Chapitre 111
« Je saigne, je saigne… dit le matin Mme Gervaisais à son frère, qui venait d’entrer dans sa chambre.
— Ce n’est rien… Tu te seras écorché la gencive…
— Oh ! non… C’est du sang de là… »
Et elle porta la main à sa poitrine.
« Eh bien, il faut envoyer chercher le docteur Monterone…
— Je ne veux plus du docteur Monterone.
— Tu as tes poudres ?
— Oui, c’est cela. Donne-moi la poudre, là… là…
— Ta nuit a été mauvaise ?
— Mauvaise ? non… je ne me rappelle plus… Cette nuit, je ne sais pas où j’étais…
— Tu as eu une quinte à trois heures… Honorine t’a fait boire quelques gorgées d’eau qui t’ont calmée. Tu as encore toussé à cinq heures… Dans ce moment-ci, tu as la fièvre… Si tu étais raisonnable, chère sœur, tu remettrais cette audience… Nous retarderions un peu notre départ…
— L’audience ? Mon audience du Pape ? Non, non, j’irai ; il faut que j’y aille… »
Et elle se souleva un peu dans son lit, comme si elle essayait ce qui lui restait de forces.
« Je veux y aller… Il n’est pas dix heures… Veux-tu bien me laisser. Je vais tâcher de dormir… J’irai bien à trois heures… »
À trois heures précises, elle sonnait Honorine, se levait, se faisait habiller avec des pauses de repos où elle lui disait : « Attendez un peu… »
Puis après avoir trempé ses lèvres à une tasse de thé, se tournant vers son frère : « Allons ! je suis prête, partons… »
Et elle passa devant lui, se redressant dans la volonté d’aller.
Pendant le trajet, dans la voiture, elle n’eut d’autre parole que « Merci… bien… » quand il la regardait.
Sous la voûte de la colonnade de Saint-Pierre, le frère et la sœur se quittèrent. Mme Gervaisais, prenant son fils par la main, traversa la haie des hallebardiers suisses montant la garde du Passé à la porte du Vatican ; et elle se mit à gravir, avec une hâte haletante, le vaste escalier, où elle s’arrêta un moment pour respirer, appuyée d’une main sur l’épaule de Pierre-Charles.
Elle arriva à une première salle, où étaient des gens en rouge, la tête nue.
Cette salle la mena à une autre, qui lui sembla avoir des armes de vieux Papes sur les murs, et dedans, des vivants vagues et des costumes anciens, éclairés par la trouble lumière d’une coulisse de théâtre pendant le jour.
Elle marchait vite, tenant si serrée dans sa main la main de son enfant qu’elle lui faisait mal.
Puis ce furent d’autres salles qu’elle traversa, frôlant des uniformes, des gardes, des dragons, et d’autres salles encore qui à mesure qu’elle avançait, prenaient un aspect plus ecclésiastique, et où les allants et les venants devenaient de plus en plus des prêtres et des ombres.
Le Palais, mystérieusement peuplé, s’allongeait devant elle, infini et confus comme le chemin d’un songe, dans lequel elle allait toujours, avec un regard et un pas de somnambule.
Elle se trouva dans un salon, pareil à un salon d’officiers d’ordonnance, où un peloton de Gardes Nobles prenait les armes sur deux lignes et saluait de l’épée au passage des Cardinaux.
Là, elle donna sa lettre qu’elle vit emporter sur un plat d’argent. Et une autre salle lui apparut, une imposante salle du Trône, avec un dais de velours et un fauteuil doré, où glissaient, d’un pas silencieux, des huissiers noirs en justaucorps de soie, à manteau de velours, la fraise au cou.
Pendant qu’elle attendait là, le Grand Pénitencier de France, qui lui avait obtenu son audience, venait lui tenir quelques minutes compagnie et causait avec elle ; mais les battements de son cœur à cet instant étaient si forts qu’ils l’empêchaient d’entendre, et la faisaient répondre par des mouvements de tête, par un machinal sourire fixe.
Enfin, elle parvint à une dernière pièce, ne voyant plus rien, les yeux en arrêt sur une porte, – la porte derrière laquelle il y avait le Pape.
Subitement, un coup de sonnette la traversa, la porte battante s’ouvrit : elle se dressa sur ses pieds en sursaut, courut presque au seuil, s’arrêta court devant l’éclair rouge et sombre de la chambre de pourpre, leva les bras en l’air, s’affaissa lentement sur son enfant.
L’enfant, qui l’avait prise à bras-le-corps, aperçut un filet de sang à ses lèvres, entendit, dans son oreille posée contre sa poitrine, la vie se vider avec le bruit étranglé de l’eau d’une bouteille…
Il la soutenait, écrasé de son poids, ayant au-dessus de lui le balancement de la morte dans le vide.
« M’man !… m’man !… » appela par deux fois Pierre-Charles sur le cadavre échappé d’entre ses petits bras, et roulé à terre.
Puis soudain, comme si, du cœur crevé de l’enfant, jaillissait, avec l’intelligence, une parole nouvelle, sa langue d’orphelin articula dans un grand cri déchiré : « Ma mère ! »
Rome, mars 1866. – Auteuil, décembre 1868.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.