‹ Ma Vie - Récit d'un provincialChapitre 24 sur 30 · Partie 5 DU CHAMPAGNE

Partie 5 DU CHAMPAGNE

RECIT D’UN PAUVRE DIABLE

L’année où commence mon récit, j’étais chef d’une petite gare d’un de nos chemins de fer du Sud-Ouest. Ma vie y était-elle gaie ou triste, vous pourrez en juger par l’absence de toute habitation humaine à vingt verstes à la ronde. Pas une femme, pas un cabaret convenable. Et, à ce moment-là, j’étais jeune, fort, bouillant, inconsidéré et bête.

Les seules distractions que l’on eût, c’était les fenêtres des trains de voyageurs et une immonde vodka à laquelle les juifs mêlaient des stupéfiants. Quand parfois une jolie tête de femme apparaissait à la portière d’un wagon, je restais comme une statue, la respiration coupée, et regardant jusqu’à ce que le train ne fût plus qu’un point à peine perceptible. Ou bien je buvais, tant que j’en pouvais entonner, de la dégoûtante eau-de-vie. Je devenais comme un diable et ne remarquais pas comment s’écoulaient les longues heures et les jours.

La steppe agissait sur moi, homme du Nord, comme la vue d’un cimetière tartare abandonné. En été, son calme solennel, le cri monotone des grillons, le clair de lune diaphane, dont on ne peut se mettre à l’abri nulle part, – tout m’accablait d’une tristesse lugubre. En hiver, l’impeccable blancheur de la steppe, son lointain glacé, les longues nuits et le hurlement des loups me pesaient comme un lourd cauchemar.

A la gare, ne vivaient que peu de personnes : ma femme et moi, un télégraphiste sourd et scrofuleux, et trois hommes d’équipe. Mon sous-chef, jeune tuberculeux, allait en ville pour se soigner, et y restait des mois entiers, me confiant son emploi, en même temps que le droit de toucher ses appointements. Je n’avais pas d’enfants. On ne pouvait à aucun prix attirer des invités chez soi, et, moi, je ne pouvais pas plus d’une fois par mois aller chez mes collègues sur la ligne. Au total, la vie la plus fastidieuse.

Je fêtais, je me le rappelle, le nouvel an avec ma femme. Nous étions à table, nous mâchions paresseusement et écoutions le télégraphiste sourd, qui, dans la chambre voisine, tapait sur son appareil. J’avais déjà bu cinq verres de vodka stupéfiante, et, la tête alourdie appuyée sur mes poings, je songeais à ma tristesse insurmontable, sans issue.

Ma femme, assise à côté de moi, ne détachait pas les yeux de mon visage. Elle me regardait comme seule peut le faire une femme qui n’a personne au monde qu’un beau mari. Elle m’aimait follement, servilement, et pas ma beauté seulement ou mon âme : elle aimait jusqu’à mes défauts, ma colère, mon spleen, et même ma cruauté, lorsque, dans le délire de l’ivresse, je l’accablais de reproches, ne sachant sur qui passer ma colère.

Malgré l’ennui qui me rongeait, nous nous apprêtions à fêter la nouvelle année avec un éclat extraordinaire et attendions minuit avec impatience. Nous avions en réserve deux bouteilles de champagne, du vrai, avec l’étiquette Vve Cliquot. J’avais gagné ce trésor en automne, au chef de section, dans un pari, alors que j’étais chez lui à un baptême. Il arrive que, durant le cours de mathématiques, lorsque l’air semble mort de tristesse, un papillon entre dans la classe. Les enfants lèvent la tête et suivent le vol avec curiosité, comme s’ils voyaient, non pas un papillon, mais quelque chose de nouveau, de tout à fait singulier. De même le champagne, tombé par hasard dans notre triste station, nous amusait ; nous nous taisions et regardions tantôt la pendule, tantôt les bouteilles.

Lorsque l’aiguille marqua minuit moins cinq, je me mis à déboucher lentement une bouteille. Je ne sais si l’alcool m’avait affaibli ou si la bouteille était trop humide ; je me rappelle seulement que, quand le bouchon vola au plafond avec bruit, la bouteille me glissa des mains et tomba à terre. Il se perdit à peine un verre, car je réussis à rattraper la bouteille et à boucher du doigt le goulot écumant.

– Bonne année, bonne chance ! dis-je à ma femme en remplissant les verres. Bois.

Ma femme prit son verre et arrêta sur moi ses yeux effrayés ; sa figure avait pâli, exprimait la terreur.

– Tu as fait tomber la bouteille ? demanda-t-elle.

– Oui. Qu’est-ce que ça fait ?

– Ce n’est pas bien, dit-elle, posant son verre et pâlissant encore plus ; c’est un mauvais présage. C’est signe qu’il nous arrivera cette année quelque chose de mauvais.

– Quelle commère tu fais ! soupirai-je ; tu es intelligente et tu radotes comme une vieille nourrice. Bois.

– Dieu veuille que je radote, mais… il arrivera quelque chose ; tu verras !

Elle ne toucha pas à son verre, le mit de côté et, s’étant écartée, elle médita. Je dis quelques vieilles phrases sur le chapitre des préjugés ; je bus une demi-bouteille ; je marchai de long en large, puis je sortis.

Dehors, une nuit de gel brillait, paisible, dans sa froide et solitaire beauté. Tout en haut, sur la gare, la lune et deux petits nuages blancs, duveteux, immobiles, comme collés, étaient suspendus dans le ciel, semblant attendre quelque chose. Une lumière légère et transparente en émanait et, comme craignant d’outrager la pudeur de la terre blanche, doucement, elle éclairait tout : les tas de neige, le remblai… C’était le calme profond.

Je marchais le long du remblai. « Bête de femme ! pensai-je en regardant le ciel semé d’étoiles brillantes. Si même on admet que quelquefois les présages soient justes, quel malheur peut-il donc nous arriver ? Les malheurs que nous avons déjà éprouvés et ceux qui nous menacent sont si grands qu’il est difficile d’imaginer quelque chose de pire. Quel mal faire encore au poisson déjà pris, cuit et servi à la sauce ? »

Un haut peuplier, couvert de givre, surgit dans la buée bleue, comme un géant recouvert d’un suaire. Il me regarda sévèrement, lugubrement, comme si, pareil à moi, il comprenait la solitude ; je le regardai longuement.

« Ma jeunesse, comme un bout de cigarette jetée, s’est perdue pour un sou, continuai-je à penser. Mes parents sont morts lorsque j’étais encore enfant ; on m’a chassé du lycée. J’appartiens à une famille noble, mais je n’ai rien reçu, ni instruction, ni éducation. Je n’ai pas plus de science qu’un simple graisseur de roues. Je n’ai ni asile, ni proches, ni amis, ni travail que j’aime. Je ne suis capable de rien et, dans la plénitude de mes forces, je ne suis bon qu’à boucher une petite place de chef de gare. Je n’ai connu dans l’existence que malchance et déboires. Que peut-il encore m’arriver de mal ? »

Des feux rouges surgirent au loin ; un train venait vers moi. La steppe engourdie en écoutait le bruit. Mes pensées étaient si amères qu’il me semblait que je pensais tout haut et que le gémissement des fils télégraphiques et le bruit du train transmettaient mes pensées.

« Que peut-il donc m’arriver de pire ? La mort de ma femme ? – me demandai-je. – Ce n’est pas effrayant. On ne peut se cacher de sa conscience : je n’aime pas ma femme. Je me suis marié encore gamin. Je suis maintenant jeune et fort ; elle est flappie, vieille, abêtie ; elle est pétrie de préjugés de la tête aux pieds. Qu’y a-t-il de bien dans son fade amour, sa poitrine plate, son regard éteint ? Je la supporte, mais je ne l’aime pas. Que peut-il donc m’arriver ? Ma jeunesse se perd, comme on dit, pour une pincée de tabac. Les femmes ne passent devant moi qu’aux portières de wagons, comme des étoiles filantes. Il n’y a pas eu pour moi et il n’y a pas d’amour. Ma virilité, ma hardiesse, ma tendresse se perdent… Tout se perd comme de la poussière, et même mon argent, ici, dans la steppe, ne vaut pas un rouge liard. »

Le train passa avec bruit devant moi et, de ses fenêtres rouges, m’éclaira avec indifférence. Je le vis s’arrêter près des feux verts de la gare, y stationner une minute et filer plus loin. Après avoir marché près de deux verstes, je revins. Les pensées tristes ne me quittaient pas. Autant que je me sentisse malheureux je tâchais, il me souvient, que mes idées fussent plus tristes et plus sombres encore. Il y a des moments, voyez-vous, où la conscience d’être malheureux procure aux gens peu développés et orgueilleux un certain plaisir. Ils coquettent même avec leurs souffrances. Il y avait beaucoup de vérité dans mes pensées, mais aussi beaucoup d’absurdité et de présomption ; et il y avait quelque chose de puérilement provocateur dans ma question : « Que peut-il m’arriver de mauvais ? » « Oui, que peut-il donc arriver ? me demandais-je en revenant. Il me semble que j’ai tout vécu. J’ai été malade ; j’ai perdu de l’argent ; je reçois tous les jours des semonces de mes chefs ; je meurs de faim ; un loup enragé est même venu dans la cour de la gare ; quoi encore ?… On m’a insulté, humilié,… et j’ai offensé à mon tour. Il n’y a que criminel que je n’aie pas été ; mais il me semble que je suis incapable de le devenir, et, d’ailleurs, je ne crains pas la justice. »

Les deux petits nuages s’étaient écartés de la lune et se tenaient l’un près de l’autre comme s’ils se chuchotaient quelque chose que la lune ne devait pas entendre. Un vent léger passa sur la steppe, apportant le bruit sourd du train qui s’éloignait.

Au seuil de la maison, ma femme me rencontra. Ses yeux riaient gaiement et toute sa figure respirait la satisfaction.

– Il y a du nouveau chez nous, me dit-elle. Va vite dans ta chambre passer ta tunique neuve ; nous avons une visite.

– Quelle visite ?

– Ma tante Nathâlia Pétrôvna vient d’arriver par le train.

– Quelle Nathâlia Pétrôvna ?

– La femme de mon oncle Sémiône Fiôdorytch ; tu ne la connais pas. Elle est très bonne et très bien.

Je fis probablement la moue, car ma femme prit une mine sérieuse et balbutia rapidement :

– Il est certainement étrange qu’elle soit venue, mais ne te fâche pas, Nicolaï, et sois indulgent. Elle est malheureuse. Mon oncle est véritablement un despote et un être méchant ; il est difficile de vivre avec lui. Ma tante dit qu’elle ne restera ici que trois jours, jusqu’à ce qu’elle ait reçu une lettre de son frère.

Ma femme chuchota encore je ne sais quelles longues sornettes sur son oncle despote, sur la faiblesse humaine, en général, et sur celle des jeunes femmes en particulier, et sur notre devoir de donner asile, à tous, même aux grands pécheurs, etc., etc.…

Ne comprenant absolument rien, je passai ma tunique neuve et allai faire connaissance avec ma « petite tante ».

Une petite femme à grands yeux noirs était assise à notre table. Et la table, les murs gris, le canapé grossier… jusqu’au moindre grain de poussière… tout semblait rajeuni, égayé par la présence d’un être frais et jeune, qui répandait une odeur complexe de beauté et de vice.

Que la visiteuse fût vicieuse, je le compris à son sourire, à son odeur, à sa manière particulière de regarder et de jouer des cils, au ton avec lequel elle parlait à ma femme, personne honnête… Il ne fallait pas qu’elle me racontât qu’elle s’était enfuie de chez son mari, que son mari était vieux et despote, tandis qu’elle était bonne et gaie ; je compris tout du premier coup d’œil, et il n’est probablement pas en Europe un seul homme qui ne sache pas distinguer, au premier regard, une femme douée d’un certain tempérament.

– Je ne savais pas que j’eusse un neveu aussi grand ! dit la tante, me tendant la main en souriant.

– Et je ne savais pas, répondis-je, que j’eusse une aussi jolie tante !

Le souper recommença. Le bouchon de la seconde bouteille sauta avec bruit, et ma tante but d’un trait un demi-verre ; et quand ma femme sortit une minute, la tante ne fit plus de cérémonies : elle but tout le verre. Je m’enivrai et du vin et de la présence d’une femme. Vous rappelez-vous la romance :

Yeux noirs, yeux passionnés,

Yeux ardents et magnifiques,

Pourquoi est-ce que je vous aime ?

Pourquoi est-ce que je vous crains ?…

Je ne me souviens pas de ce qui se passa ensuite. Qui veut savoir la façon dont l’amour commence, que celui-là lise des romans et de longs récits. Moi je ne dirai que peu de choses, et avec les paroles mêmes de cette sotte romance :

C’est que je vous ai rencontrée

A une heure fatale…

Tout vola au diable sens dessus dessous. Je me souviens d’un tourbillon terrible, enragé, qui m’emporta comme une plume. Il me retourna longtemps et balaya de cette terre ma femme, ma tante même, et ma vigueur. D’une gare de la steppe il m’a jeté, comme vous voyez, dans cette rue sombre…

Dites-moi maintenant ce qui peut encore m’arriver de mauvais ?

1887.

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