Chapitre 23
L’été suivit son cours, et le Mesnil reçut comme d’habitude quelques invités. M. de Grosmont vint faire sa visite annuelle à sa pupille, et la complimenta de la belle conduite de son mari lors de l’affaire de Fresnes. À ce nom, Blanche fronçant légèrement le sourcil, son ex-tuteur, qui s’en aperçut, ajouta :
— Je regrette seulement, ma chère enfant, que vous n’ayez jamais su rendre justice au mérite de cet homme d’État, qui est de plus un homme aimable. Votre froideur envers lui a toujours été un des soucis de la vie parlementaire de votre époux. Du reste, la chose a maintenant moins d’importance, puisque M. de Fresnes s’est consacré à la diplomatie, et d’ailleurs les sympathies ne se commandent pas, bien qu’on soit parfois fondé à le regretter.
Blanche écouta ce discours sans sourciller. Rien ne l’étonnait plus. La comtesse Praxis vint passer deux mois, sous prétexte de tirer les oreilles à Meillan qui s’était enfui de Paris sans la prévenir, de sorte qu’elle avait manqué son bésigue pendant plus de huit jours.
C’était une femme intelligente et fine, et au fond de son vieux cœur de douairière, elle avait eu plus d’une inquiétude pour Blanche, l’hiver précédent. Le seul homme qu’elle n’eût jamais soupçonné d’être dangereux pour sa jeune amie était précisément M. de Fresnes.
L’honneur de madame de Dreux se trouva donc sauf ; les deux amis qui avaient son secret feignirent de l’avoir oublié, et elle put s’accoutumer peu à peu à porter la tête aussi haut qu’avant cette rude épreuve.
Elle garda les apparences de l’orgueil ; mais en réalité, son âme était humiliée et vaincue. Ce qui lui avait toujours manqué, c’était l’indulgence pour les pêcheurs. Aux jours de son impeccabilité, femme délaissée sans motif, elle avait si bien senti sa supériorité sur les autres femmes, qu’elle les avait regardées de haut et de loin, comme appartenant à une espèce inférieure. L’approche du danger, qu’elle avait effleuré de si près, la conscience que sans madame Lecomte elle serait à son tour tombée dans cet abîme si méprisé jadis, lui inspirèrent une tendre pitié pour celles qui succombent. Elle avait beau se dire que M. de Fresnes était bien différent des autres hommes, que sa faute à elle eût été bien différente des autres fautes, son esprit juste ne consentit pas à se payer de ces mauvaises raisons ; elle fut obligée de descendre jusqu’au fond de son âme et de s’avouer que si l’erreur n’était pas devenue un crime, c’est parce que Madeline s’était mise entre elle et le gouffre.
Il y avait donc une femme supérieure à elle, une femme qui n’avait jamais songé à se targuer d’aucune supériorité, et qui tout à coup s’était trouvée plus instruite que Blanche, plus vertueuse, plus courageuse… Ce fut une grande leçon pour madame de Dreux. La seule vertu chrétienne qui lui manquait, l’humilité, entra dans son âme repentante et la rendit désormais douce à ceux qui tombent dans la lutte.
L’automne ramena l’anniversaire de la tempête où Gérard avait péri. Accompagnées de tous les habitants du Mesnil, les deux femmes assistèrent au service funèbre, puis elles laissèrent s’écouler la foule venue des villages voisins pour cette solennité, et, quand le cimetière fut rendu à sa tranquille solitude, elles se dirigèrent vers la tombe.
Les rosiers avaient envahi tout le chevet de la pierre, et les roses du Bengale, pâles et à demi effeuillées, tombaient en grappes sur le nom du jeune héros.
— Vois-tu, dit Madeline, d’abord j’avais cru que tout était là… J’étais alors bien malheureuse, et la mort m’eût été douce. Lorsqu’en lisant ses œuvres, j’ai vu que je les comprenais, que je pouvais les faire comprendre à d’autres, je l’ai vu, mon cher mari, ailleurs que dans sa tombe. Il vit dans ses ouvrages, il y parle avec moi à toute heure de travail, et la pensée qu’il survivra, grâce à moi, m’a donné un grand désir de vivre. Pour arriver au but que je me propose, j’ai beaucoup à travailler… j’ai tout à apprendre, car au fond je suis une ignorante, mais j’apprendrai tout ce que je dois savoir… Me croiras-tu si je te dis que je n’ai plus qu’une terreur : celle de mourir avant d’avoir terminé mon œuvre, avant d’avoir publié ces deux volumes qui sont Gérard tout entier ?
Blanche serra la main de son amie.
— Je te comprends, dit-elle, et malgré ton malheur, je sens que la vie a pour toi de grandes joies. Ah ! ajouta-t-elle avec un soupir, mon existence n’a point de but si noble, ni de si grandes consolations ! Mon rêve est mort, – ou doit mourir, – et la réalité ! Madeline, tu la connais, la réalité ! Quelle épouse suis-je ? quel avenir puis-je attendre ?
— Fais comme moi, travaille, répondit madame Lecomte.
Elles reprirent le chemin du château. Blanche méditait. Après un long silence, elle se tourna vers son amie.
— Travailler, oui, reprit-elle, tu as raison. Mais j’ai organisé ma vie de telle sorte qu’il m’est impossible à présent de travailler pour moi-même. Le jour où l’on saurait que j’ai produit quelque œuvre, littérature, science ou politique, digne d’attirer l’attention, tout ce que j’ai fait depuis dix ans pour persuader à l’univers que mon mari était un aigle, serait perdu en un moment. Je n’ai pas le droit d’infliger cette humiliation à ce pauvre Guy. Il n’est pas méchant, il m’aime à sa façon ; ce n’est pas sa faute s’il n’est pas l’aigle que l’on croit, c’est la mienne. Il y aurait une méchanceté gratuite à le précipiter de son empyrée.
Je l’y ai mis, il y restera. Il ne me plaît pas, après tout, d’apprendre au monde qu’il y a dix ans j’ai commis, en me mariant, la plus vulgaire, la plus terrible erreur que puisse commettre une femme. Je ne veux pas avouer que ni mon éducation, ni mon intelligence n’ont su me préserver d’épouser un homme uniquement parce qu’il était beau, qu’il parlait bien et qu’il avait de bonnes manières. C’est là ce qui serait pour moi la plus cruelle des humiliations. Guy passe pour un homme supérieur, et il conservera sa réputation jusqu’à la fin.
— Et si tu meurs avant lui ? dit Madeline.
Blanche sourit avec une indulgence infinie.
— On dira que le chagrin a troublé son esprit, répondit-elle. Je t’étonne ? Tu ne me croyais pas, à l’égard de mon mari, de si charitables sentiments ? C’est qu’en faisant mon examen de conscience, je me suis reconnue coupable envers lui. Le monde excuse si facilement l’adultère du mari, qu’il serait injuste d’exiger d’un homme élevé suivant les lois du monde un rigorisme qui le rendrait presque ridicule. Quelques-uns vivent avec un amour unique… Ton mari aurait ainsi vécu à tes côtés jusqu’à l’extrême vieillesse… Ceux-là sont des heureux, on les admire avec un peu d’étonnement, mais peu sont capables de les imiter. Mon pauvre mari est donc parfaitement logique avec lui-même, en papillonnant du haut jusqu’en bas de l’échelle, aussi bien que lorsqu’il a quitté Paris, en poste, pour venir ici tuer l’homme qu’il supposait agréé par moi. Ce n’est pas lui qui agit, c’est l’homme extérieur façonné par le monde, et je ne saurais lui en vouloir.
Après un silence, elle reprit :
— Je suis coupable envers lui. J’ai presque supposé un instant, tu t’en souviens, qu’il fermait les yeux sur ce qu’il aurait dû voir… Tu sais combien cette accusation était injuste ; je lui dois quelque dédommagement pour cette injustice, et je paierai ma dette en dévouement.
Elles avaient atteint le château, et le grand salon s’ouvrait devant elles.
— Tout mon bonheur est parti, continua madame de Dreux, le jour où l’être supérieur qui m’aimait et que j’aimais a quitté ce salon, où je crois toujours le revoir. Toi, tu vas sur la tombe de ton mari ; moi, je viens ici, je regarde à cette place, sous le lustre, et j’ai envie de pleurer, de m’agenouiller, de me prosterner à cet endroit, où il m’est apparu comme un ange libérateur… Mais ne crains rien, Madeline, ma vie est tracée, ma résolution est prise. J’irai jusqu’au tombeau sans faiblir.
En effet, madame de Dreux reparut dans le monde, aussi belle et plus brillante que jamais. M. de Fresnes, qui n’avait fait que toucher barre à Paris, était reparti bien loin pour une mission diplomatique des plus délicates. Le léger bruit, sans consistance, qui avait lancé si précipitamment M. de Dreux sur la route du Mesnil, s’était trouvé démenti dès le lendemain par la présence du jeune ambassadeur ; il s’évanouit comme tous les propos de ce genre. L’hôtel de Dreux donna cet hiver-là des fêtes exquises qui furent très remarquées. Rien de ce que faisait Blanche n’était vulgaire, et elle acheva de conquérir sa réputation de femme de goût.
Cependant, dans le nouveau charme de sa beauté plus touchante, dans l’indulgence nouvelle qui présidait à sa conduite comme à ses discours, beaucoup d’hommes sentirent un attendrissement de cette âme hautaine dont ils espéraient profiter pour eux-mêmes. Ce fut autant de peines perdues. Madame de Dreux passa au milieu de tous ces hommages, aussi sereine, moins dédaigneuse qu’autrefois, avec une sorte de bonté qui la rendait plus aimable, mais impénétrable et inaccessible à tous. Meillan avait renoncé à son rôle de chien de garde ; il savait qu’il n’avait plus rien à garder ; le trésor qu’il avait tant surveillé, cette âme d’élite, qui seule pouvait faillir, s’était envolée bien loin, et suivait dans ses voyages lointains l’absent à qui elle s’était donnée, à qui elle ne se reprendrait pas.
Cinq ans plus tard, à l’Opéra de la rue le Peletier, un soir de gala, Blanche attendait sa voiture à la sortie, sur l’escalier encombré de jolies femmes et de toilettes étincelantes. On causait là comme chez soi, entre amies du même monde ; Guy faisait la cour à une nouvelle mariée, extraordinairement belle, et d’une naïveté qui exigerait de son mari la plus active des surveillances. Blanche n’y prenait pas garde, et écoutait d’une oreille distraite les compliments alambiqués d’un vieil habitué qui n’avait jamais pu dire deux mots à une femme sans y mettre au moins une fadeur. Elle promenait ses yeux un peu fatigués sur la foule parée, rendant un petit salut çà et là… Tout à coup elle arrêta son regard sur un homme dont elle ne voyait que le profil, sur l’escalier opposé, et son cœur se mit à battre comme aux plus beaux temps de sa passion. Elle la croyait bien morte, cette passion sans joies, qui l’avait consumée intérieurement et avait fini par s’éteindre, comme un feu qui manque d’air. Son cœur semblait maintenant vouloir lui prouver le contraire.
L’homme qu’elle regardait se tourna lentement et lui adressa un salut respectueux. Elle inclina la tête, et d’un mouvement irréfléchi prit le bras de son mari. Un vide s’était fait en bas, et l’on descendit quelques marches.
— De Fresnes ! dit Guy en regardant devant lui. D’où vient-il ? Il y a un siècle qu’on ne l’avait vu. Peste ! il a fait collection d’ordres étrangers. Voyez donc. Blanche, il a sur son habit au moins autant de diamants que vous-même à vos épaules.
Les deux hommes échangèrent un salut. Si quelqu’un avait dit à Guy qu’il avait fait cent dix lieues en poste pour tuer celui qui était en face de lui, sur l’autre escalier, il eût été bien surpris ! Pour de Fresnes, il n’avait aucune idée de ce voyage belliqueux.
Les dames qu’escortait le diplomate descendaient assez vite ; il dut les accompagner ; mais avant de s’engager sous la porte, il adressa à madame de Dreux un dernier regard et un dernier salut, puis disparut.
Blanche ne dormit guère. Une singulière jalousie s’était emparée d’elle à la vue des deux femmes inconnues qu’escortait Lucien. Elle aurait voulu savoir ce qu’elles étaient pour lui… Rien n’était plus facile ; un mot eût suffi. Elle ne voulut point le dire, et resta avec cette pensée irritante.
Vers la chute du jour, à l’heure où M. de Fresnes venait jadis, elle fut tentée de donner l’ordre de recevoir ; elle n’osa pas. Elle resta dans sa chambre, au premier étage, d’où elle voyait les visiteurs monter le perron. Assise près de la fenêtre, un livre à la main, sans lire, car elle n’y voyait plus, elle vit s’allumer les lanternes du péristyle, qui jetaient une vive lumière sur les arrivants.
On sonna à la petite porte, entrée ordinaire des piétons ; un homme élégant, de haute stature, entra dans la cour et monta les degrés… Elle le reconnut dès le premier coup d’œil. Il remit sa carte à un valet, puis regarda avec inquiétude les fenêtres noires et muettes de cette façade…
Blanche eut peur qu’il ne la vit, malgré la nuit, à travers le rideau qu’elle écartait à peine ; mais il redescendit lentement, comme à regret, traversa la cour et disparut…
— Tout mon cœur, cria Blanche, lorsqu’il fut parti, toute mon âme, toute ma vie ! Il emporte tout, il ne le saura pas ! Et moi qui croyais l’avoir oublié ! Est-ce qu’on oublie ? Est-ce qu’on cesse jamais de souffrir quand on aime ? Le voir, passer une heure auprès de lui à causer doucement les mains dans les siennes… Non, c’est trop peu ! m’enfuir avec lui, n’importe où… Je l’aime !
Elle sonna avec violence.
— Courez après le visiteur qui sort d’ici, et qui a remis une carte. Dites que c’était une erreur, et que madame le prie d’entrer.
La femme de chambre qui recevait cet ordre restait stupéfaite ; la chambre était obscure, elle ne voyait pas les traits bouleversés de sa maîtresse.
— Allez donc ! dit durement celle-ci, et dépêchez-vous !
La jeune fille obéit, courut à travers la cour et s’arrêta sur le seuil, indécise. Une forme élégante disparaissait au tournant de la rue, il faisait froid, une petite pluie fine commençait à tomber, elle rentra à l’hôtel.
— Madame, le monsieur était trop loin, dit-elle à Blanche, je n’ai vu personne.
— C’est bien, répondit celle-ci.
La femme de chambre sortit pour chercher de la lumière, et madame de Dreux remit précipitamment en place un châle, un chapeau et sa bourse qu’elle avait tirés de son armoire, pendant qu’on cherchait M. de Fresnes. Elle avait instinctivement préparé sa fuite. Si, comme cinq ans auparavant, il lui avait dit : Partons, elle serait partie.
— Je suis folle ! se dit-elle quand sa chambre éclairée lui rendit l’impression de la réalité. À quoi bon tant de résignation, si sa vue me trouble ainsi la raison !
Elle pleura longtemps, plus sur les jours écoulés que sur l’heure présente ; puis le lendemain, elle reparut devant le monde comme si rien ne s’était passé.
M. de Fresnes n’était à Paris que pour un temps limité : peu de jours après, elle apprit qu’il était reparti.
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