Partie 6 LA SORCIERE
Il allait être minuit. Couché dans la maison du sacristain sur un énorme lit, le chantre Savèli Guikine ne dormait pas bien qu’il eût l’habitude de s’endormir comme les poules. Sous un coin de couverture crasseuse, faite de morceaux d’indiennes de toutes couleurs, apparaissaient ses durs cheveux roux ; de sous un autre coin de la couverture, sortaient ses pieds immenses qui n’avaient pas été lavés depuis longtemps. Il écoutait…
La maison du sacristain[44] était enclose dans l’enceinte curiale. Son unique fenêtre donnait dans les champs. Et, dans les champs, c’était une véritable guerre.
Il était difficile de comprendre ce qui cherchait à s’exterminer et pour la perte de qui la nature mettait tout sens dessus dessous ; mais, à en juger par le grondement incessant et sinistre qui retentissait, quelqu’un était en fort mauvais point. Une force victorieuse courait les champs, faisait rage dans la forêt et sur le toit de l’église, frappait furieusement des poings dans la fenêtre, balayait, déchirait, et quelque chose de vaincu hurlait et pleurait… Le gémissement plaintif s’entendait tantôt derrière la fenêtre, tantôt sur le toit, tantôt dans la cheminée ; et ce n’était pas un appel au secours que l’on sentait en lui, mais l’angoisse, la conscience qu’il n’y avait plus de salut, qu’il était trop tard… Les tas de neige s’étaient recouverts d’une mince écorce de glace et des larmes glacées tremblaient sur eux et sur les arbres. Sur les chemins et les sentiers s’épanchait un jus de boue et de neige fondue ; bref, sur la terre, c’était le dégel, mais, à travers la nuit opaque, le ciel ne le voyait pas et il envoyait malgré tout de toute sa force des flocons de neige nouvelle… Et le vent chaloupait comme un homme ivre. Ne permettant pas à cette neige de toucher la terre, il la faisait voler dans les ténèbres comme il voulait.
Guikine écoutait ce concert et se renfrognait. Il savait, ou, tout au moins, il devinait à quoi menait tout ce tintamarre, et de qui c’était l’œuvre…
Près de la fenêtre était assise sur un escabeau sa femme, Raïssa Nîlovna. Sur un autre escabeau une lampe de fer-blanc, comme timide et incertaine de ses forces, versait sa lumière pauvre et vacillante sur ses larges épaules, sur les beaux et appétissants reliefs de son corps et sur sa natte épaisse, qui touchait terre.
La femme du chantre cousait des sacs de grosse étoupe, ses mains couraient vite, mais tout son corps, l’expression de ses yeux, de ses sourcils, de ses lèvres grasses, de son cou blanc, plongés dans un travail monotone et mécanique, semblaient dormir. De temps à autre seulement, elle levait la tête pour donner du relâche à son corps fatigué et regarder à la dérobée la fenêtre derrière laquelle un chasse-neige se déchaînait. Et elle se repenchait sur la grosse toile. Ni désirs, ni tristesse, ni joie, rien ne se marquait sur sa belle figure au nez retroussé, aux joues trouées de fossettes. Ainsi n’exprime rien une belle fontaine quand elle ne joue pas.
La travailleuse finit un sac qu’elle jeta à terre et, s’étant étirée avec délices, elle arrêta sur la fenêtre son regard terne et fixe… Aux carreaux ruissellent des larmes et blanchissent des flocons de neige éphémères ; les flocons tombent sur la vitre, regardent la femme du chantre et fondent…
– Viens te coucher ! grommela le chantre.
– Qu’y a-t-il ?
– Rien… Il semble, répondit doucement la femme, que quelqu’un arrive.
– Tu entends ? demanda sa femme.
A travers le hurlement continu de la tempête, il saisit un tintement grêle, à peine perceptible, pareil au bourdonnement d’un moustique qui veut se poser sur une joue et qui se fâche qu’on l’en empêche.
– C’est la poste… grogna Savèli, s’asseyant sur ses talons.
A trois verstes de l’église, passait la route postale ; quand le vent venait de la route, les habitants de la maison de garde entendaient les clochettes.
– Seigneur ! soupira la femme du chantre, des gens peuvent-ils voyager par un temps pareil !
– Affaire de service… Qu’on le veuille ou non, il faut marcher.
Le tintement plana dans l’air et s’éteignit.
– La voilà passée ! dit Savèli, se recouchant.
– On n’entend rien… murmura le chantre, s’arrêtant et regardant sa femme, les yeux à demi clos.
Mais juste à ce moment-là, le vent fouetta la fenêtre et apporta un tintement grêle et aigu… Savèli pâlit, toussota et de nouveau traîna par terre ses pieds nus.
– La poste perd sa route ! dit-il d’une voix rauque, en regardant sa femme avec colère. Entends-tu ? La poste s’égare !… Je sais… je sais… Est-ce que je ne comprends pas ? Je sais tout ! Que le diable t’emporte !
– Que sais-tu ? demanda doucement sa femme, sans détacher les yeux de la fenêtre.
– Je sais que c’est toi qui fais tout cela, diablesse ! C’est ton œuvre… Fusses-tu perdue ! Et qu’il y ait cette tourmente et que la poste s’égare… c’est toi qui fais tout cela… c’est toi !
– Deviens-tu enragé, imbécile ?… observa tranquillement sa femme.
– Il y a longtemps que je le remarque… Dès le premier jour que j’ai été marié, j’ai remarqué qu’il y a en toi du sang de chienne !
– Pfouh ! fit Raïssa étonnée, en levant les épaules et se signant ; fais le signe de la croix, idiot !
– Tu es une sorcière et le resteras ! continua Savèli d’une voix sourde et dolente, en se mouchant rapidement dans le pan de sa chemise. Bien que tu sois ma femme et que tu sois de condition ecclésiastique, je dirai à confesse ce que tu es… Et comment ne pas le faire ? Seigneur, protège-moi et sauve-moi ! L’année passée, le jour du prophète Daniel et des trois adolescents, il y a eu aussi un chasse-neige, et qu’est-il arrivé ? Un ouvrier est venu ici se chauffer. Puis, le jour de saint Alexis, l’homme-de-Dieu, la rivière a débâclé et l’exempt est venu[45]… Il a causé toute la nuit avec toi, le maudit, et, le matin, quand il est sorti, je l’ai regardé, il avait les yeux cernés et les joues creuses. Hein, qu’en dis-tu ? A la fête du Sauveur, il y a eu deux fois des orages, et, les deux fois, un chasseur est venu passer la nuit ici. J’ai tout vu ! que le diable t’emporte ! J’ai vu tout ! Aha ! tu es devenue plus rouge qu’une écrevisse, hein ?
– Tu n’as rien vu…
– Oui-da !… Et cet hiver, avant Noël, le jour des Dix martyrs de Crète, quand la bourrasque a duré un jour et une nuit… t’en souviens-tu ? Le greffier du maréchal de la noblesse s’est perdu en route et est venu tomber ici, le chien… Et de qui t’étais-tu coiffée ? pouah ! un greffier ! Cela valait-il la peine de gâter le temps de Dieu ! Un avorton du diable, un morveux qu’on ne voit pas au-dessus de terre, qui a la gueule pleine de boutons et le cou de travers… Si encore il était beau ! mais, pouah, le diable !
Le chantre reprit haleine, essuya ses lèvres et prêta l’oreille. On n’entendait pas la clochette, mais le vent fonça sur le toit et on entendit de nouveau la fenêtre vibrer.
– Et maintenant, c’est la même chose ! continua Savèli. Ce n’est pas pour rien que la poste s’égare ! Crache-moi dans les yeux si ce n’est pas toi qu’elle cherche ! Oh ! le malin connaît son affaire ! C’est un bon aide ! Il l’égarera, égarera et te l’amènera ici… Je le s-sais ; je le v-vois ! Tu ne me le cacheras pas, grelot du diable, luxure de monstre ! J’ai compris tes pensées dès le commencement de la tourmente !
– En voilà un imbécile ! railla sa femme. Alors, à ton idée, c’est moi qui fais le mauvais temps ?
– Hum, tu peux rire ! Que ce soit toi ou pas toi, tout de même, je le remarque. Dès que le sang joue en toi, il fait mauvais temps, et chaque fois le mauvais temps apporte ici n’importe quel imbécile. Cela arrive chaque fois ; c’est donc toi.
Pour être plus persuasif, le chantre mit un doigt sur son front, ferma l’œil gauche et poursuivit, d’une voix traînante :
– Oh ! folie, damnation de Judas ! Si tu es vraiment une créature et non pas une sorcière, tu devrais chercher dans ta tête si tous ces gens-là c’est bien un ouvrier, ou un chasseur, ou un greffier, et pas le diable sous leur enveloppe ! Hein ! tu aurais dû y penser !
– Que tu es bête, Savèli ! soupira la femme, regardant son mari avec pitié. Quand mon père habitait ici, beaucoup de gens venaient chez lui pour se faire guérir des fièvres ; il en venait des villages, des hameaux et des fermes des Arméniens… Il en venait presque chaque jour, et personne ne les prenait pour des diables. Et s’il vient quelqu’un, une fois par an, se chauffer pendant le mauvais temps, ça te paraît un miracle, imbécile que tu es ! Et tu as tout de suite toutes sortes de pensées…
La logique de sa femme ébranla Savèli. Il écarta ses pieds nus, baissa la tête et réfléchit. Il n’était pas encore fermement convaincu de ses soupçons, et le ton sincère et indifférent de sa femme l’avait tout à fait démonté ; pourtant, après avoir un peu songé, il secoua la tête et dit :
– C’est que ce ne sont pas des vieux ou des bancals, mais toujours des jeunes qui demandent à passer la nuit… Pourquoi donc cela ? Et s’ils ne faisaient que se réchauffer, mais ils font le jeu du diable !… Non, femme, il n’y a pas en ce monde de créatures plus rusées que votre espèce féminine !… De véritable esprit, mon Dieu, vous en avez moins qu’un étourneau, mais de votre malice diabolique, oh ! la la, sauve-nous, Reine des Cieux ! Ecoute la poste qui sonne ! La bourrasque ne faisait que commencer, que déjà je connaissais toutes tes pensées ; tu as fait ta sorcellerie, araignée !
– Mais qu’as-tu à me houspiller, damné ! dit Raïssa, perdant patience. Pourquoi te colles-tu à moi, résine ?
– Je te houspille parce que, s’il arrive quelque-chose cette nuit – Dieu nous en préserve ! – tu m’entends !… s’il arrive quelque chose, j’irai demain dès l’aube à Diâdkovo, trouver le père Nicodime et lui expliquerai tout. Voici et voilà, lui dirai-je, père Nicodime ; excusez-moi généreusement ; ma femme est une sorcière. Et pourquoi ça ? Hein ! Vous voulez savoir pourquoi ? Soit !… Pour ceci et pour cela… Et malheur à toi, femelle ! Tu seras punie, non seulement au jugement dernier, mais sur terre ! Ce n’est pas pour rien qu’il y a dans le rituel des prières pour tes pareilles.
Soudain on frappa à la fenêtre un coup si violent et si extraordinaire que Savèli pâlit et se replia de peur. Sa femme sursauta et pâlit aussi.
– Au nom de Dieu, dit une grosse voix profonde et tremblante, laissez-nous nous réchauffer un peu ! Qui y a-t-il ici ? Ayez la bonté d’ouvrir ! Nous nous sommes égarés.
– Qui êtes-vous ? demanda la femme du chantre, craignant de regarder par la fenêtre.
– La poste, répondit une autre voix.
– Tu n’as pas fait ta diablerie pour rien ! dit Savèli avec un geste accablé. Ca y est ! J’ai eu raison… Prends garde, toi !
Le chantre sauta deux fois devant le lit, se jeta sur la couette, et, reniflant avec colère, tourna le visage contre le mur. Bientôt l’air froid lui souffla dans le dos ; la porte grinça et, sur le seuil, apparut une haute figure humaine, couverte de neige de la tête aux pieds. Derrière elle, en apparut une autre, blanche aussi…
– Faut-il entrer les sacs ? demanda la seconde figure, d’une vois enrouée.
– Ils ne peuvent pas rester là-bas.
En disant cela, le premier homme se mit à dénouer son passe-montagne et, sans attendre de l’avoir fait, l’enleva avec sa casquette et le jeta avec colère du côté du four. Puis, ayant quitté avec peine son manteau et l’ayant jeté au même endroit, il se mit à marcher dans la chambre sans dire bonsoir.
C’était un jeune postier, vêtu d’une mauvaise tunique d’uniforme usée, et chaussé de bottes rousses et sales. Réchauffé par le mouvement, il s’assit devant la table, allongea ses pieds boueux sur les sacs et appuya sa tête sur son poing. Sa figure pâle, à taches rouges, portait encore les traces des souffrances et de la peine qu’il avait endurées. Crispée, mécontente, avec de la neige fondant à ses sourcils, à ses moustaches et à sa barbe taillée en rond, elle était belle.
– Quelle vie de chien ! grogna-t-il en regardant les murs et ne semblant pas croire qu’il fût au chaud. Nous avons failli y passer ! Sans votre lumière, je ne sais ce qui serait arrivé… Et la peste sait quand tout cela finira ! Il n’y a ni fin ni bout à cette vie de chiens ! Où sommes-nous ? s’informa-t-il, baissant la voix et levant les yeux vers la femme du chantre.
– Sur la hauteur de Gouliâévo, dans le bien du général Kalinôvski, répondit la femme, saisie et rougissante.
– Tu entends, Stépane ? dit le postier au cocher retenu dans la porte par le gros sac de cuir qu’il avait sur le dos ; nous voilà à Gouliâévo.
– Oui… nous sommes loin !
Ayant glissé ces mots en une manière de soupir enroué et entrecoupé, le cocher ressortit et apporta peu après un second sac plus petit ; puis il sortit encore une fois et rapporta le sabre du postier, pendant à une large courroie et semblable au long glaive plat que l’on met dans les images populaires aux mains de Judith, près du lit d’Holopherne. Les sacs rangés le long du mur, le cocher sortit dans l’entrée, s’y assit et alluma sa pipe.
– Peut-être, après le voyage, boiriez-vous du thé ? demanda la femme du chantre.
– Peut-il être question de boire du thé ! dit le postier renfrogné. Il faut se réchauffer au plus vite et partir, sans quoi nous serons en retard pour le train-poste. Nous allons rester une dizaine de minutes et nous partirons. Vous aurez seulement la bonté de nous montrer la route.
– C’est une punition de Dieu que ce temps-là, soupira la femme.
– Oui, on peut le dire… Qui êtes-vous ?
– Nous ?… Nous sommes d’ici, attachés à l’église… Nous sommes du clergé… Tenez, mon mari est couché ! Savèli, lève-toi donc ! Viens dire bonsoir ! Ici, avant, il y avait une paroisse, mais on l’a supprimée il y a un an et demi. Naturellement, quand les maîtres vivaient ici, il y avait du monde ; ça valait la peine d’avoir un curé ; mais, maintenant, jugez-en ; de quoi vivrait le clergé quand le plus proche village, Mârkovka, est à cinq verstes. Savèli maintenant n’a plus de place… alors il remplace le gardien : on l’a chargé de la garde de l’église.
Et le postier apprit que si Savèli était allé chez la générale et s’était fait remettre une lettre pour l’archevêque, on lui aurait donné une bonne place ; mais il n’allait pas chez la générale parce qu’il était paresseux et sauvage.
– Bien qu’il serve de gardien, nous sommes du clergé, ajouta la femme du chantre.
– Et de quoi donc vivez-vous ? demanda le postier.
– Il y a la prairie et le jardin de l’église. Mais il ne nous revient pas grand’chose, soupira la femme. Le père Nicodime, de Diâdkovo, qui a des yeux envieux, dit la messe ici à la Saint-Nicolas d’été et à la Saint-Nicolas d’hiver, et il prend pour cela presque tout pour lui. Il n’y a personne pour nous soutenir.
– Tu mens ! grogna Savèli. Le père Nicodime est une âme sainte, un flambeau de l’Eglise ; ce qu’il prend, c’est réglementaire.
– Comme il est méchant, ton homme ! sourit le postier. Il y a longtemps que tu es mariée ?
– Quatre ans depuis le dimanche du Pardon. Papa était chantre ici, et quand son heure de mourir approcha, il alla au Consistoire demander que sa place me reste, et que l’on nomme ici un chantre célibataire pour que je l’épouse. C’est comme ça que je me suis mariée.
– Alors, dit le postier à Savèli, en le regardant de dos, tu as tué deux mouches d’un même coup : tu as eu la place et tu as eu une femme ?
Savèli remua nerveusement le pied et se rapprocha du mur. Le postier se leva de table, s’étira et s’assit sur un des sacs. Après avoir réfléchi, il tâta le ballot, changea son sabre de place, et s’étendit, une jambe pendante.
– Une vie de chien ! grommela-t-il en mettant ses mains sous sa tête et fermant les yeux. Je ne souhaiterais pas une vie pareille au plus féroce Tartare !
Le silence s’établit bientôt. On entendait Savèli renifler et le postier, endormi, respirer lentement et régulièrement, lâchant à chaque exhalation un kh-h-h, plein et prolongé. On eût dit parfois qu’une petite roue mal graissée grinçait dans sa gorge ; et sa jambe, tremblante, grattait le ballot.
– Allons, grogna Savèli en colère, qu’as-tu à regarder ?
– Qu’est-ce que ça te fait ? Reste couché ! répondit la femme sans quitter des yeux la tête blonde du jeune homme.
Savèli, furieux, soupira de tout son souffle et se tourna brusquement vers la muraille. Trois minutes après, il se retourna inquiet, se mit à genoux sur le lit et, appuyé à l’oreiller, il regarda sa femme de travers. Celle-ci, immobile, continuait à regarder le postier. Ses joues avaient pâli et son regard brillait d’un feu étrange. Le chantre gémit, se laissa glisser du lit et, s’étant approché du postier, lui mit un mouchoir sur la figure.
– Pourquoi fais-tu ça ? demanda sa femme.
– Pour que la lumière ne lui aille pas dans les yeux.
– Eteins tout à fait.
Savèli regarda sa femme soupçonneusement, allongea les lèvres vers la lampe, mais se retint et ouvrit les bras.
– N’est-ce pas une ruse du diable !… s’écria-t-il. Hein ! existe-t-il créature plus rusée que l’espèce féminine ?
– Ah ! diable ensoutané, siffla sa femme, ridée de dépit ; attends un peu !
Et s’étant mieux assise, elle se mit à regarder de nouveau le postier.
Il ne servait de rien que sa figure fût couverte : son visage l’intéressait moins que la vue générale, l’ensemble et la nouveauté de cet homme. Il avait la poitrine large, puissante, de belles mains fines, musclées, de jolies jambes, bien plus belles que les « guibolles » de Savèli ; il n’y avait pas à comparer.
– Bien que je sois le malin ensoutané, prononça Savèli au bout de quelques instants, ils n’ont pas à dormir ici !… Oui !… Leur service est affaire d’Etat ; nous serions responsables si nous les gardions. Lorsqu’on fait la poste, il faut la faire, il n’y a pas à dormir !… Eh, toi, cria-t-il, toi, le cocher, comment t’appelle-t-on ? Faut-il que je vous conduise ? Lève-toi ! Il ne faut pas dormir quand on fait la poste.
Et Savèli, perdant patience, se précipita sur le postier et le tira par la manche.
– Eh ! fit-il, votre Seigneurie ! Quand on peut marcher, il faut marcher ; si on ne le peut pas, alors tant pis !… Il n’y a pas à dormir !
Le postier se redressa, se mit sur son séant, promena un regard trouble autour de la chambre et se recoucha.
– Quand donc partiras-tu ? martela Savèli, le tirant encore par la manche ; la poste est faite pour arriver à temps ; entends-tu ? Je vais te conduire.
Le postier ouvrit les yeux. Réchauffé, accablé par la douceur du premier sommeil, pas encore tout à fait réveillé, il voyait, comme à travers un voile, le cou blanc, le regard fixe et mouillé de Raïssa ; il ferma les yeux et sourit comme s’il voyait tout cela en rêve.
Il entendit une douce voix de femme disant :
– Comment partir par un temps pareil ? Vous feriez mieux de dormir à votre aise.
– Et la poste ? s’alarma Savèli ; qui mènera la poste ? Est-ce toi qui la mèneras ?
Le postier rouvrit les yeux, regarda les fossettes mouvantes de Raïssa ; il se souvint de l’endroit où il était et comprit. L’idée de partir dans les froides ténèbres fit courir de sa tête à ses pieds une chair de poule glacée, et il se ratatina.
– On aurait pu encore rester cinq minutes, dit-il en bâillant. Quoi qu’on fasse, nous sommes en retard.
– Peut-être arriverons-nous juste à temps, dit, dans l’entrée, la voix du cocher ; vois, il fait très mauvais ; le train, pour notre chance, sera peut-être en retard.
Le postier se leva, et, s’étirant paresseusement, se mit à prendre son manteau ; Savèli, voyant que les hommes de la poste s’apprêtaient à partir, hennit de satisfaction.
– Aide-moi, lui cria le cocher, levant de terre le gros sac.
Le chantre courut à son aide et traîna avec lui les sacs dans la cour. Le postier se mit à dénouer son passe-montagne. Raïssa le regardait dans les yeux comme pour sonder son âme.
– Vous devriez au moins prendre du thé… lui dit-elle.
– Je voudrais bien, dit-il… Mais les voilà qui sont prêts ! Nous sommes quand même en retard…
– Restez donc, lui souffla-t-elle, les yeux baissés, en touchant sa manche.
Le postier dénoua enfin le nœud et jeta, indécis, le passe-montagne sur son bras. Il se sentait au chaud près de la jeune femme.
– Quel cou tu as… lui dit-il.
Et il toucha son cou de ses deux doigts. Voyant qu’on ne lui résistait pas, il caressa la main, le cou, l’épaule…
– Que tu es belle…
– Restez boire du thé…
– Où mets-tu ce sac, riz-cuit-à-la-mélasse ! disait dehors la voix du cocher[46]. Place-le en travers !
– Restez donc ! Voyez comme gronde la tempête !
Pas encore tout à fait réveillé, ne pouvant chasser le charme accablant d’un sommeil jeune, le postier fut pris soudain d’un désir qui fait oublier tous les sacs de dépêches, les trains-poste, tout au monde… Effrayé, comme voulant fuir ou se cacher, il se retourna vers la porte, prit à la taille la femme du chantre et, déjà, il se penchait sur la petite lampe pour l’éteindre, quand des bottes claquèrent dans le couloir et le cocher apparut… Derrière son épaule, Savèli regardait. Le postier baissa rapidement les bras et s’arrêta, comme hésitant.
– Tout est prêt ! dit le cocher.
Le postier resta immobile une seconde, puis il secoua brusquement la tête, complètement réveillé, et suivit le cocher. Raïssa demeura seule.
– Allons, monte, entendit-elle ; montre-nous le chemin.
Une clochette se mit à tinter paresseusement, puis une autre, et les sons, s’enchaînant doucement, s’éloignèrent de la maison du garde.
Quand ils s’éteignirent petit à petit, la femme du chantre s’arracha de sa place et se mit à marcher nerveusement. D’abord elle était pâle, puis elle rougit toute. Sa figure se convulsa de haine ; sa respiration trembla ; ses yeux brillèrent d’une irritation sauvage et cruelle, et, marchant comme dans une cage, elle ressemblait à une tigresse que l’on effraie avec un fer rouge. Elle s’arrêta un instant et jeta un coup d’œil sur son logis. Le lit occupait presque la moitié de la pièce ; il s’allongeait tout le long du mur et se composait d’une couette sale, d’oreillers durs et gris, d’une couverture et de divers haillons innommables ; ce lit formait un amas informe, presque pareil à celui que présentait la tête du chantre chaque fois qu’il lui prenait envie de se pommader. Du lit jusqu’à la porte, qui ouvrait dans le couloir froid, s’étendait le four avec ses pots et des torchons suspendus. Tout, sans en excepter Savèli qui venait de sortir, était, au superlatif, crasseux et enfumé, en sorte qu’il était étrange de voir dans un tel milieu le cou blanc, et la peau fine et douce d’une femme. Raïssa courut au lit, allongea là main, comme si elle voulait disperser, fouler aux pieds, réduire en poussière tout cela ; mais, comme effrayée du contact de toute cette saleté, elle recula et se remit à marcher…
Lorsque, deux heures plus tard, Savèli revint, couvert de neige et harassé, elle était couchée, déshabillée. Ses yeux étaient clos, mais aux menus frissons qui couraient sur sa figure, le chantre devina qu’elle ne dormait pas. En revenant chez lui, il s’était promis de ne lui rien dire jusqu’au lendemain et de ne la pas toucher ; mais il ne put se tenir de la piquer et de l’offenser.
– Tu en as été pour ta sorcellerie, lui dit-il avec un ricanement de malveillance ; il est parti !
Raïssa se taisait ; seul son menton tremblait. Savèli se déshabilla lentement, enjamba le corps de sa femme, et se coucha contre le mur.
– J’expliquerai demain au père Nicodime quelle femme tu es ! marmonna-t-il, se repliant en boule.
Sa femme tourna brusquement la tête vers lui et ses yeux brillèrent.
– Tu peux garder la place, lui dit-elle, mais va te chercher une femme dans la forêt ! Suis-je une femme pour toi ? Puisses-tu éclater ! Quel pataud, quel paresseux ai-je au cou, Dieu me pardonne !
– Allons, allons… Dors !
– Je suis une malheureuse ! sanglota-t-elle. Sans toi, j’aurais peut-être épousé un marchand ou un noble ! Sans toi, j’aimerais maintenant mon mari ! Pourquoi la neige ne t’a-t-elle pas enseveli ? pourquoi n’as-tu pas gelé sur la route, hérode !
Raïssa pleura longtemps. Enfin elle fit un profond soupir et se calma. La tourmente grandissait toujours derrière la fenêtre. Dans le four, dans la cheminée, derrière tous les murs, quelque chose pleurait, et il semblait à Savèli que cela pleurait en lui et dans ses oreilles. Il s’était, cette nuit, entièrement convaincu de ses soupçons au sujet de sa femme ; il ne doutait plus, qu’avec l’aide du Malin, elle disposât des tempêtes et des troïkas de poste ; il n’en doutait pas, mais comme pour augmenter son chagrin, ce pouvoir surnaturel, ce mystère, cette force sauvage donnaient à cette femme couchée auprès de lui un attrait spécial, incompréhensible, qu’il n’avait pas remarqué auparavant. De ce que, sans s’en apercevoir lui-même, il l’avait poétisée, elle était devenue, lui semblait-il, plus blanche, plus lisse, plus loin de lui…
– Sorcière ! s’exclama-t-il avec dépit ! Fi ! dégoûtante !
Et pourtant, ayant attendu que, calmée, elle se fût mise à respirer régulièrement, il lui toucha la nuque du doigt… Et il prit sa lourde natte dans sa main… Elle ne le sentit pas. Devenu plus hardi, il caressa son cou.
– Laisse-moi ! cria-t-elle.
Et, de son coude, elle le frappa si fort à la racine du nez, que des étincelles lui jaillirent des yeux.
La douleur du chantre se calma bientôt, mais son supplice continua de durer.
1886.
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