me levai. Mais, à ce moment-là, dans le bosquet, un rossignol lança à l’improviste deux notes basses de contralto, et, au bout d’une demi-minute, il lança un trille haut et fin ; et, ayant ainsi essayé sa voix, il se mit à chanter.

Sâvka se leva et écouta.

– C’est celui d’hier ! dit-il. Attends un peu…

Et, se dressant d’un bond, il courut sans bruit dans le boqueteau.

– Voyons ! lui criai-je, qu’as-tu besoin de ce rossignol ? Laisse-le !

Sâvka me fit signe de la main de ne pas crier et disparut dans l’ombre.

Quand Sâvka le voulait, il était un excellent chasseur et un excellent pêcheur, mais, en cela aussi, ses talents se perdaient pour rien comme sa force. Paresseux pour chasser ou pour pêcher à la manière de tout le monde, il dépensait toute son ardeur à des tours de force inutiles. C’est ainsi qu’il attrapait les rossignols absolument à la main, tirait les brochets avec du petit plomb à bécassine, ou se tenait des heures entières près de la rivière, faisant tous ses efforts pour prendre un petit poisson avec un gros hameçon.

Restée avec moi, Agâphia, gênée, toussota et passa plusieurs fois la main sur son front. La vodka commençait à la griser.

– Comment vas-tu, Agâcha[43] ? lui demandai-je après un long silence, quand il était embarrassant de continuer à se taire.

– Ca va, Dieu merci… Ne racontez ça à personne, bârine !…, chuchota-t-elle tout à coup.

– Sois tranquille, la rassurai-je. Comme tu es hardie, tout de même, Agâcha !… Si Iâkov apprenait ?…

– Il ne le saura pas.

– Et pourtant ?…

– Non… Je serai rentrée avant lui. Il est maintenant sur la ligne et reviendra après le passage du train-poste, et, d’ici, on entend le train arriver…

Agâphia passa une autre fois la main sur son front et regarda dans la direction où Sâvka était parti. Le rossignol chantait. Un oiseau de nuit rasa la terre, et, nous ayant aperçus, tressaillit, battit des ailes et vola de l’autre côté de la rivière.

Le rossignol se tut bientôt, mais Sâvka ne revenait pas. Agâphia se leva, fit avec inquiétude quelques pas et se rassit.

– Mais que fait-il donc ? ne put-elle s’empêcher de dire. Ce n’est pas demain que le train arrivera. Il faut que je parte tout de suite.

– Sâvka ! criai-je, Sâvka !

L’écho même ne me répondit pas. Agâphia, inquiète, s’agita et se leva de nouveau.

– Il est temps que je parte ! dit-elle d’une voix émue. Le train va arriver. Je sais quand les trains passent.

La pauvre petite femme ne s’était pas trompée. Moins d’un quart d’heure après, un roulement lointain se fit entendre.

Agâphia regarda longuement du côté du bosquet et remua les mains avec impatience.

– Mais où est-il ? fit-elle en riant nerveusement. Où diantre est-il allé ? Je vais partir ! Ma parole, bârine, je m’en vais !

Le roulement cependant se faisait de plus en plus net. On pouvait distinguer le bruit des roues du lourd halètement de la locomotive. La machine siffla. Le train clappa sourdement sur le pont… Une minute encore, et tout se replongea dans le silence…

– J’attends encore une minute… soupira Agâphia s’asseyant résolument. N’importe ! J’attends !

Sâvka reparut enfin dans l’ombre. Il posait sans bruit ses pieds nus sur la terre molle du potager, et il marmottait doucement quelque chose.

– En voilà une chance, crois-tu ! fit-il gaiement. Je venais tout juste de m’approcher du fourré et j’allais mettre la main sur lui quand il s’est tu… Ah ! le chien chauve ! J’ai attendu, attendu qu’il chante ; mais à la fin, j’y ai renoncé, crachant de dépit !…

Sâvka se laissa choir maladroitement à terre à côté d’Agâphia et, pour garder son équilibre, il la prit par la taille à deux mains.

– Pourquoi boudes-tu comme si ta tante t’avait mise au monde ? lui demanda-t-il.

Malgré sa tendresse de cœur et sa simplicité, Sâvka méprisait les femmes. Il les traitait négligemment, de haut, et s’abaissait même jusqu’à railler avec dédain les sentiments qu’elles avaient pour lui. Cette négligence et ce mépris étaient, qui sait ? une des raisons de son prestige puissant et invincible sur les dulcinées de village. Sâvka était beau et élancé ; dans ses yeux brillait toujours, même quand il regardait les femmes qu’il méprisait, une calme aménité ; mais ses seules qualités extérieures ne pouvaient pas expliquer son attrait. En dehors de son heureux physique et de sa façon originale de se comporter, il faut croire que sa touchante situation, – chacun le regardait comme malchanceux et malheureux d’être éloigné de son isba de famille et relégué aux potagers, – influençait les femmes.

– Raconte donc au bârine pourquoi tu es venue ici ? dit Sâvka, tenant toujours Agâphia par la taille. Allons, raconte, femme mariée ! Ho ! ho ! ho ! Si l’on buvait, Agâcha-ma-mie, encore de la vodka !

Je me levai et m’en allai le long du potager, passant entre les plates-bandes. Les longues planches avaient l’air de grandes tombes. Il s’exhalait d’elles une odeur de terre remuée et une douce humidité de plantes commençant à se couvrir de rosée… A gauche, un feu rouge brillait encore ; il vacillait plaisamment et semblait sourire.

J’entendis un rire heureux. C’était Agâphia qui riait.

– Et le train, me rappelai-je,… il est passé depuis longtemps !

Après avoir un peu attendu, je revins vers la hutte. Sâvka était assis à la turque, immobile, et il chantonnait d’une façon à peine intelligible une vague chanson, uniquement composée de mots d’une syllabe dans le genre de : « Tralalala, moi et toi, toi et moi. »

Agâphia, grisée par la vodka, par les caresses méprisantes de Sâvka et par la chaleur de la nuit, était couchée à terre, près de lui, la tête fortement appuyée sur son genou. Elle était si absorbée dans ses sentiments qu’elle ne remarqua pas mon retour.

– Agâcha, voyons, lui dis-je, le train est arrivé depuis longtemps.

– Il est temps que tu partes, il en est temps ! dit Sâvka, saisissant ma pensée et secouant la tête. Que traînes-tu ici ? éhontée que tu es !

Agâphia tressaillit, se redressa à demi, me regarda, et se resserra contre Sâvka.

– Il est temps de partir depuis longtemps ! lui dis-je.

Agâphia se retourna et se leva sur un genou… Elle souffrait… Autant que je pus le voir dans la nuit, toute sa personne exprima une seconde la lutte et l’indécision. Elle parut s’éveiller un instant et se ramasser pour se mettre debout, mais on ne sait quelle force insurmontable, inexorable, arrêta tout son corps, et elle se serra contre Sâvka.

– Bah ! qu’il reste où il est ! dit-elle avec un rire profond et sauvage.

Et, dans ce rire, on sentait une résolution irraisonnée, la faiblesse et la souffrance.

Je m’acheminai lentement vers le bosquet. Je descendis, de là, vers la rivière où étaient nos engins de pêche. La rivière dormait. Une grosse fleur à longue tige effleura doucement ma joue comme un enfant qui veut faire comprendre qu’il ne dort pas. Par désœuvrement, je pris une de nos cordes et la tirai : elle se tendit faiblement et pendit ; on n’avait rien pris… On ne voyait ni l’autre rive, ni le village. Une lumière brilla dans une isba, mais elle s’éteignit aussitôt. Je furetai sur la rive, y trouvai un trou que j’avais remarqué dans la journée et m’y assis comme dans un fauteuil. Je restai longtemps assis… Je vis les étoiles commencer à s’embrumer, perdre leur rayonnement. Comme avec un léger soupir, la fraîcheur courut sur la terre et effleura les feuilles des saules qui s’éveillaient…

Une voix venant du village, appela :

– A-gâ-phia !… A gâ-phia !

Le mari, rentré et inquiet, cherchait sa femme dans le village. Et des potagers venait un rire irrésistible : Agâphia, grise, s’oubliait, et, au prix du bonheur de quelques heures, tâchait de contrebalancer la douleur qui l’attendrait le lendemain.

Je m’endormis.

Quand je m’éveillai, Sâvka était assis auprès de moi et me secouait légèrement l’épaule. La rivière, le bosquet, les deux rives, les arbres, verts et lavés, le village et le champ, tout était inondé d’une vive lumière matinale. A travers les minces troncs des arbres, les rayons du soleil qui ne venait que de se lever, filtraient sur mon dos.

– C’est ainsi que vous pêchez ? me dit Sâvka en riant ; allons, levez-vous !

Je me levai, m’étirant avec délices, et ma poitrine éveillée se mit à boire avidement l’air tiède et parfumé.

– Agâcha est partie ? demandai-je.

– Voyez-la, me dit Sâvka, indiquant le côté où était le gué.

Je regardai et vis Agâphia, se robe relevée, décoiffée, son fichu tombé de sa tête. Elle passait la rivière ; ses jambes la portaient à peine.

– Le chat qui a mangé de la viande sait ce qui l’attend, murmura Sâvka, fermant à demi les yeux ; il marche en serrant la queue… Les femmes sont malfaisantes comme le chat, et poltronnes comme le lièvre… Elle n’est pas partie hier, la sotte, quand on le lui disait ; maintenant elle va en recevoir. Et moi aussi j’en recevrai au canton ; je serai fustigé encore une fois à cause des femmes…

Agâphia gravit la berge et s’en alla, à travers le champ, vers le village. Elle marchait d’abord assez courageusement, mais bientôt l’émotion et la peur la dominèrent. Elle se retourna timidement, s’arrêta et souffla.

– Voilà, ça lui fait peur ! dit Sâvka en riant tristement, et regardant la trace d’un vert vif qui se marquait dans l’herbe, couverte de rosée, derrière Agâphia. Elle ne veut pas y aller ! Son mari est là depuis déjà une grande heure qui l’attend… Le voyez-vous ?

Sâvka souriait en disant ces derniers mots, mais mon cœur se glaça. Iâkov était sur le chemin, près de la dernière isba du village. Il regardait avec persistance sa femme qui revenait. Il ne bougeait pas, immobile comme une borne. Que pensait-il en la regardant ? Quels mots préparait-il pour la recevoir ?

Agâphia s’arrêta un instant, se retourna encore une fois comme si elle attendait de nous un secours, et reprit son chemin. Jamais je n’avais vu une démarche pareille ni à des gens ivres, ni à des gens n’ayant pas bu ; il semblait qu’Agâphia, sous le regard de son mari, se contractât toute. Elle marchait tantôt en zigzag, tantôt piétinait sur place, ployant les genoux et déployant les bras, tantôt elle reculait. Au bout d’une centaine de pas, elle se retourna encore pour regarder et s’assit.

– Tu devrais au moins te cacher derrière un buisson, dis-je à Sâvka. Le mari peut te voir…

– Il sait sans cela de chez qui elle vient, dit-il… La nuit, les femmes ne vont pas aux potagers pour y chercher des choux ; chacun le sait.

Je regardai le visage de Sâvka. Il était pâle, se convulsait de la compassion dédaigneuse des gens qui voient martyriser des animaux.

– Ce qui fait rire le chat fait pleurer la souris, soupira-t-il.

Agâphia bondit tout à coup, secoua la tête et se dirigea d’un pas hardi vers son mari. Elle avait visiblement ramassé ses forces et s’était décidée.

1886.

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