Chapitre 28
Enfin, c’était le grand jour : le Dimanche de Pâques.
Le peuple de l’agro romano, les paysans l’avaient attendu, roulés dans leurs manteaux, étendus sur les places, épars sur les escaliers, couchés sous les étoiles, rappelant, dans ces vigiles de la Résurrection, ces belles lignes de sommeil données par Raphaël aux gardes endormis devant le sépulcre de Jésus et la pierre prête à se lever sur son immortalité.
Une voiture, dont le cheval avait une rose à l’oreille, emportait Mme Gervaisais à travers le mouvement, le bruit, le tumulte heureux, l’amour populaire de cette fête religieuse et nationale de Rome : la Buona Pasqua.
Elle trouva Saint-Pierre rempli de foule, et toujours irremplissable, entendit la messe de victoire, puis elle suivit au dehors le peuple qui se poussait pour sortir.
Elle était sur la place : elle avait devant elle des marches noires de monde ; sur les grands escaliers montants, des hommes, des femmes, des pèlerins à coquilles, des touristes à lorgnette, des pâtres de la Sabine ; sous les pieds de la multitude, des mères, çà et là, allaitant leurs enfants de leur sein nu ; les gens du Borgo, du Transtevere, dei Monti, tassés autour de l’obélisque, grimpés sur les barres de fer qui relient ses bornes, sur son soubassement, sur son piédestal, lui faisant un socle de la misère en grappe des quartiers pauvres ; passant là-dedans, le mosciarrellajo, le marchand de marrons et de lupins qu’il débite avec un petit cornet en laiton ; sur les côtés de la place trop étroite, un encombrement de centaines de voitures de gala, des carrosses aux roues rouges, aux galeries d’or, aux caisses dorées, aux chevaux in fiocchi, enrubannés, empanachés, une armée de valets, de laquais, de cochers, de majordomes, extravagamment parés de livrées centenaires, galonnés d’armoiries sur toutes les coutures, avec le luxe vénérablement fané de la dernière des cours sacerdotales et de l’antique prélature. Au fond étincelait l’armée papale, les lignes de dragons avec le point rouge de leurs plastrons et le point blanc de l’éclair de leurs casques. Et partout un fourmillement : sur les toits d’alentour, aux fenêtres, sur les terrasses du Vatican et des deux colonnades, dont la couronne de statues mettait sur le ciel le cercle d’un public de Saints.
La place bourdonnait. La multitude murmurante chauffait sous le temps lourd, chargé d’un soleil flottant et qui ne se montrait pas encore. Les douze coups de midi tombèrent lentement, un rayon partit du soleil, et soudain éclatèrent, lancées dans l’air, les sonneries des deux petites cloches et du gros bourdon de la dernière fenêtre en haut de la façade. Au bruit, des choucas s’envolèrent des corniches ; et de vieilles malades voilées, en béguin sous leur voile, assises, presque paralysées, sur des chaises, firent l’effort de se lever.
Une vaste curiosité commença à remuer la foule qui se serra, se tassa, eut en avant la houle d’une mer humaine, puis s’arrêta ; et tous les yeux qui étaient là attendirent, avides et dévorant d’un seul regard la fenêtre de la loggia, qu’abritait un long velum de toile, et d’où pendait un tapis de velours ciselé, brodé aux armes de Clément XI.
Longtemps la fenêtre resta vide. À la fin, des choses, une à une, se montrèrent religieusement dans son noir mystérieux : trois mitres, trois tiares, muettes et solennelles annonces du Souverain trois fois Roi, et encore une mitre d’or, une croix entre deux cierges allumés. Puis défilèrent les Éminentissimes Cardinaux deux à deux, des Patriarches mitrés dont la barbe avait le blanc d’or pâli de leurs dalmatiques, des Évêques orientaux, des vieillards qui rappelaient les Élus, les Bienheureux, les Vénérables, les Docteurs de l’Église, peints dans les vieilles chapelles, ombres des Grégoire et des Ambroise, qui passaient là avec des figures ressuscitées.
Cependant, toujours plus pressé, plus furieux, le bombardement des coups de cloches et la tempête de leur bronze tonnaient à toute volée, quand, dans le cadre de la fenêtre encore une fois vidée, monta doucement, avec l’ascension d’un nuage, un bout de tiare nimbé par deux éventails de plumes d’autruche ocellées de plumes de paon… Et déjà parlait une voix qui avait fait découvrir toutes les têtes et plier tous les genoux, une voix grandissante et qui remplissait la place, tant le silence de la place l’écoutait ! Tout à coup la tiare d’or se leva, le Saint-Père sortit de ce qui le cachait, du livre qui le masquait ; et surgissant dans toute la candeur magnifique de son costume, on le vit immobile dans sa gloire blanche…
Alors, avec une lenteur auguste, les mains du vieillard se levèrent ; elles montèrent prendre au ciel la bénédiction, qu’elles semblèrent, au mot Descendat super vos, – un moment arrêtées, tremblantes et planantes, – répandre et verser sur toute la terre…
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