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Chapitre 2

Les tables de l’Hôtel de la Minerve étaient pleines ce soir-là, et de place en place des touristes consciencieux lisaient le « Guide » dans leur assiette à soupe encore vide.
« Non… de la soupe grasse pour moi… et mon enfant », dit Mme Gervaisais à un garçon qui lui apportait le potage maigre de la table, servie en maigre, à laquelle, sans le savoir, elle s’était assise.

À cette demande, un ecclésiastique sanguin, en train de réciter à côté d’elle son Benedicite debout, lui jeta un regard qu’il abaissa presque aussitôt, et recula un peu sa chaise en s’asseyant.

Dans la salle à manger monumentale où se levaient des Vertus, des martyres et des héroïnes chrétiennes en plâtre, sur une imitation peinte de mosaïque, mangeait le monde mélangé des visiteurs de la Ville éternelle : des hôtes de partout, des catholiques, des laïcs à redingote cléricale, des prêtres de toute sorte et de tout costume, des échantillons de peuple et d’aristocratie d’Église, des évêques à la calotte violette, beaucoup de curés de pays à gros vin et à gros accent, de maigres abbés de compagnie escortant de vieilles dames dans le pèlerinage de leur curiosité pieuse, des commerçants enrichis payant à leurs femmes le voyage des gens distingués, d’épais industriels estropiant les noms de saintes, et que leurs filles reprenaient tout haut avec les leçons encore fraîches de leur éducation de couvent, des commis voyageurs expliquant savamment à leurs voisins comme quoi les vins des pays tempérés sont sujets à graisser dans les États Romains ; enfin, tout ce fond de passants cosmopolites, anonymes, impersonnels et vagues, dont la vie d’hôtel, le coudoiement du repas, rapproche et fait communier la vulgarité.

De tout ce monde, à un bout de la table, se détachait, observant de haut les convives, un chevalier d’ordre noble, enveloppé de cette robe qui habille la vieillesse religieuse de la grâce correcte du blanc. Il parlait, avec des gestes d’homme du monde, à l’oreille d’une Italienne dont les cheveux étaient noués d’un ruban feu, rappelant une bandelette de coiffure antique.

Et à mesure que le dîner avançait, que l’expansion se répandait des estomacs remplis, la causerie des voisinages se mêlait et devenait générale. Alors éclatait et s’épanouissait la bêtise du Français à table d’hôte, prenant toutes ses comparaisons, ses mesures, d’après les idées, les préjugés, les produits français, voulant partout à l’étranger retrouver la France, et n’admettant rien du droit des autres peuples à être un autre peuple que celui qu’il est. Des paroles professorales, de grossières ignorances, critiquaient les mœurs, les habitudes, les institutions du pays. Il s’élevait des plaintes de civilisés débarqués dans un pays sauvage de la part des messieurs, auxquels on avait servi du café au lait dans des verres. Il y avait des gens qui disaient, à propos de la petitesse des poulets rôtis, que cela donnait une triste idée du gouvernement, et un homme chauve, à visage considérable, accusait l’édilité de « l’endroit » de ne pas même faire balayer tous les matins la prison de Saint-Pierre.

Mme Gervaisais fut contente de penser que c’était son dernier dîner à la Minerve. Tout ce bruit niais qui l’entourait, l’ennuyait, la blessait presque : elle éprouvait une espèce d’écœurement à entendre là la sottise parler si haut. Son amour-propre de Française, de Parisienne, souffrait de ces inepties sortant de la bouche de compatriotes, et il y avait en elle une humiliation, en même temps qu’un agacement presque douloureux, à toucher de si près et dans sa plus grosse expression le béotisme exubérant que développe, par un singulier et ironique privilège, le spectacle de la plus grande ville du monde chez le peuple le plus spirituel de la terre.

« Prends une orange et allons-nous-en… » finit-elle par dire à son enfant, avant le dessert, à bout de patience, et choquée de la tenue de son voisin, l’ecclésiastique au Benedicite, qui, ragaillardi par le dîner, et le coude avancé près d’elle, se tapotait l’épaule avec la carte des vins.

Elle remonta le grand escalier, en frôlant un capucin qui, plaqué contre la loge du portier, immobile, tendait aux passants une bussola ; et par les longs corridors où s’apercevaient, dans des coins, des malles de prélats ayant l’apparence de boîtes d’argenterie en maroquin rouge, gaufrées d’or, elle arriva à sa chambre, où elle s’enferma avec son fils.

Le jour baissait ; et avec le jour qui baissait, revenait en elle le sentiment de tristesse dont certains tempéraments de femme ne peuvent se défendre à la venue du soir, au moment défaillant, à l’heure tombante de la journée. Peu à peu, elle était envahie par cette espèce de mélancolie, songeuse, instinctivement peureuse, que donnent aux malades la crainte de l’ombre et la menace de la nuit. Elle prit son fils sur ses genoux et se mit à le bercer, pressant contre son sein le premier sommeil de son enfant, en lui murmurant la Berceuse de Schumann, la bouche sur sa tête et la voix dans ses cheveux.

En la couchant, sa femme de chambre lui dit

« Est-ce que Madame ne prend pas de la potion que M. Andral lui a recommandé de prendre tous les soirs ?

— Mon Dieu ! Honorine, si vous voulez… donnez-m’en, cela m’empêchera peut-être de sentir les puces de la Minerve. »

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