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Chapitre 21

Mme Gervaisais dîna plusieurs fois chez la princesse Liverani, qui donnait des repas bizarres et charmants.
Une nappe, qui avait toujours un lit de fleurs, l’aimable semis de la semaine de Pâques, gardé là toute l’année ; point de carafes de vin, mais un grand vase de cristal de roche, splendide objet d’art de famille, où était gravé un triomphe d’Amphitrite, et que les convives se passaient l’un à l’autre ; au travers des plats, le vieux livre de la maison, où le cuisinier écrivait, depuis des générations, tous les jours, le menu du déjeuner et du dîner, et où les blancs étaient couverts de notes, de dates, d’événements de famille, de pensées, auxquels la gaieté des hôtes de passage ajoutait des réflexions, des caricatures, des dessins : la table était cela, avec la voix de la princesse : un chant, sa parole, un rire. Sensible comme une Italienne à la beauté du fils de Mme Gervaisais, elle le plaçait toujours à côté d’elle, sans souci des grandes personnes. Le mutisme de l’enfant lui était égal : elle s’amusait à le voir.

Après le dîner, la princesse se tenait dans une petite galerie aux pilastres plaqués de morceaux de glace, feuillagés d’acanthe, aux portes bleues à filets dorés, au petit pavé caillouté de violet et de jaune ; une fraîche pièce qui respirait par deux fenêtres ouvertes, et laissait voir le dôme de rosiers en arbres épanouissant leurs bouquets de roses énormes. Là, joliment lasse à porter l’élancement de sa taille, ses épaules abattues, son long cou, elle écoutait légèrement, un peu distraite et comme avec le seul sourire de sa figure, la causerie brisée du petit cercle assis sur des sièges où étaient représentées, en tapisserie, les Vertus théologales. Les paroles s’arrêtaient. La conversation avait des pauses de repos, semblables à la dégustation d’un sorbet. Et il se faisait, de moment en moment, ces silences des salons italiens qui laissent tomber le temps, et paraissent heureusement l’écouter couler.

Dans cet intérieur fermé aux étrangers, jaloux de son intimité, à la façon de la haute aristocratie romaine, peu de monde venait le soir. Toute la société, c’était un peintre du pays, quelques princes romains parents ou alliés, de jeunes cousines aux traits fins des Hérodiades du Vinci, et deux Cardinaux familiers de la maison, qu’on voyait entrer, leur chapeau à ganse rouge et or jeté sous le bras, avec une désinvolture de vieux marquis. Ils prenaient place sur leurs grands fauteuils accoutumés, tout près de l’oreille de la princesse, et ils disaient ces phrases suspendues, des paroles de prêtre et de diplomate, terminées par une mine, un jeu de visage, parfois un regard de ce noir particulier à l’œil du prélat romain. Et bientôt, après avoir battu de leurs chapeaux, un moment, leurs mollets de pourpre, les deux porporati se levaient, saluaient, disparaissaient.

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