Chapitre 25
Les Lamentations élevaient dans la Chapelle Sixtine leur bruit désolé.
À la corne de l’Épitre, un triangle de quinze cierges d’une cire brune faisait trembloter les petites flammes qui veillent un mort. Un mur de colère, gâché de couleurs redoutables, plaquait au fond l’avalanche et le précipitement des damnés qui roulaient à l’enfer, suppliciés par tous les raccourcis de la chute, toutes les angoisses des muscles, toutes les agonies du dessin, toutes les académies du désespoir ; tableau muet de la souffrance physique, contre lequel venait frapper, battre, expirer le chœur des douleurs de l’âme.
Les voix ne cessaient pas, – des voix d’airain ; des voix qui jetaient sur les versets le bruit sourd de la terre sur un cercueil ; des voix d’un tendre aigu ; des voix de cristal qui se brisaient ; des voix qui s’enflaient d’un ruisseau de larmes ; des voix qui s’envolaient l’une autour de l’autre ; des voix dolentes où montait et descendait une plainte chevrotante ; des voix pathétiques ; des voix de supplication adorante qu’emportait l’ouragan du plain-chant ; des voix tressaillantes dans des vocalises de sanglots ; des voix dont le vif élancement retombait tout à coup à un abîme de silence, d’où rejaillissaient aussitôt d’autres voix sonores : des voix étranges et troublantes, des voix flûtées et mouillées, des voix entre l’enfant et la femme, des voix d’hommes féminisées, des voix d’un enrouement que ferait, dans un gosier, une mue angélique, des voix neutres et sans sexe, vierges et martyres, des voix fragiles et poignantes, attaquant les nerfs avec l’imprévu et l’antinaturel du son.
Cependant, à de longs intervalles, à la fin de chaque psaume, les cierges du triangle s’éteignaient un à un comme d’eux-mêmes ; et le chaos redoutable du fond entrait dans le chaos de la nuit, obscurant le public, si serré, si étouffé contre la barrière du chancel que les prêtres, dans la foule, retournaient avec la langue les pages de leur Semaine Sainte.
Un peu de clarté ne restait plus que dans la tribune, sur le mur de droite, au balcon de balustres à la petite rampe surmontée d’un pupitre, où Mme Gervaisais pouvait encore lire : Cantate domino ; la tribune des chanteurs pontificaux ayant seuls le droit de chanter devant le Pape et les Cardinaux en chapelle, n’exécutant que le chant Grégorien et la musique dite alla Palestrina. Par une fenêtre derrière eux, une filtrée de jour blanc éclairait, d’un rayon vespéral de printemps du moyen-âge, la dentelle de leurs cottes, la soie violette de leurs soutanes, de leurs ceintures, du collaro de leur cou. Et un instant, au-dessus du pupitre, passa la tête d’un jeune chanteur, souvenir des enfants de chœur, aux joues enflées, de Lucca della Robia.
Il était vingt-deux heures de l’heure italienne. Les quatorze cierges étaient éteints, le dernier caché derrière l’autel, – et dans le noir de la chapelle se recueillait l’attente.
Alors suavement, et tout bas, monta le chant du Miserere, son murmure, sa prière, sa gémissante harmonie, cette musique expirante s’envolant à Dieu, et qui, redescendant des nuages, semblait par instants renouveler, au plafond de la Sixtine, le miracle de la messe du pape Grégoire le Grand, où les oreilles entendirent tomber les répons du ciel, de la bouche des Séraphins.
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