Chapitre 1
« Quarante scudi ?
— Oui, signora.
— Cela fait, n’est-ce pas, en monnaie de France, deux cents francs ?
— Deux cents francs ?… fit la Romaine qui montrait l’appartement à l’étrangère : elle parut chercher, compter dans sa tête. – Oui, oui… deux cents francs. Mais la signora n’a pas bien vu… »
Et, jetant son châle brusquement sur un lit défait, elle se mit à marcher de chambre en chambre, avec de vives ondulations de taille, en parlant avec la volubilité d’une padrona de chambres meublées : « Voyez-vous, ils sont partis ce matin… Une famille anglaise… des gens malpropres, qui jetaient de l’eau partout… Tout est en désordre… On n’a pas eu le temps de rien ranger… »
Mais l’étrangère n’écoutait pas : elle s’était arrêtée devant une fenêtre avec l’enfant qu’elle avait à la main et qui se tenait dans sa robe, et elle lui montrait ce qu’on voyait de là, la place d’Espagne et l’escalier de la Trinité-du-Mont. Puis elle lui demanda : « Pierre-Charles, veux-tu rester ici ? »
L’enfant ne répondit pas, mais il leva vers sa mère des yeux tout grands de bonheur.
« Che bellezza ! » fit la loueuse, avec le cri de l’admiration romaine devant tout ce qui est beau.
À ce mot, l’étrangère regarda une minute son fils, de ce regard de mère qui semble embrasser, sur le visage de son enfant, la beauté qu’on lui trouve.
« Et cette petite langue, elle ne parle donc pas ? dit l’italienne.
— Il est un peu retardé pour son âge… Et le front de l’étrangère devint tout à coup sérieux. Elle reprit presque aussitôt d’un ton brusque : – Ainsi, c’est bien cela, n’est-ce pas ?… une petite antichambre, la cuisine de l’autre côté du palier avec une chambre de domestique, et ces quatre pièces qui se suivent…
— Oui, signora… Nous, nous nous retirerons dans la petite chambre du fond… Nous n’avons pas besoin de plus pour nous deux, n’est-ce pas, ma mère ? »
Et la Romaine se tourna vers une vieille femme, aux superbes traits ruinés, qui se tenait debout dans la dignité de sa robe de deuil, silencieuse, assistant à cette conversation échangée en une langue qu’elle ne comprenait pas, et dont elle semblait tout deviner avec l’intelligence méridionale de ses yeux.
« Eh bien ! c’est convenu… j’arrête l’appartement…
— Ah ! signora, ce n’est pas cher… Si, cette année, il y avait plus d’étrangers à Rome…
— Dites-moi : la maison est tranquille ? Il n’y a pas de bruit ? C’est que, tout à l’heure… je suis entrée dans une maison… Quand j’ai lu dans l’allée : Maestro di Musica…
— Oh ! ici… En bas, vous avez vu, c’est un libraire, avec la chalcographie que mon père avait autrefois… et en haut ses magasins… et pour nous, nous ne recevons jamais personne…
— C’est que je suis souffrante, un peu souffrante… J’ai besoin de calme, de beaucoup de calme…
— Ah !… Madame est souffrante ? dit lentement la padrona, en qui venait de se glisser cette peur populaire des loueuses de Rome pour la contagion des maladies de poitrine, rencontrée déjà par Chateaubriand lorsqu’il y cherchait un dernier logis pour Mme de Beaumont ; et comme elle essayait de tourner dans sa tête une phrase qui fit s’expliquer l’étrangère sur son mal, celle-ci, prenant un ton haut et bref :
— Tenez, mademoiselle, finissons… Voici les deux cents francs du premier mois… »
Et elle posa l’argent sur une table.
« Je verrai après, si je me trouve bien ici…
— Ma mère va aller décrocher l’écriteau de location, dit la fille ; et trempant la plume dans la boue d’un encrier séché : – À quel nom faut-il donner le reçu ? »
L’étrangère tendit une carte sur laquelle était :
MADAME GERVAISAIS
L’Italienne se pencha, s’appliquant à copier le nom, et en relevant la tête elle aperçut l’enfant qui, tenant retournée la main gantée de sa mère, l’embrassait à la place de la paume.
« Doit-il être aimé !
— Oh ! il n’a plus que sa mère pour cela… soupira la mère.
— Madame sait que nous sommes obligées de donner les passeports à la police…
— On m’a gardé le mien à l’hôtel. Je vous le remettrai demain en prenant possession de l’appartement…
— Madame n’aura pas besoin qu’on lui fasse à déjeuner ?
— Non… je compte prendre dans quelques jours un domestique d’ici qui me fera la cuisine. À demain, mesdames… Viens, Pierre-Charles… »
Et s’adressant à sa femme de chambre qui se rencognait dans le fond de la pièce, avec le cœur gros et la tristesse prête à éclater d’une Bourguignonne dépaysée :
« Allons donc, Honorine ! Nous reviendrons, ma fille… »
Sur la porte :
« Ah ! j’avais oublié, madame, fit l’Italienne en recourant après elle. Je dois vous prévenir pour les scarpe, les souliers… à moins que ce ne soit votre femme de chambre…
— Ma femme de chambre ne fait que nos lits…
— Alors… ce sera deux baïoques pour chaque paire… C’est le petit profit de la serva.
— Eh bien ! la serva aura ses deux baïoques… »
Et Mme Gervaisais ne put s’empêcher de sourire du bon marché avec lequel on fait à Rome la joie du pauvre.
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