Chapitre 24
Les années passent, nos cheveux blanchissent, et au milieu des travaux de la vie on ne s’apercevrait pas que la vieillesse arrive, si les enfants qui grandissent n’étaient là pour marquer la fuite du temps. Blanche était toujours belle, Guy toujours éloquent et aimable, mais leur fils Édouard avait vingt-sept ans et songeait à se marier ; leur fille Claire était mère à son tour de deux garçons qui ressemblaient à Blanche trait pour trait.
La comtesse Praxis était morte depuis longtemps ; madame Lecomte avait publié les œuvres de son mari, et Paris, qu’on prétend frivole et sans cœur, n’avait pas eu assez d’admiration et d’hommages pour les déposer aux pieds de la noble veuve, consacrée ainsi tout entière à la mémoire de Gérard Lecomte. Quant à Meillan, il se faisait un peu goutteux, mais il était adoré des enfants de Claire, et ne réclamait pas, disait-il, d’autre bonheur en ce monde que d’être ainsi grand-père par procuration.
Un jour, Guy rentra souffrant. On ne l’avait jamais vu malade, il ne croyait pas à la maladie ; cependant le lendemain il dut s’aliter, et trois jours après, son état était si grave que le médecin se crut obligé de prévenir madame de Dreux de l’imminence du danger.
Elle baissa la tête avec la résignation qui, depuis si longtemps, lui tenait lieu de tout le reste. Au fond elle avait toujours craint de mourir avant son mari ; la préoccupation de cette réputation usurpée, qui pouvait s’écrouler après elle, mettant à nu son mensonge perpétuel, avait été l’un des graves soucis de sa vie. Guy lui avait occasionné bien souvent des ennuis, surtout à mesure que, avançant en âge, il se carrait de plus en plus dans la bonne opinion qu’il avait de lui-même. À maintes reprises, Blanche avait dû le prendre de très haut pour empêcher son mari de commettre quelque affreuse bévue, et les troubles politiques, depuis 1847, n’avaient pas peu contribué à rendre difficile la conduite d’une tête aussi peu solide que celle du mari de Blanche.
Pourtant elle était attachée à cet époux, quel qu’il fût, par les liens d’une longue habitude et aussi par l’amour de leurs enfants qui ne les séparaient pas l’un de l’autre. Jamais, depuis le jour de leur naissance, les enfants n’avaient entendu parler du moindre dissentiment entre leurs parents. Blanche, qui plaçait très haut les devoirs des parents envers leurs enfants, estimait à juste titre que l’union des deux époux, fût-elle purement apparente, est la première, l’unique base du respect filial. Aussi, quel que fût le désaccord entre elle et M. de Dreux, elle avait eu soin de le cacher rigoureusement à tous, aux enfants plus encore qu’au reste du monde, afin qu’ils fussent respectueux envers leur père ; pour elle-même, elle était sûre de leur amour.
Auprès du lit de cet homme qui sans méchanceté aucune, et même avec les sentiments d’une affection sincère, bien qu’intermittente, avait fait de sa vie, si rayonnante au début, une vie d’abnégation et de sacrifice, Blanche n’eut d’autres sentiments que ceux qui convenaient à une épouse fidèle et dévouée. Pendant la maladie, qui fut courte, elle répondit à tous les billets, à toutes les questions, sut trouver un mot de remerciements pour toutes les paroles flatteuses à l’égard de son mari. Quand elle entendait déplorer autour d’elle la perte que ferait le pays dans la personne de cet homme intelligent et loyal, elle sut répondre sans trahir l’inanité de cet esprit tant vanté. À ses enfants, que la pensée de perdre un tel père plongeait dans la plus amère douleur, elle sut cacher que ce père ne s’était jamais occupé réellement de leur éducation ni de leurs intérêts, et qu’elle seule avait porté ce fardeau si lourd pour une femme. Au notaire, appelé au lit de mort, et qui s’étendait en éloges sur l’admirable rédaction d’un testament, si clair qu’il ne laissait de place à aucune erreur possible, elle ne dit pas que ce testament était son œuvre et que les articles les plus importants lui avaient coûté des semaines, souvent des mois, de luttes acharnées avec Guy, qui ne voulait pas comprendre. Ainsi, jusqu’à la dernière heure de l’existence de M. de Dreux, elle maintint son mensonge et le fit passer pour un des hommes les plus remarquables de son temps.
Guy mourut sans souffrances, inconscient de la sollicitude de sa femme à son lit de mort, comme il l’avait été de sa vigilance pendant une si longue suite d’années ; il n’eut pas le temps de la remercier ; il l’eût eu, l’aurait-il fait ? Ce n’est pas sûr, car il ne voyait là rien d’extraordinaire.
La cérémonie funèbre eut lieu en grande pompe, comme il convient aux puissants de ce monde. Lorsque le cercueil eut disparu, Blanche, que l’étiquette enfermait chez elle, parcourut d’un pas lent ces vastes appartements où sa vie s’était écoulée, libre en apparence, en réalité cloîtrée étroitement, par la nécessité de soutenir à toute heure du jour une écrasante imposture. Laissant de côté la pensée de celui qu’on venait d’emporter, et auquel en ce moment même l’Église et le monde apportaient le plus brillant tribut d’hommages et de gloire, elle songea à elle-même.
M. de Dreux avait été parfaitement heureux, en ce qui dépendait d’elle ; depuis le jour de son mariage où elle lui avait apporté la fortune, jusqu’à ce jour où elle lui consacrait le plus fastueux monument funéraire, elle avait rempli son devoir et au-delà de son devoir.
— Enfin ! soupira-t-elle, je vais être libre ! Je pourrai être moi-même, agir en mon nom, vivre en un mot, vivre sans mentir !
Sa poitrine, élargie, respira fortement. Il sembla à madame de Dreux qu’un être nouveau venait de naître en elle, une Blanche délivrée, qui serait une personnalité, qui pourrait se permettre d’avoir des idées à elle !
Elle passa deux heures dans cet état singulier, qui n’était qu’une sorte d’ivresse calme, telle que peuvent en ressentir les prisonniers rendus à la liberté, quand l’âge et la longue captivité ont tempéré les mouvements fougueux de leur âme.
Un bruit de voitures la tira de cette extase, qui n’était pas de la joie, mais bien plus que de la joie. Revenant à elle, elle se prépara à recevoir les dernières nouvelles de son époux.
— Chère mère, lui dit son fils en entrant, nous savons tout ce que vous avez perdu ; nous savons de quel être supérieur vous êtes veuve ! Nous vous aimerons afin de remplacer par notre amour ce qui nous manque en lumières !
— Nous parlerons de mon père tous les jours, ajouta sa fille ; vous nous raconterez sa noble vie, ses grands travaux, tout ce qui faisait de lui un grand citoyen…
Sous les caresses de ses enfants, Blanche sentit tomber en poussière l’avenir qu’elle venait d’édifier pour elle-même. Comment trahir ses propres mérites sans prouver au monde que des deux époux l’être supérieur, c’était elle ? Ne retrouverait-on pas à chaque acte de sa vie la preuve qu’elle seule avait agi, combattu ? Qu’avait fait le père de si coupable envers ses enfants, pour qu’après sa mort elle lui ravit leur respect ?
— Nous parlerons de lui, mes enfants, dit-elle, afin d’entretenir en vous l’amour et la vénération que vous devez à sa mémoire.
Madame de Dreux se contenta d’être une aimable femme, une irréprochable grand-mère. Parmi les familiers de sa maison, on parle encore souvent des mérites de son mari défunt. Une ombre de sourire glisse alors sur les lèvres de Madeline et de Meillan, qui échangent un regard, mais Blanche reste impassible.
Lors de son premier retour à Paris, après la mort de Guy, M. de Fresnes pria madame de Dreux de lui accorder sa main.
— Nous sommes trop vieux, dit-elle, j’ai des cheveux gris ! Et mes enfants m’accuseraient de n’avoir pas assez de respect pour la mémoire de leur père. Restons amis, ce sera moins ridicule.
Ils sont amis, mais se voient peu ; ils craignent, tout vieux qu’ils sont, de trop souffrir s’ils se voyaient davantage.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.