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Chapitre 30

L’espace et le temps de quelques semaines éloignèrent, effacèrent à peu près chez Mme Gervaisais la mémoire de la Semaine Sainte. Il semblait que tout ce qu’elle y avait ressenti avait été un ébranlement de sa sensibilité, une secousse physique, le choc vibrant de la musique sur son tempérament musical, et en même temps une espèce de dénouement, de déliement de sa nature comprimée, refermée, resserrée comme par des malheurs, par la fermeté hautaine des idées, par l’orgueil d’un stoïcisme de femme durement maîtresse d’elle-même. Elle se reconnaissait plus triste, plus aimante, le cœur doucement gros.

Mais tout en ayant été remuée ainsi, elle ne sentait pas en elle ces premières attaches souvent ignorées de l’âme même qu’elles commencent à lier, et qu’elles doivent à la longue enlacer tout entière et pour toujours. De la grande Semaine, rien ne lui paraissait avoir germé en elle de ce qui est le premier grain de la conversion dans la secrète profondeur d’une conscience. C’était l’artiste seule, elle le croyait, qui avait été touchée par des splendeurs d’opéra et des émotions d’oratorio.

D’ailleurs, il était arrivé que, dans ces jours saints irritant la ferveur romaine, l’image de certaines idolâtries grossières avait blessé la religion naturelle et délicate de son spiritualisme. Du Vendredi Saint, un souvenir lui avait laissé la colère et le dégoût qui lui restait toujours de la matérialité du culte. C’était à une église de la Piazza Colonna : entre deux cierges, à côté d’un plat d’argent posé à terre pour les offrandes, sur une vieille descente de lit, il y avait une croix de bois noir, sur cette croix un Christ nerveux, musclé, décharné, colorié d’une couleur morbide, une anatomie d’assassiné avec du sang peint ; et tout autour des adorations d’hommes et de femmes à quatre pattes choisissaient les parties frissonnantes et chatouilleuses du corps divin pour y promener leur amour.

L’image même du Saint-Père, si haute à Saint-Pierre, à la Sixtine, au balcon de la Loggia, perdit de son caractère auguste, diminua pour elle en une rencontre. Elle se trouvait près des Thermes d’Antonin. Dans le petit chemin courant entre les vignes, des paysans tombèrent à genoux comme foudroyés. Sur le petit carrefour de la Via Latina, près de la croix rouillée portée sur une colonne antique, au-devant d’un mur, d’une grille et de quatre têtes de cyprès, apparut une figure blanche, un chapeau rouge, trois doigts qui se levèrent et bénirent. Une face bénigne, deux petits points noirs dans les yeux, une grande bouche fine, une tête où il y avait de la malice d’homme, ce fut tout ce que Mme Gervaisais vit ce jour-là du Pape.

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