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Chapitre 4

Le lendemain, dans l’après-midi, Blanche accomplissait avec son fils et la nourrice sa promenade quotidienne dans les jardins du château, quand elle aperçut à travers les arbres un couple qui, bras dessus bras dessous, se dirigeait allègrement vers l’habitation.

À leur démarche, il était facile de voir que les nouveaux venus n’appartenaient pas au bourg ; les Rémeçois ne marchaient ni si vite, ni d’un pas si ferme. D’autre part, les habitants des maisons de campagne avoisinantes demeuraient trop loin pour entreprendre une si longue course à pied, sous le poids de la chaleur. Un peu étonnée, Blanche se dirigea vers le château et, à travers la fenêtre du salon, regarda les visiteurs monter avec assurance les degrés du perron… Elle poussa un cri de joie et courut à leur rencontre.

— Madeline ! s’écria-t-elle en embrassant la jeune femme à plusieurs reprises, Madeline ! Enfin !

— Mon mari ! dit Madeline en présentant son compagnon.

— Soyez les bienvenus ! reprit madame de Dreux en tendant affectueusement la main à ce mari, si sommairement présenté. Mais pourquoi ne pas nous avoir prévenus ? On aurait envoyé une voiture !… Et vos malles ?

— Elles sont au chemin de fer, répondit la jeune visiteuse. Nous ne faisons que passer,… et comme nous repartons dans deux heures, nous n’avons pas cru nécessaire de déranger pour si peu messieurs tes domestiques.

— Pour deux heures ! Alors il ne fallait pas venir, dit Blanche. Il ne peut être question de repartir ni aujourd’hui, ni cette semaine, ni jamais. Voulez-vous me confier votre bulletin de bagages ? on va vous installer gentiment chez nous.

Le mari de Madeline s’exécuta sans résistance, et après avoir donné quelques ordres à un domestique, Blanche entraîna ses amis dans son cher petit salon vert.

— D’où venez-vous ? leur dit-elle ; depuis quand avez-vous quitté Paris ? Où allez-vous ? Tu as gardé un silence si complet, Madeline, depuis la lettre de faire-part de ton mariage, que je vous croyais en Chine ou en Australie, je ne sais où !…

La jeune madame Lecomte sourit d’un air enchantée.

— Nous tâchons de nous faire tout petits, de vivre oubliés, dit-elle, de peur que le malheur ne s’avise de se souvenir de nous.

M. Lecomte échangea avec sa femme un rapide regard, et Blanche comprit qu’ils étaient parfaitement heureux.

Après un instant de conversation, elle le conduisit dans l’appartement qu’elle leur destinait et les y laissa.

L’arrivée des nouveaux mariés était pour Blanche un grand bienfait. En causant avec cette amie de son enfance et de sa jeunesse, elle parviendrait peut-être à donner un nom à sa tristesse, peut-être même à la chasser. Après tout, si elle souffrait, ce ne pouvait être que pour des chimères, car elle ne trouvait aucune raison valable à ses vagues chagrins ; un peu de lumière, cette bonne lumière des causeries à cœur ouvert, dissiperait les ombres d’un esprit troublé.

C’est avec une joie sincère que Blanche annonça à son mari l’arrivée des jeunes époux et la probabilité d’un séjour assez long au château. Guy accueillit cette nouvelle avec sa bonne grâce habituelle. Il aimait à voir le château plein de monde. Les pelouses, disait-il, sont faites pour qu’on y voie traîner des robes de femmes, et les équipages n’ont d’autre utilité dans la vie que de rouler sur les routes en transportant de joyeux promeneurs ; ceux-là ou d’autres, peu lui importait, il avait pour tous cette affabilité de bonne compagnie que les naïfs sont tentés de prendre pour de l’amitié, et qui le plus souvent n’est que le masque de l’indifférence. Il connaissait peu, d’ailleurs, Gérard Lecomte, qui vivait dans un monde de mœurs plus sérieuses et plus casanières. Celui-ci ne s’était pas contenté d’être le petit-fils savant et intelligent d’un ingénieur illustre sous le premier Empire ; il employait la fortune que son père avait gagnée dans l’industrie, à des études et à des travaux qui devaient un jour lui faire un nom glorieux. Entre Guy de Dreux et lui, les points de contact devaient être assez rares ; mais Guy ne s’inquiétait pas de cela. Pourvu qu’un homme sût monter à cheval, fumer au besoin et manier un fusil à l’époque de la chasse, il le tenait quitte du reste. De plus, la présence de Madeline, pour laquelle il avait une bonne amitié de camarade, ne pouvait que lui être agréable. Tout en rendant justice aux qualités supérieures de Blanche, Guy n’avait pu s’empêcher de comparer à plus d’une reprise l’humeur aimable et enjouée, la gaieté brillante de Madeline à l’esprit sérieux et un peu mélancolique de sa femme… Comme il était philosophe, il s’était dit à chaque fois qu’on ne peut pas tout avoir, et son affection pour Blanche n’en avait guère souffert, bien que, dans la pratique, il recherchât volontiers une conversation féminine moins substantielle que celle de madame de Dreux.

Le dîner fut charmant. La grande salle du château moderne, éclairée par d’énormes vitrages de plain-pied, qui laissaient voir le jardin comme une annexe, se prêtait aux joyeux propos, aux éclats de rire, aux taquineries amicales. Le moins de domestiques possible à table, tel était le mot d’ordre de ces dîners d’intérieur, auxquels la jeunesse et le contentement des hôtes donnaient une saveur si agréable.

— C’est absolument comme autrefois, avant votre mariage, dit tout à coup M. de Dreux à Madeline. Vous souvenez-vous de ces bons petits déjeuners que vous veniez faire chez nous ?

— J’espère, ajouta aussitôt Blanche, que vous reviendrez cet hiver tous deux ensemble ; ce sera encore mieux.

— Mon mari n’a pas l’air gai, répondit la jeune femme, pendant que Gérard s’inclinait en souriant ; mais il s’amuse tout de même, je vous assure ! Seulement, il s’amuse en dedans.

Meillan arriva avec le café ; il ne laissait guère passer de jour sans venir ainsi passer une heure après le dîner. Les jeunes gens allèrent fumer dans le jardin, pendant que Blanche emmenait son amie dans son petit salon vert, si calme et si frais, plus charmant que jamais, à cette heure exquise de la tombée du jour, propice aux épanchements.

— Je ne te demande pas si tu es heureuse, lui dit-elle, commençant ainsi le chapitre des confidences ; cela se voit dès le premier regard. Je ne te demande pas non plus si ton mari a toutes les qualités… Cela va de soi. T’es-tu assez moquée de moi à l’époque de mon mariage ! J’espère pouvoir maintenant te rendre la pareille.

— Je t’en prie, répondit madame Lecomte, tu me feras le plus grand plaisir. Il n’est rien que j’aime autant que de parler de mon mari.

— La seule chose qui m’étonne, reprit Blanche, c’est que tu aies eu le courage d’épouser un homme aussi sérieux, aussi raisonnable que M. Lecomte. Cet hiver, quand ton mariage a été annoncé, j’avais comme une vague idée qu’il ne se ferait pas, que tu aurais peur au dernier moment…

— Peur de quoi ?

— Je ne sais… D’épouser ce grand jeune homme taciturne… Il me semble qu’il doit froncer le sourcil d’un air terrible quand on dit une bêtise. C’est un homme d’un si grand mérite !

— Ah ! fit Madeline en riant, si tu savais la quantité de bêtises que je lui ai dites avant qu’il se décidât à demander ma main ! Je crois que c’est cela qui l’a encouragé.

— Comment ?

— Mais oui, vraiment ! On se figure qu’il est taciturne ; pas du tout, il est timide. Tu ne peux pas t’imaginer le bien que cela lui a fait quand il a vu que j’avais assez de confiance en lui pour lui dire tout ce qui me passait par la tête.

Blanche sourit.

— Je comprends cela, dit-elle. Ce que je comprends moins, c’est que tu n’aies pas eu peur de lui…

Madeline jeta à son amie un regard qui révélait un monde.

— Comptes-tu pour rien la douceur d’être seule à connaître les pensées de cet homme silencieux ? Si tu savais ce que j’ai ressenti lorsque j’ai appris qu’il me recherchait en mariage ! Pense donc, la science et moi, à nous deux nous remplissons son âme discrète. Oui, ma chérie, la science, le progrès, tout ce qui vaut qu’on vive et qu’on travaille, et puis moi, et son cœur est plein à déborder. C’est un trésor caché, dont seule j’ai la clef. J’en suis fière, de mon mari, et je l’aime. Je ne sais, par moments, si je suis fière de lui parce que je l’aime, ou bien si je l’aime parce que je suis fière de lui… Mais, au fond, je ne vais pas chercher tant de finesses. Je l’adore, voilà tout !

Blanche sentit une douleur aiguë comme une piqûre lui traverser le cœur. Avant qu’elle eût eu le temps de l’analyser, Madeline avait repris son discours.

— Figure toi, ma chérie, tout ce que je ressens, quand je vois le nom de mon mari cité parmi ceux de nos jeunes savants ! Quand je l’ai épousé, je n’avais pas idée de la quantité de gens illustres qu’il connaît ! À notre messe de mariage, il en a défilé, de ces célébrités ! Tous membres de l’Institut, directeurs d’écoles ; enfin, des personnages très savants. J’étais tout ébahie ; mais je me disais : Ce sont d’anciens amis de son père qui lui font une politesse. Tu sais, quand on se marie, on invite le ban et l’arrière-ban de ses connaissances ; on exhume des vieux cousins qu’on ne reverra jamais… Je ne sais pas pourquoi, par exemple ! On serait bien mieux, tranquillement, avec ses parents et deux ou trois amis… Enfin, j’ai été bien étonnée quand j’ai vu ces messieurs rendre les visites à mon mari, dîner chez nous quand il les invitait… L’avantage de ces gens-là, c’est qu’ils sont encore à Paris quand tout le monde… le beau monde, veux-je dire, en est parti. Nous avons eu deux ou trois dîners, vois-tu ! Le cœur me bat encore de joie et d’orgueil quand je pense à la manière dont ces hommes illustres traitaient mon mari ! Il y en a eu un qui l’a appelé : « Notre jeune maître ! » Je me suis sauvée dans ma chambre, et j’ai pleuré ! oui, chérie, j’ai pleuré de joie ! J’étais toute bête, je ne savais plus ce que je faisais, et quand il est parti, celui-là, c’est un vieux monsieur très laid, je lui ai demandé la permission de l’embrasser, et tout le monde s’est mis à rire…

Elle rit au souvenir de cette émotion et passa la main sur ses yeux humides.

Blanche se pencha vers elle et l’embrassa. Elles se tinrent enlacées un instant, comme aux jours de leur enfance, quand elles apprenaient leur leçon dans le même livre, puis madame de Dreux reprit sa place avec une arrière-pensée mélancolique.

— C’est mon mari qui était contant ! reprit Madeline. Quand nous avons été seuls, il m’a remerciée d’avoir témoigné tant d’amitié à son ancien professeur… Il paraît que là où Gérard a été élevé, les professeurs sont tous très illustres… Cela m’a semblé drôle, car enfin, à la pension, si tu t’en souviens, nos maîtres et nos maîtresses n’avaient rien de si relevé… Mais il paraît que ce n’est pas du tout la même chose.

Blanche sourit. Madeline reprit :

— Tu te moques de moi, parce que tu es une savante. Tu as continué à prendre des leçons de tout, après ta sortie, et moi, je ne suis qu’une petite ânesse… Mais ce qu’il y a de mieux, c’est quand j’ai dit à Gérard que ce n’était pas par amitié pour son savant que je l’avais embrassé, mais parce qu’il l’avait appelé : « Notre jeune maître ». C’est alors que Gérard est devenu sérieux !…

Sérieuse elle-même, Madeline se tut, jouissant par la pensée du souvenir de cette minute délicieuse. La nuit était tout à fait venue, et le parterre exhalait une odeur embaumée d’héliotrope. Blanche pensait ; à quoi ? Elle n’eût pu le dire. La voix de Guy, qui passait sous les fenêtres en causant avec les deux jeunes gens, lui produisit un effet presque douloureux. Elle se leva, et sonna pour demander de la lumière.

Le salon, éclairé, n’avait plus le même aspect. Madeline, un peu honteuse d’avoir tant parlé de choses intimes, se leva, se regarda dans la glace, passa la main sur ses cheveux, et, souriant d’un air ouvert :

— Et toi, dit-elle à son amie, parle-moi de toi !

— Je n’ai rien à te dire que tu ne saches, répondit madame de Dreux. Depuis notre séparation, tu t’es mariée ; moi, j’ai eu mon fils. Cela met bien des changements dans la vie, un enfant…

— Mais quels heureux changements !

— Oui, dit Blanche d’une voix imperceptiblement hésitante. J’adore mon fils ; j’espère qu’il me le rendra un jour.

— Naturellement, fit Madeline. À qui ressemble-t-il ?

— Je trouve qu’il ressemble à mon mari ; on prétend que c’est à moi. J’espère que non !

— Eh ! il ne serait déjà pas si malheureux ! dit madame Lecomte en riant.

Blanche sourit, mais sans se départir de sa gravité. Son amie reprit avec plus de circonspection qu’elle n’apportait d’ordinaire à ses paroles :

— Dis-moi, ton mari, que compte-t-il faire ?

Madame de Dreux prit un air dégagé.

— Ce qu’il a fait jusqu’à présent, je suppose, répondit-elle. Si tu étais venue hier, tu l’aurais vu dans l’exercice de ses fonctions.

— Lesquelles ?

— Président de la Société d’horticulture. Nous sommes aussi présidents d’une foule d’autres sociétés locales. Ça ne sert pas à grand-chose, mais c’est flatteur, comme on dit dans le bourg.

— Et il n’a pas d’autres ambitions ?

— Je ne sais pas, répondit Blanche.

Madeline la regarda à deux reprises, puis baissa les yeux et garda le silence.

— Que voulais-tu dire ? demanda son amie.

— Je voulais… Il me semble qu’avec sa grande fortune et sa position, M. de Dreux devrait être quelque chose…

— Quoi ?

— Quelque chose ! Cela signifie tout : depuis conseiller d’arrondissement jusqu’à ministre plénipotentiaire ; tu vois qu’il y a bien des degrés entre ces deux fonctions, différemment honorifiques. Tu devrais pousser ton mari dans cette voie, ma Blanche chérie.

— Guy n’est pas ambitieux.

— Il a tort ! À notre époque, tout le monde doit être ambitieux ! Dans le bon sens du mot, bien entendu. Il ne me semble pas tout à fait juste qu’un homme riche, qui peut être influent, vive sans se préoccuper de se servir de sa richesse, de son influence, de son intelligence, de tout ce qu’il possède, enfin, pour concourir plus ou moins à la grandeur de son pays.

— C’est ce qu’il disait dans le discours qu’il a fait hier à l’exposition florale, répliqua Blanche d’un air de triomphe.

— Vraiment ? Il a fait un discours dans ce sens ? Ah ! tu me rends bien heureuse, ma Blanche chérie !

Elle embrassa son amie avec effusion.

— Je suis ravie que cela te donne tant de joie, dit madame de Dreux d’un ton plus calme ; mais j’avoue que je ne comprends pas…

— À présent, je puis te le dire, puisque ton mari a pris les devants. On le blâmait un peu, dans notre monde, de n’avoir pas encore pensé à utiliser les grandes forces que lui confère sa fortune. Tu sais combien je t’aime, n’est-ce pas ? Plus d’une fois, je me suis révoltée en l’entendant attaquer. Je l’ai défendu ; mais que pouvais-je dire ? Bien peu de chose !

— On l’accusait ? dit Blanche nerveusement. De quoi donc ?

— On ne l’accusait pas, on disait qu’il aurait dû agir autrement, ce n’est pas la même chose. Enfin, qu’importe, puisqu’il veut entrer dans la vie active !

— Pardon ! dit Blanche. Il importe beaucoup que je sache au juste ce qui se dit sur le compte de mon mari. À quoi a-t-on attribué ce manque d’ambition ?

Madeline hésita.

— À… à… Je ne puis pas te dire cela, Blanche… Pourtant, en effet, il vaut mieux que tu le saches, puisque tu pourras le défendre… On m’a dit que, marié depuis deux ans à une femme intelligente, mis en possession d’une grande fortune, M. de Dreux s’est borné jusqu’ici à vivre d’une manière agréable, sans témoigner le désir de se rendre utile à son pays. On attendait mieux de lui : on pensait qu’en échange de ta dot, il aurait à cœur de t’apporter cette considération choisie qui s’attache au mérite personnel…

— C’est mon tuteur qui a dit cela, s’écria Blanche indignée. Je reconnais ces phrases !

— Il l’a dit, j’en conviens, mais il n’est pas le seul. Tous ceux qui t’ont connue enfant, ceux qui t’aiment, regrettent peut-être un peu…

— Je comprends, dit Blanche en marchant à petits pas, dans le salon, on accuse mon mari d’avoir pris ma dot et de ne m’avoir rien rendu en échange. Cependant il me semble que tout le monde en fait autant sans encourir de blâme !

— Oui, dit avec douceur madame Lecomte, mais ton père et ton grand-père ont pesé tous deux de quelque poids dans les affaires de leur pays ; on espérait que ton mari serait désireux de continuer la tradition ; toutes les mesures étaient prises pour faciliter sa tâche… Un peu de désappointement a rendu ceux qui t’aiment injustes envers lui ; et puis tu sais que M. de Dreux ne manque ni de jaloux ni d’envieux…

— Je sais, interrompit Blanche amèrement ; on me l’a assez reproché ! Il est trop beau ! Mais quand tu reverras ceux qui disposent si facilement de notre sort, à M. de Dreux et à moi, tu leur diras qu’ils se sont trop pressés de juger un homme sans l’entendre, que c’est une très singulière façon de témoigner son affection à une femme que de déchirer à belles dents son mari, et que certainement ce n’est pas ainsi qu’on me détachera de lui !

— Te détacher de lui ! fit Madeline surprise. Oh ! chère Blanche, tu m’as bien mal comprise, ou je me suis bien mal exprimée ! On voudrait au contraire te faire user de ton influence sur ton mari pour lui communiquer le goût des occupations sérieuses, politiques ou autres ! Qu’il soit ambassadeur, ou qu’il soit de l’Académie ! Peu importe.

L’idée de voir son mari à l’Académie parut si singulière à madame de Dreux, qu’elle en rit aux larmes, d’une façon un peu nerveuse, trop accentuée pour être très naturelle.

— Depuis que tu as épousé un savant, tu ne rêves plus que de l’Académie, ma bonne Madeline, dit-elle quand son hilarité fut calmée : sois sans inquiétude sur notre avenir. Je te remercie de m’avoir parlé avec cette franchise. J’aurai appris à me méfier des jugements de mes amis et de mes proches, ce qui n’est pas une petite leçon.

— Blanche ! tu ne crois pas que j’aie été poussée par aucun mauvais sentiment ? s’écria Madeline consternée, en interrogeant son amie des yeux et du geste, avec tant de loyauté, que madame de Dreux en fut touchée.

— Non, ma chère Madeline, je ne le crois pas, je ne puis croire à rien de mauvais de ta part. Je crois seulement que toute supériorité donne lieu à de méchants sentiments chez les êtres mesquins, et mon mari est trop supérieur pour qu’on lui fasse grâce.

La bonne petite madame Lecomte ouvrit de grands yeux à l’idée de la supériorité de Guy, considéré par elle jusqu’ici comme un bon garçon assez nul. Mais c’était une âme naïve et confiante, qui commençait toujours par croire ce qu’on lui disait.

Lorsqu’elle se trouva seule avec son mari, elle lui rapporta son entretien avec Blanche, et termina en mentionnant la supériorité attribuée à M. de Dreux par sa femme.

— Quelle espèce de supériorité cela peut-il être ? demanda-t-elle, un peu confuse de ne l’avoir même point soupçonnée.

— Je l’ignore absolument, ma mignonne, répondit Gérard ; mais si elle existe, elle doit être en effet bien remarquable, pour qu’il la cache avec tant de soin.

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