Chapitre 24
Ce chant, cette voix qui avait fini par l’ineffable note mourante et crucifiée, le Lamma sabachtani du Golgotha, laissaient à Mme Gervaisais un long écho qu’elle emportait, une vibration dont le tressaillement aux endroits sensibles de son être, montait jusqu’à ses lèvres qui, d’elles-mêmes, tout bas en répétaient le soupir suprême. Et en même temps, avec cette mémoire intérieure, elle sentait s’élever et remonter peu à peu en elle tout le douloureux de sa vie, toutes ses larmes en dedans. Avec l’amère félicité du souvenir, elle se rappelait toutes ses impressions tristes de jeune fille, d’épouse, de mère, toutes les secrètes et inconnues douleurs opprimées d’une existence de femme. Il lui semblait que son passé se rapprochait dans l’enchantement mélancolique d’une harmonie éloignée, sur la corde d’un violon qui eût pleuré. C’était comme un rappel de ses anciennes émotions, où lui revenait, à fleur de cœur, ce qu’elle avait senti, étouffé, souffert. Rien de religieux d’ailleurs et qui s’approchât de la foi ne se mêlait chez Mme Gervaisais à cette sensation délicate et profonde, mais de sentimentalité toute féminine, mise en elle par cette musique.
Et presque heureuse dans cet état doux et cruel, elle ne faisait point d’effort pour en sortir. Elle s’y abandonnait avec une immobilité de corps, un silence de pensée, qui semblaient vouloir garder et retenir un mauvais songe agréable. C’est dans cette disposition qu’elle arrivait aux Miserere de la Chapelle Sixtine.
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